Les sports favoris, des hommes. Man’s Favorite Sport ?

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Affiche japonaise de Man's Favorite Sport ?

Depuis combien de temps n’avais-je pas revu Le sport favori de l’homme (Man’s Favorite Sport ?) ?

Voir Le sport favori de l’homme est-ce la même chose que voir « Man’s Favorite Sport ? » ?

Je pose la question, sans chercher à la construire, ici. J’y viendrai, une autre fois. Sans être obsédé comme moi par les transpositions françaises des titres des films de Hawks, vous aurez repéré la disparition de l’interrogation dans le titre français, qui affirme là où l’anglais se contente de questionner. La France apporte la réponse, met fin à l’incertitude. C’est bien le sport favori de l’homme, même si on ne sait pas très bien encore de quel sport il s’agit.

Man’s Favorite Sport ?, c’est de 1964 ; c’est avec Rock Hudson et Paula Prentiss, une fille sympa d’origine sicilienne. Je précise sans que cela ait la moindre importance, pas plus que de savoir qu’elle a failli remporter un Emmy Award. Je l’avais plus ou moins vue, sans la reconnaître, ou plutôt sans savoir que c’était elle, dans deux films sans valeur, What’s New, Pussycat ?, titre d’une chanson horrible de Tom Jones, et Catch 22, d’après le roman du même titre ; homonyme, donc. Elle se débrouille pas mal dans le film de Hawks, surtout lors de la scène, la seule qui me reste à l’esprit, où elle tente de convaincre Roger Willoughby, c’est-à-dire Hudson, de révéler, au risque de perdre son emploi, sa réputation, et tout ce qui va avec, l’argent, les filles, une vie heureuse, qu’il n’est pas le meilleur pêcheur du monde, mais un imposteur aidé par le hasard.

À partir de ce motif, on peut causer de tas de choses, de l’ironie du cinéma de Hawks, du décalage entre l’apparence et l’être, de sa non croyance en la virilité, ou tout simplement de la perte de puissance d’un homme qui n’y arrive plus. Man’s Favorite Sport ?, c’est un film de vieux, à l’évidence. À l’époque, on était très dur avec ce genre de film ; on n’épargnait personne, ni Dreyer, ni Ford, ni Hawks ; dès qu’un vieux faisait un film, on le descendait. Maintenant n’importe quel vieillard a droit aux honneurs. Il n’a jamais été aussi jeune, etc. Alors, les critiques de cinéma avaient quelque chose de rock ; le cinéma, c’était un truc de jeune. Quand Tarantino raconte qu’il se voit pas faisant des films à soixante ans, il confirme que c’est plus un musicien qu’un metteur en scène ; à l’origine de son cinéma, il y a le rock, au sens large du mot ; c’est pour ça que ça foire dans le dernier. L’histoire du rock commence après la guerre ; l’intervention de Bowie est nulle, mais elle révèle combien Tarantino a dû souffrir de ne pas pouvoir rocker son film.

On raconte qu’avec Man’s favorite sport ?, Hawks cherchait à rendre hommage à son fameux Bringing up baby. C’est possible, mais il est sûr qu’il a foiré, parce que le bébé est devenu grand, et tout, vieux. Hawks n’a pas retrouvé son énergie dionysiaque, sauvage, délirante, son surréalisme. Il est vrai qu’il n’a pas été aidé par ses acteurs, qui ne furent pas son premier choix. Hawks aurait voulu tourner avec la jeune Hepburn et Grant, sans succès. Cary Grant, toujours aussi élégant et classe, avait atteint la soixantaine et se retrouver dans un film avec de très jeunes actrices ne lui disait rien qui vaille. Il passait son temps à s’afficher avec des jeunettes dans la vie, mais au cinéma, il ne voulait pas donner cette image de vieux cherchant à rester jeune en séduisant des gosses. Audrey Hepburn a aussi décliné la proposition, sans que je sache pourquoi ; mais il est évident qu’elle a eu raison, comme Grant. Ils se retrouveront plus tard, pour un film très hitchcockien.

Statue de Cary Grant

Je n’ai rien contre Rock Hudson, que j’apprécie de plus en plus, ce n’est pas un mauvais acteur, mais on doit le préférer dans les mélodrames de Sirk, dans des rôles moins physiques. Il a un corps splendide, ça ne se discute pas, c’est un grand gaillard à l’air parfaitement con ; mais il manque de la puissance des héros de nos films d’action contemporains, je veux parler de l’étalon italien, du gouverneur de Californie, du vieillard qui a fait le dernier Indiana Jones, sans parler de leur maître à tous, l’increvable fasciste, mais fascistes, ils le sont tous, Bruce Willis, qui avait pourtant commencé sa carrière admirablement, avec cette série dont le titre m’échappe, où il tient le rôle d’un détective hyper cool ; j’en connais aucun qui soit aussi cool, à l’exception, mais il est hors concours, de Johnny Staccato (John Cassavetes), le détective pianiste de jazz. Rien que la voix-off, c’est une pure merveille.

Rock Hudson ne possède pas non plus l’adresse fantastique et burlesque de Cary Grant, un acteur formé à la grande école du music-hall, du cirque, du théâtre. Voyez ses acrobaties, par exemples dans Holiday de Cukor. Jamais Hudson n’y arriverait. Sa beauté est statique, classique, absolument pas sportive. Elle ne supporte pas le déplacement des lignes. Son prénom dit tout de l’essence de son jeu ; c’est un roc ; une statue. Il n’est jamais aussi bon que lorsqu’il se tient debout, sans rien faire, l’air un peu triste, voire franchement mélancolique ; même parler peut nuire à la qualité de son jeu ; on n’imagine pas trop une statue grecque bavardant, et surtout pas à la vitesse folle des personnages des comédies de Hawks. Avec Hudson dans le rôle de Grant, jamais Hawks n’aurait pu montrer, avec éclat, et de manière convaincante, dans Bringing up Baby, que le corps contemplatif, pensant, le corps penseur, pouvait aussi bouger, courir, se tordre… bref, que les statues non seulement peuvent mourir, mais aussi s’animer, se faire burlesque, sans rien perdre de leur côté Rodin.

Bon, on peut trouver que j’exagère avec Hudson ; vrai, ce n’est pas un acteur physique, mais il peut courir, comme dans ce western horrible de Douglas Sirk, Taza, fils de cochise, sans mourir de ridicule, et il peut se battre, comme dans Géant, du moins il peut donner quelques coups de poing et en recevoir, comme on le faisait à l’époque. On savait alors cogner, et régler une situation en quelques secondes. Voyez John Wayne, je ne sais pas si vous y avez déjà fait attention, sauf exception, les bagarres avec lui ne durent jamais très longtemps.

Je sais pas si quelqu’un s’est intéressé à ce sujet, mais ne doutons pas que quand les bagarres ont commencé à se prolonger, à durer, quelque chose s’est passé de très important dans l’histoire de la représentation de la violence. Voyez ce que raconte Hawks des ralentis de La Horde sauvage, qu’il n’aime pas et trouve très artificiels. Pour lui Sam Peckinpah ne comprend rien. La violence c’est quelque chose de rapide. Vous n’avez le temps de rien voir. C’est le temps de la décision. On peut comprendre ce point de vue. Hawks a été un homme d’action. Il a pratiqué des tas de sports, dont le favori des hommes, la pêche, les courses de bagnoles, la chasse (au rhinocéros)…

Affiche de Hatari

D’où vient l’extension de la durée de la violence, dans le film de Sam Peckinpah, par exemple ? D’une demande du public, qui en veut toujours plus, comme le drogué ? De la guerre du Vietnam qui s’éternise ? D’une consommation excessive d’alcool, des drogues ? Voyez ce que dit Deleuze des durées recherchées par l’alcoolique. Ça n’explique rien ? Peut-être ; d’autant plus que Hawks, comme des tas de metteurs en scène américains, buvait lui aussi pas mal, sans atteindre le niveau de Peckinpah, l’un des plus grands alcooliques de l’histoire de Hollywood.

Sans que cela soit complètement fantaisiste, on pourrait aussi penser à une influence sur Hollywood des films de Kung Fu. Si Hawks trouvait bidon La Horde sauvage, et ses ralentis, on n’ose pas imaginer ses réactions devant un film comme Le Justicier de Shanghai. Non seulement il y a des ralentis, par millions, mais les bagarres, très malsaines, perverses, au couteau, mais surtout à la hache, de très petites haches, des hachettes, pour ainsi dire, durent des heures. À la fin du film, vous avez cette bagarre fameuse, dans une espèce de saloon asiatique, qui s’étend indéfiniment, le mauvais infini de Hegel (toujours un de plus) auquel seule la mort peut mettre une fin.

Le justicier de Shanghai

Il y aurait beaucoup à tirer de cette idée, de l’opposition des deux infinis chez Hegel, je pense. Bien des films tentent de nous donner une idée de l’infinie, par une terrible surenchère. Prenez Mon nom est personne, ou des tas de films du même genre ; on ne devient un héros qu’en affrontant un nombre toujours plus grand d’adversaires, de difficultés, de pièges. Devant nos héros contemporains, les héros des films d’action du passé ne pèsent rien ; au maximum ils vous tuent deux ou trois types ; je ne parle pas des « tués » indiens, ou non-occidentaux, qui ne comptent pas, ne s’additionnent pas plus que les morts afghans. Dans la production, c’est la même chose, des films toujours plus chers. Combien va coûter le nouveau Cameron ? Pas tellement plus que Ronaldo. Le règne du mauvais infini. « L’infini qui dans le progrès infini n’a que la signification vide d’un non-être n’est en fait pas autre chose que la quantité ». Le cinéma a largement perdu l’infini. Comparez la série des Alien, le passage du premier au deuxième expose le problème dès les titres : Alien, Aliens. En se multipliant, le monstre perd sa distance infinie. On passe de la question métaphysique de l’altérité, à celle, tout à fait physique, de la guerre.

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