L’Exercice de l’État

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Beaucoup de critiques s’amusent à rapprocher L’Exercice de l’Éat des autres films « politiques » du moment – « politiques » au sens de : centrés sur des figures de pouvoir, sur des figures d’hommes politiques. Il y en a eu plein dernièrement : Pater, La Conquête, Les Marches du pouvoir. Mais le film avec lequel L’Exercice de l’Éat a le plus à voir, c’est The Social Network. Après tout, les journaux aiment bien faire de Facebook un État d’un nouveau genre, et on se souvient d’articles qui présentaient Zuckerberg comme « un chef d’État en t-shirt ». Les deux films se ressemblent beaucoup. Comme pour le Fincher, il y est pas mal question de l’amitié (trahie, bien entendu), et comme Zuckerberg, le ministre se désole en faisant défiler le répertoire de son portable, un soir de solitude : « 4000 contacts, et pas un seul ami. » Avoir du pouvoir, ça n’aide pas à se faire des amis, ni même à les garder, comme on commence à le savoir. Là-dessus, le film de Schoeller est sans vraies surprises et se termine, comme The Social Network, sur un homme seul, en route vers le sommet, mais plantant là son plus vieil ami. It’s lonely at the top ; bon, on s’en doutait.

Si le film partage quelque chose avec le Fincher, ce n’est pas seulement parce qu’il lie, de manière assez attendue, le pouvoir à la tricherie, aux amitiés trahies, au calcul opportuniste, aux retournements de veste (le fameux « envers du décor », dont on se demande bien ce qu’il a encore d’ « envers » vu que c’est le décor qu’on voit toujours) ; s’il se rapproche de The Social Network, c’est surtout parce qu’il associe le pouvoir à la vitesse. Avoir du pouvoir, c’est parler vite, bouger vite, réagir vite. C’est encore un film de mecs qui s’étourdissent de leur propre parole, de leur propre vitesse. Ils parlent, ils parlent, ils parlent, ils ne font que parler. Parfois on a du mal à suivre, surtout quand le dialogue se fait très technique, ou bien utilise tout le jargon des cabinets ministériels. Mais c’est justement ce que cherchent ces types en parlant, larguer le maximum de monde, pour faire la course en tête. Du début à la fin, on a le sentiment que Saint-Jean (Olivier Gourmet) ne touche pas terre, qu’il survole tout, qu’il ne s’arrête jamais : « On va leur marcher sur la tête, » dit-il des autres à la fin, quand il sent que le hasard tourne en sa faveur. Avoir du pouvoir, c’est littéralement survoler les autres, s’élever au-dessus d’eux, les surplomber. Le ministre va, court, vole, à pied, en voiture, en hélico. Il ne se pose jamais et le film le suit dans son train d’enfer. Si la scène de l’accident est aussi impressionnante, c’est parce qu’elle ressemble à un crash d’avion, comme si, d’un seul coup, le personnage atterrissait violemment.

Là où le film se distingue du Fincher, c’est par sa dimension physique. C’est un film assez physique, alors que ce n’est pas du tout l’impression que laissait The Social Network, avec ses têtes parlantes. Le film semble dire : le pouvoir, c’est de ne s’arrêter jamais, c’est d’aller vite, de penser et parler plus vite que les autres ; mais il dit en même temps : le corps a bien du mal à suivre le rythme, le corps est vieux, il fatigue vite. Le corps a ses vitesses à lui, et ce qu’il fait encore le plus vite, c’est de s’user et fatiguer. On ne compte pas les moments du film qui mettent en scène le corps fatigué du ministre : le glaçon qu’il se passe sur le visage pour cacher la fatigue, les cernes ; la nausée, les vomissements sur le bord de l’autoroute ; le plat qu’il avale de travers et qui manque l’étouffer ; sans parler de l’accident, duquel il se relève péniblement.

Si on continue dans ce sens, on pourrait presque comprendre le titre dans un sens sportif. Si le pouvoir, c’est d’aller vite, sans se fatiguer, alors L’Exercice de l’Éat, ça veut dire : l’État fait de l’exercice. S’il veut garder son pouvoir, faut qu’il s’exerce, qu’il garde la forme, qu’il fasse un peu de sport. Le film rejoint ici ce qui fait consensus aujourd’hui, sans le mettre en question. Le discours dominant, celui du libéralisme décomplexé, c’est justement celui qui présente l’État comme un pachyderme, un mammouth qui s’est trop engraissé. L’État, faut le dégraisser, faut qu’il perde son gras, qu’il fasse un peu de sport et d’exercice, pour devenir plus souple, plus réactif, plus performant (toute cette novlangue que les éditos politiques ont empruntée au monde du sport et de l’entreprise). C’est de ça qu’il est question dans le film : le pouvoir, c’est la vitesse ; l’État doit aller vite, et pour aller plus vite, il doit s’alléger (en privatisant les gares par exemple : c’est le débat dans le film). L’État perd du poids, mais il compense cet affaiblissement par une vitesse accrue.

Le problème, c’est que dans cette agitation permanente, ce bavardage incessant, on perd totalement de vue ce qui motive cette agitation et ce bavardage. On serait bien en peine de dire ce que ce ministre a fait durant son ministère. Le film entretient l’idée d’une course de tous contre tous : les médias doivent aller aussi vite que les événements ; le ministre doit aller aussi vite que les médias, et plus vite que les autres ministres ; l’État doit aller aussi vite que le privé, etc. Et la machine tourne sur elle-même, emportée par son propre mouvement. Il n’y a aucun idéal qui guide cette course, qui l’oriente dans un sens plutôt que dans un autre. C’est une course qui n’a pas d’autre fin qu’elle-même, une course par quoi ceux qui courent cherchent seulement à rester dans la course.

Eyquem

envoyé par Eyquem depuis le forum : L’exercice de L’Etat de Pierre Schoeller

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