Les précogs vont au cinéma

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L'iconographie chrétienne chez Cronenberg : Videodrome et L'incrédulité de Saint Thomas (Caravage)

De la morale au passé

Confusion énoncé/énonciation dans Dead Ringers, machine d’expression dans Naked Lunch, flux du désir dans Crash, re-œdipianisation sociale dans Spider… quel film de Cronenberg n’a pas son aspect guattaro-deleuzien, qu’il explore et sur lequel il s’appuie ? Plus qu’à je ne sais quelle viralité récurrente (on trouve toutes sortes de contagions chez Cronenberg : par virus bien sûr, mais aussi par spores, par parasites, par gènes, par contacts de peaux ou de systèmes nerveux, par accidents de voiture, par cassettes vidéos, par consanguinité, par imitation, par choix…), c’est à cet usage continu des théories de D&G que tient l’unité thématique forte de l’œuvre. Mais l’usage est aussi spécifique et engrène une distorsion fondamentale de ces théories. Dans Eastern Promises, Kiril n’est plus qu’une toile de fond et un accessoire dans la lutte de deux organisations étatiques concurrentes. L’allusion à la révolution bolchévique d’Octobre 17 est transparente (le site de l’IMDB a longtemps gardé la trace du pré-projet, où l’inspecteur infiltrant la maffia russe se nommait Ottobre) et porte l’intensité politique du film, dans lequel le fils schizo est soumis à la paranoïa ecclésiale du père avant d’être la dupe et l’instrument de la paranoïa policière du nouvel état. La schizophrénie, qui n’apparaît même plus comme processus, est ravalée à la fonction de faux-nez et de tactique du véritable acteur de l’Histoire, l’agent de la néo-formation bureaucratique.
Comment le cinéma de Cronenberg en est-il arrivé là ? Là, c’est-à-dire à se transformer en une mouche de six pieds de haut non prévue dans le programme. On voudrait dire avec Veronica : Something’s gone wrong when you went through. Quelle mouche s’est incrustée dans le cinépod cronenbergien sans y avoir été proprement invitée ? Peut-être une morale, celle qui fonde la situation de Max Renn – mais morale déjà elle-même distordue au moment de sa fusion avec le processus schizo. Videodrome, ou l’arène de la vision. Les regards sont importants chez Cronenberg, rarement des regards qui se croisent, qui communiquent ou tentent de communiquer quelque chose, plus souvent des regards de pesage, d’appréciation ou de dissection d’un personnage par un autre. Il y aurait une taxinomie à faire de ces non échanges de regards : par qui, vers qui, avec quelle puissance, avec quels moyens de puissance. Avec Videodrome, qui diffuse des snuff-movies, il y a un regard non pas sur la mort – ce serait trop soft pour Max – mais sur la mise à mort. Ça peut sembler très contemporain, mais une arène où regarder des mises à mort ne représente aucun phénomène nouveau, plutôt deux phénomènes datés et localisés, différents selon la différence des deux fondateurs de ce projet qui « a une philosophie ». Pour Barry Convex, PDG de Spectacular Optical, Videodrome est l’occasion de palier à la dégradation des mœurs états-uniennes et de réveiller la virilité de la nation face à un monde de plus en plus dur : son arène promotrice de vertus rappelle surtout les jeux du cirque romains. Le but du Professeur O’blivion et de sa Mission Cathodique est autre : Videodrome est pour eux destiné à créer un peuple visionnaire, et O’blivion en personne a montré le chemin, rentrant du même coup dans la mort et parlant depuis la mort. La concavité du cirque s’inverse en colline et la mort contemplée dans l’arène ressemble à celle du Christ. Nécessairement, le déplacement de l’opposition antique dans le monde contemporain ne va pas sans quelques décalages. Le discours moralisateur de Convex doit beaucoup au puritanisme chrétien et son nom même donne l’indice qu’il identifie la forme de son arène à celle du Golgotha, le Mont du Crâne. En face, la mort du père remplace la mort du Fils dans le Père, ce qui fait un sacré distinguo (on se rappelle que le christianisme comme revanche du fils sur le père par la mort du père est une des assertions de Freud dans la dernière section de L’Homme Moïse et la religion monothéiste). Mais ces ajustements ne changent rien à la situation de Max, qui est entre les deux comme Augustin d’Hippone entre les deux Cités, d’abord consommateur des jeux du cirque et fasciné par la philosophie hellénistique qui leur est liée, puis contempteur de ces jeux et pourfendeur de la philosophie de la Cité terrestre au nom de l’esprit de la Cité céleste. Pétri de manichéisme, Augustin converti prêcha la fuite hors du monde et le refus de tout compromis pour atteindre au-delà de la mort au Royaume divin. Le suicide de Max, qui ouvre une ligne de fuite radicale et donne accès au corps sans organe, accomplit précisément, quoique de manière sécularisée, les prescriptions augustiniennes. Mais n’est-il pas bizarre d’attribuer une morale chrétienne à David Cronenberg, qui est juif et qui n’hésite pas même à se mettre en scène dans le rôle du « dernier Juif du monde » ? Et pourtant ce Juif ultime et suicidé – qui choisit le suicide comme mode d’exécution – évoque bien trop le Christ pour qu’il s’agisse d’une simple coïncidence, surtout après les Cènes au début et à la fin d’eXistenZ et les citations du Christ couché, de Mantegna dans Dead Ringers et de L’Incrédulité de Saint Thomas, du Caravage dans Videodrome (pour ne citer que les références les plus évidentes). Après tout, Cronenberg s’intéresse à la Loi, et pour le judaïsme, le Christ est la principale question posée à la Loi. Ce qui ne fait d’ailleurs pas du cinéaste un crypto-chrétien. Au contraire, la présence christique dans ses films relève uniquement de motifs picturaux et on y chercherait en vain des allusions aux évangiles ou aux dogmes du christianisme. Il n’y a donc aucune raison de mettre en doute sa profession d’athéisme. D’autant que c’est justement la torsion imposée à la morale d’Augustin. Car Augustin était croyant, sa fuite était rédemptrice, course vers le Salut, et sa décision pour une cité contre l’autre était un saut dans un hors-le-monde déjà présent au monde. Alors que, s’il n’y a pas de dieu, il n’y a pas non plus de hors-le-monde et toute fuite est vaine, impossible. Dit avec les mots de D&G, il n’y a pas de déterritorialisation absolue, il n’y a que des déterritorialisations relatives débouchant inévitablement sur des reterritorialisations ou sur la mort. Mais ce n’est pas encore de ce point de vue que la greffe d’un augustinisme minoré abâtardit la pensée guattaro-deleuzienne. L’échec inévitable est de toutes façons compris comme composante du processus schizo, car ce processus est justement ce qui passe en amont, entre le franchissement du premier seuil et l’effondrement terminal. D&G ne cessent de se placer du point de vue du moment interminablement multiplié – éternisé – du passage. Alors que Cronenberg paraît subir le tropisme téléologique de la morale augustinienne, quand bien même le point d’arrivée est vide.

 

Fuir hors du monde (Videodrome)

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