Les précogs vont au cinéma

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Politiques

A History of Violence se déroule entre Millbrook et Philadelphie. De l’une à l’autre ville, il y a d’abord une opposition formelle forte. Millbrook est cette bourgade semi-rurale middle-class, avec ses teintes vert-jaune et ses citoyens sans apprêt dans leur vêtement et dans leurs attitudes, au contraire des philadelphiens raides dans leurs costumes sombres et dont l’origine est la grande cité colorée de rouge et de noir. Suivant la loi du genre, on semble reprendre le combat ontologique classique du Bien (ce serait Millbrook) et du Mal (Philadelphie). Mais Cronenberg complique un peu le schéma en déterminant le Bien et le Mal dans deux références culturelles différentes. Les courbes entourant Philadelphie, la porte monumentale du domaine de Richie et l’ange déchu pointant désespérément vers le ciel dans l’entrée de la maison font penser à L’Enfer de Dante, tandis que Millbrook, verdoyante et bucolique, prend alors l’apparence d’un Eden : du point de vue de Philadelphie, la référence est biblico-évangélique. Depuis Millbrook, les choses prennent un autre nom. L’acteur Viggo Mortensen introduit dans le film le visage et l’apparence du Roi Aragorn transplanté depuis The Lord of the Ring. Howard Shore recycle sa partition pour Peter Jackson à diverses reprises, notamment au moment de la mort de Fogarty. Et Fogarty lui-même, défiguré, sombre et glacial, évoque par bien des côtés un Nazgûl, particulièrement quand Jack, le fils à bouclettes et à tête de hobbit, le frappe par derrière, comme le hobbit Pippin blessant le principal esclave de Sauron. On change donc de référence : de la littérature chrétienne, on passe à Tolkien et à la vulgarisation de la contre-culture états-unienne des années 60/70(4). Un tel passage articule aussi deux moments idéologiques des USA : entre Philadelphie, la ville de la Déclaration d’Indépendance et de la Constitution, largement inspirées des principes puritains des Pilgrim Fathers, donc du christianisme, mais excluant de fait les Noirs de l’accès aux droits constitutionnels ; et Millbrook, Indiana, qui n’existe pas, et qui repose sur une certaine conception de la prééminence et de l’universalité du droit et renvoie par son nom (à travers la Millbrook High School dont Edi lance le cri de ralliement : Wildcat, avant de sauter sur son mari) à la ville de Raleigh, haut lieu de la lutte pour l’accès des Noirs à ces droits constitutionnels. Il y a donc un premier point, qui est que le changement de référence culturelle n’entraîne aucun changement dans la structuration des valeurs. On n’a fait qu’échanger un nom pour un autre, l’Enfer pour Mordor, et pour le reste, la distinction ontologique n’a pas varié d’un pouce, on n’a toujours pas versé par-delà le Bien et le Mal. Quand son cuisinier raconte l’histoire de cette femme qui lui plantait des fourchettes dans le bras et qu’il a fini par épouser, Tom Stall conclut par un Nobody’s perfect qui voudrait résumer la tolérance de la communauté de Millbrook, mais qui ne fait que révéler ce qu’elle pense d’elle-même, ce qu’elle croit être sa tolérance et son universalisme, alors justement que l’histoire du cuisinier finit par un mariage, c’est-à-dire dans la Loi, et qu’on ne voit en ville ni Noir, ni Latino, que la saison est ouverte pour la chasse aux pédés et que l’arrivée d’étrangers aux costumes différents et aux buts mal compris met tout le monde en émoi bien au delà de Tom Stall. Et c’est le second point : Millbrook est le portrait craché de la communauté rêvée par la Constitution, avec sa démocratie et sa justice ultra-locales, ses citoyens concernés, ses small town heroes et son culte de l’initiative et de la propriété privées. Tom Stall a un petit commerce, il nettoie la rue devant chez lui et il garde un fusil comme la Loi lui en donne le droit (on le verrait bien avec son bulletin d’adhésion à la National Riffle Association dans la poche). Sa femme est avocate et il est hors de question qu’elle sorte d’un magasin avec des chaussures non payées au pieds, même pour sauver sa fille. Tout ça fait évidemment un monde sans état et sans impôt, autrement dit idéal pour la grande Bourgeoisie représentée dans le film par le riche Richie et son conglomérat plus ou moins maffieux.

Blanc sur Rouge, rien ne bouge (History of Violence et Eastern Promises)

Millbrook et Philadelphie sont les deux faces d’une même réalité, celle du capitalisme développé dans sa version US, qui trouve des germes institutionnels dès la fondation du pays. Et forcément, elles partagent la même idée d’une violence légitime car fondée en droit, déclinée sous trois figures. Le Teddy boy qui s’en prend à Jack Stall, le fait au nom du droit que lui donne son statut de mâle dominant, droit « naturel » micro-local et clanique certifié par la cour qui l’environne ; dès que Jack reconnait ce droit, l’attaque cesse car elle n’a plus d’objet. Il y a là une forme de violence sans sauvagerie, régulée, même a minima, et qui vise avant tout le maintien de l’ordre des choses (la domination du mâle alpha). Mais Fogarty et ses comparses ne sont pas non plus des tueurs-fous. À vrai dire, ils ne produisent aucune violence notable jusqu’à ce qu’ils commencent à se faire tuer, ils sont là pour accomplir une mission et ils y subordonnent toutes leurs actions et jusqu’à leurs ressentiments. À nouveau la violence est régulée en fonction du maintien de l’ordre des choses, cette fois-ci la domination despotique de Richie Cusak qui fait force de Loi. D’ailleurs, que Fogarty ne soit pas un ennemi de la Loi et du droit en tant que tels, est bien montré dans ses encouragements au shérif : Keep on the good work. Il n’y a pas que de l’ironie dans cette réplique car Fogarty est lui aussi un défenseur de la Loi sous un autre visage. Et si ironie il y a, c’est que l’état de droit dont se glorifie Millbrook est sans efficacité face à la violence légale du despotisme. De lui-même, l’état de droit ne peut produire de légitime que de la violence symbolique, comme l’assignation demandée par Edi au tribunal. Supposé lui aussi maintenir l’ordre des choses pour la protection du citoyen, il est en fait impuissant devant les violences clanique ou despotique. Tout au plus peut-il avaliser a posteriori la violence privée quand elle aboutit au résultat qu’il recherche, comme dans le cas de la légitime défense pratiquée par Tom Stall.

(4) Tolkien était surtout l’auteur des hippies, les enfants rêveurs et babillants de la petite-bourgeoisie, et on ne le confondra pas dans la littérature beatnik des décennies 50 et 60 (Kerouac, Ginsberg, Bourroughs) bien plus radicale esthétiquement et politiquement et liée dans ses origines avec le destin de la classe ouvrière.

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