Les sports favoris, des hommes. Man’s Favorite Sport ?

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La bagarre du Justicier de Shanghai, un seul mec contre des millions de voyous, servira de modèle à Tarantino dans son premier volume de Kill Bill, et là, encore, comme souvent, Tarantino peut se rhabiller, lui qui prétend à chacun de ses films, c’est son complexe Kubrick, chercher à porter au sommet le genre auquel il touche. Comparez les deux bagarres, et vous verrez. La bagarre de Kill Bill manque de vie, et donc nécessairement de mort. L’auteur du Justicier de Shanghai, Chang Cheh, filme des corps, des choses, des matières, du métal, de la chair, afin de dégager une idée sensible, absolue, riche, insistante. Tarantino filme des images. L’un fait du cinéma avec de la vie et de la mort, l’autre transforme le cinéma, la mort, la vie, et l’art du sabre, et toute sa philosophie, zen, bouddhiste, en image. Je ne lui en veux pas ; pas personnellement ; c’est sa vie, il fait comme il peut ; mais il faut bien saisir la différence, entre un cinéma de genre qui trouve son origine dans une véritable « tonalité originaire », et un cinéma qui se nourrit des genres séparés de leur sol d’émergence, humain, historique, voire historial. Imaginez un peintre sans foi, sans croyance, qui vous fait des copies d’œuvres animées par une foi substantielle, et vous sentez mon idée. Jolie remarque de Monte Hellman dans le dernier numéro des Cahiers. Le temps fou qu’il a fallu à Tarantino, un génie qui aurait mûri trop vite, pour acquérir ses connaissances encyclopédiques du cinéma, à mon avis surfaites, l’a éloigné de la vie. Surfaites, parce que comme disait Aristote, ce n’est pas parce que vous aurez vu, fait l’expérience empirique d’un millions de chevaux, que vous savez ce qu’est un cheval. Ne pas mélanger savoir encyclopédique, empirique, et savoir essentiel, savoir de l’essence. Ça marche encore mieux avec l’exemple du triangle.

Mais que je ne m’éloigne pas de Chang Cheh. Cette bagarre, ça n’en finit pas ; vous avez presque honte de continuer à regarder, mais vous continuez tout de même ; je sais pas pourquoi, peut-être parce que cela n’a aucun sens. Plus cette bagarre se prolonge, plus vous vous éloignez de ses raisons, de ses causes, et par conséquent de l’origine même de la violence. Tout cela n’a aucune raison d’être, vous vous dites. Vous pensez, en quelque sorte ; pas beaucoup, mais assez, pour atteindre à une idée morale, celle qui va ramener le « bon » du film à sa campagne. Et puis, côté réalisation, c’est filmé avec un rythme très étonnant. Je ne dirai pas que c’est de la chorégraphie, je vous ferai pas ce coup trop attendu, d’autant plus que je songe bien plus à un morceau de Nirvana qu’à la danse contemporaine. Après le calme la tempête. Un moment, on croit le héros, si on peut appeler un mec pareil un héros, sur le point de mourir. On se dit qu’il a renoncé à la vie, à la lutte, à tuer. Il se traîne. Il bouge à peine, c’est une bête à l’agonie. Ses ennemis le regardent tandis qu’il agonise, et nous regardons avec eux. Il a reçu des coups de haches, de couteaux… sans parler des coups de poing, des coups de pied, pourtant ils n’osent pas l’approcher pour lui porter un dernier coup, car dès qu’ils s’y risquent, ils provoquent un terrifiant déchaînement de l’instinct de survie de l’agonisant. Un pur emportement du conatus le plus sauvage.

Je parlais de saloon, c’est pas par manque de vocabulaire, ou par refus de la précision, mais pour ne pas oublier Sam Peckinpah, et pour esquisser une allusion très fine au titre abracadabrant de la première sortie en France de ce film : La brute, le bonze et le méchant. Un titre absolument sans rapport avec ce film, qui raconte l’histoire d’un gars venu de sa campagne tenter sa chance en ville, avec un ami, ou un cousin, un type bien, peut-être le bon du titre, mais un bon qui ne fout rien. C’est du classique, cette histoire de gars venu de sa campagne tenter sa chance en ville ; c’est comme dans la chanson de Chuck Berry, Johnny B. Goode, mais là c’est la guitare qui doit aider le petit gars à se hisser au sommet du monde, pas le Kung Fu. Bien des films chinois racontent cette histoire de pauvres gars arrachés à leur vie quotidienne. À la différence des personnages d’un Jia Zhang Ke, ceux de Chang Cheh ont un excellent Kung Fu, qui leur permet de s’en tirer, et de venger leurs parents, amis, ou maîtres. Au début, on est avec le héros, on le trouve sympa, le principe d’identification marche. On en oublie les limites de la conscience du héros et les théories de Brecht. Il bosse, il est exploité, humilié, insulté. Ça ne lui plaît pas, mais ça ne lui met pas non plus en tête des idées de luttes politiques, ou sociales, il ne pense qu’à lui-même, et à sa propre réussite sociale. Il a le sens de sa valeur, à défaut d’être animé par une quelconque idée de dignité humaine. Son pote lui dit de se calmer, que c’est dangereux et tout, mais rien ne peut le faire changer d’avis. Il veut devenir un big boss. Son ambition s’actualise quand il rencontre un voyou très beau, avec une espèce de voiture à cheval. Encore un parfait exemple de la pure fixation imaginaire du désir mimétique. On pense aussi au canard de Lorenz. Il veut être comme le gars, mais on se dit aussi qu’il tombe amoureux de ce voyou. Ça finira mal, pour tout le monde.

Je n’aime pas trop ce film ; je crois que l’on ne peut vraiment aimer un film de Kung Fu que si le héros est aimable, très humain, habité par des valeurs bouddhistes zen, ou voisines, comme dans La Main de fer de Cheng Chang Ho, ou dans La Trilogie de la 36ème chambre. Si ce film a un quelconque intérêt, c’est par sa mise en scène, très différente de celle d’Hitchcock, dans Torn Curtain, de la difficulté de tuer un homme. Impossible de tuer Ma Yung Cheng ; le mec ne peut pas mourir ; la mort impossible. Et je vous assure que vous ne souhaitez qu’une chose durant toute cette affaire, qu’on en finisse avec lui. Ils y arrivent, finalement. Le type meurt, et son pote rentre dans sa campagne tranquillement ; loin des violences citadines, de Shanghai, et de ses gangs à la hachette. Je crois ne pas inventer cette fin très morale.

Cary Grant

Je ne vois aucun rôle à Rock Hudson dans ce film, trop grand, massif, lourd ; ou plutôt, il aurait pu tenir le rôle de ce Russe, le champion du vilain, que des tas de pauvres types affrontent pour se faire des sous. Ils se font tous démolir, avant que le héros du film ne se décide à tenter sa chance : un moment de pure jubilation, où le corps chinois se moque méchamment de la lourdeur du corps communiste, soviétique.

Le film de Hawks ? Oui, j’en ai pas trop parlé, et il faut le faire, comme c’est censé être le sujet de ce texte ; mais sait-on jamais réellement quel est le sujet d’un texte, ou son objet ? Faisons comme si nous savions, et disons quelques mots du film. D’abord, je crois nécessaire de souligner que c’est très moral. Il s’agit de dénoncer les apparences, le déclin de l’authenticité, de la virilité, la rupture des liens de l’homme à la nature sauvage, la sienne et l’autre. D’un point de vue humain, et comique, c’est basé sur un vieux truc, l’histoire du grand jockey qui n’est jamais monté à cheval, du grand amant qui n’a jamais baisé. Roger, Rock Hudson, bosse dans un magasin d’articles de pêche. Il a écrit ce qui semble dans cet univers le manuel du parfait pêcheur. Célèbre et tout, il fait autorité. Seulement, c’est du toc, de la théorie détachée de l’expérience. Roger n’a jamais pêché, et il déteste les poissons, physiquement. Un concours de pêche auquel son patron l’oblige à participer, pour vendre encore plus d’articles, et qu’il remporte par hasard, révèle la supercherie, ou plutôt le concours ne révèle rien, c’est le mec lui-même qui raconte que c’est le hasard et non la technè qui est à l’origine de son triomphe. Sur la ligne sentimentale et érotique, une publiciste suit le pêcheur, et le chauffe pendant tout le film. Et on comprend, sans trop se casser la tête, que le poisson dont le mec a peur, c’est un poisson aussi métaphorique que l’os de Bringing up Baby. C’est le phallus, bien que Hawks semble confondre phallus et pénis. Finalement, par un joli retournement de situation, qui pourrait se lire de manière assez heideggérienne, ou en terme de supplément, au sens de Derrida, tout rentre dans l’ordre du monde capitaliste. Le mec réussit à se taper la publiciste ; s’il n’aime pas le poisson, sans en avoir l’air, il embrasse comme un dieu, provocant chez cette fille des chocs affectifs assez incroyables, que Hawks métaphorise comme un collégien bourré de cartoons.

Rock Hudson (que j’apprécie de plus en plus) n’est pas mauvais, on se dit même parfois que son choix était intentionnel. Qui mieux que lui peut incarner le contraire des personnages classiques de Hawks. Cette piste peut se tracer, un moment, mais on arrive vite au bout. Hélas, si on peut imaginer Sisyphe heureux, on ne peut pas imaginer Rock Hudson courant, ou alors uniquement comme un mort-vivant old school. Même si Man’s favorite sport ? n’est pas une comédie d’action, son incapacité à bouger prive le film de toute espèce de crédit. Je me demande s’il n’a pas été doublé lors de la scène de l’ours. Vous me direz que John Wayne, grand gaillard, et grand personnage hawksien, ne savait pas non plus courir ; c’est vrai, mais c’est pas le problème ; et de toute manière Hawks ne lui a jamais demandé de courir, ou alors pas trop vite. Tout le monde n’est pas Patte-de-Jaguar. Rares sont les acteurs qui courent avec classe, conviction, authenticité. En ce moment, j’en vois deux : Paul Newman, et bien entendu, mais dans un tout autre style, Dustin Hoffman. Le maître absolu étant Buster Keaton.

Que dire de plus de ce film, sans donner l’impression qu’il ne m’intéresse pas trop ? Je ne sais pas trop. Je peux inventer des tas de choses, très amusantes, brillantes, mais l’envie n’y est pas ; ce serait aussi toc que ce film, et je ne peux pas pousser l’identification de ma rhétorique à son objet à ce point. Man’s favorite sport ?, c’est un de ces mauvais films de fin de carrière, qui regardent vers le passé, se souviennent et pleurent les mondes disparus. Tous les grands cinéastes y sont passés. Hawks n’y croit plus, et veut régler ses comptes avec l’idéal de la virilité, toutes ces sottises qu’il est bon de sortir quand on veut prouver au monde ne rien savoir de Hawks, en dehors de quelques clichés mis en circulation par Hawks et ses agents, et repris par les critiques français, dont les plus brillants : l’équipe, la virilité, l’éthique du professionnel, le cynisme… Dans Man’s favorite sport ?, on ne retrouve plus rien de ces valeurs. La théorie a vaincu l’expérience pratique ; les héros doivent tout au hasard, et aux campagnes de publicité. C’est bien triste, cette manière qu’ont bien des cinéastes, en fin de partie, de détruire les illusions esthétiques, morales, humaines, qu’ils se sont donné tant de peine à construire. Tout le monde y perd ; parce que si on y croit pas trop à ces conneries, c’est toujours instructif, et distrayant, de voir des films qui nous donnent le sentiment d’y croire. Si on ne croit pas en John Wayne ou en Eastwood, ça peut être marrant de les voir passer leur vie à tenter de nous faire oublier qu’ils n’ont jamais fait la guerre, qu’ils n’ont jamais tué personne ; ce qu’ils semblent regretter, surtout Eastwood, avec sa complaisance à jouer les tueurs d’enfants, comme dans Unforgiven, et son dernier chef-d’œuvre. L’essentiel, comme disait Deleuze, après Ford, mais surtout après Nietzsche, c’est pas que le rêve soit vrai ou pas, mais d’y croire ; c’est un rêve, rêvons-le jusqu’au bout. Faut pas laisser le voile de Maya se déchirer, même si, comme disait le grand Welles « les durs, ça n’existe pas ; un dur c’est juste un mec avec quelques petits trucs » ; c’est dans La Dame de Shanghai qu’il délivre cette sagesse, si je me goure pas. Rien de moins américain.

Hawks est américain, et un Américain n’est jamais aussi bon que le regard tourné vers l’avenir, vers le futur, du moins si on doit en croire Emerson, et Cavell, deux des grands publicistes de l’américanité. Dans ce film, non seulement Howard Hawks regarde en arrière, mais il essaye aussi d’être dans le coup, dans le coup des années 1960, bien entendu, en s’ouvrant à l’altérité, avec des blagues bouddhistes zen et un personnage d’Indien censé représenter je ne sais pas très bien quoi, ou alors des tas de choses, comme la bêtise de Hawks, qui semble pas s’être remis du scalpage du général Custer.

Buster Keaton

(Borges)

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