Les oiseaux d’Arabie : Independencia au Centquatre

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Depuis que j’avais lu quelques lignes à propos de ce film, j’avais envie de le voir.

Je parle du film les oiseaux d’Arabie, de David Yon. Sur le site de la revue Dérives, que j’aime beaucoup, il y a ses notes de travail, l’évolution du film. Le film a été sélectionné au FID à Marseille, puis il a reçu le prix du court-métrage aux « Écrans documentaires », à Arcueil. Il allait bien finir par passer à Paris. Comme je suis d’assez près les aventures d’Independencia, j’ai tout de suite vu qu’il allait passer dans le cadre de leur résidence au Centquatre, ce fameux haut lieu de l’art en train de se faire à Paris. Pendant quelques jours, je ne trouvais pas la projection sur le site du Centquatre, puis elle fut annoncée. J’ai eu peur le matin, en vérifiant l’heure et le lieu, car elle était annoncée sur Independencia pour le « dimanche 8 h au Centquatre ». Je veux bien me lever tôt, mais c’était vraiment tôt pour une séance de cinéma. Ça devait être une étrange contraction pour « dimanche 8 novembre 15 heures ».

Independencia, c’est un site de jeunes gens sans doute travailleurs et indépendants, mais pas très sérieux. Le jeune homme qui semblait présenter le film, dans l’atelier numéro 7 du Centquatre, n’a pas présenté grand-chose. Ni lui, ni le film, ni le site Independencia, ni David Yon, ni le Centquatre. Il a juste été surpris de devoir se rendre à l’évidence : il attendait David Yon, mais celui-ci n’allait pas venir. La dame derrière moi était formelle «David ? Ah non, il ne viendra pas».

Il y avait une vingtaine de personnes dans la salle. Sans doute des gens très au fait et très au courant, auxquels il n’était pas non plus nécessaire d’introduire Jean-Claude Rousseau avant de lancer l’interview du FID. Cette fameuse interview, c’est celle où Jean-Claude Rousseau explique pourquoi il connaît David Yon (parce que ce jeune homme a une revue très bien et qu’il a fait le premier numéro de la revue autour de lui-même, Jean-Claude), et qui engueule Eugenio Renzi qui ne sait pas se servir d’une caméra et fait n’importe quoi. Comme il y a trop de vent et que le micro caméra sature, on ne comprend rien à ce que mâchonne Jean-Claude Rousseau à travers son cigare. Et les sautes d’images n’arrangeaient rien (l’entretien était diffusé en streaming depuis le site). Il faudra qu’ils apprennent le concept de « dvd de projection », à Independencia, ça leur permettra d’éviter ce genre d’ennui. Mais en substance, Jean-Claude Rousseau a dû dire que le film était beau, que de dire d’un film qu’il était beau ça suffisait, et qu’il pouvait à la rigueur ajouter qu’il était d’autant plus émouvant qu’il était tout en retenue.

Puis, le jeune homme qui-ne-présentait-pas-vraiment-la-séance a dû exécuter une tâche compliquée, lancer le film. Il fallait d’abord fermer Firefox (la souris se déplace, et tout le monde la suit, fasciné, sur l’écran du mac mini projeté par le vidéo-projecteur.). Puis faire « mode plein écran » sur le « lecteur de DVD ». Une fois le dvd lancé, catastrophe : à la question « On peut éteindre la lumière ? », lancé au monsieur qui se tenait debout près de la porte, la réponse est négative. Le jeune homme qui-ne-présentait-pas-vraiment-la-séance fait le tour de la table, essaye l’un des fusible. Raté, il allume le spot du fond. Il tente le deuxième fusible. Haut, bas, c’est le bon. Le film est lancé depuis plus d’une minute, mais l’honneur est sauf, la lumière est éteinte avant la première image. Le jeune homme qui-ne-présentait-toujours-pas-vraiment-la-séance commence à regarder le film sur son écran d’ordinateur, mais au bout de dix minutes se dit qu’il sera mieux face au grand écran. Bougeage de chaise, contournage de table, asseyage, opération terminée.

Le film est un beau film mais il ne m’a pas tenu ses promesses. J’ai été émue, et déçue en même temps. Simone Weil envoie des lettres de soutien et d’amitié à Antonio Atarès, un prisonnier républicain espagnol qu’elle ne connaît pas, dans un camp en Ariège, puis en Algérie à Djelfa. Les lettres sont belles. On sent l’espace. On sent le courage, la bonté, le monde et l’émerveillement qui existe malgré tout. Une belle voix grave d’homme lit les courtes lettres. Les images de Djelfa filmé aujourd’hui prolongent et font résonner les mots. Mais on ne sent pas le temps. Le temps qui passe entre chaque lettre. Le temps que met une lettre à parcourir la distance. Il y a l’enfermement, la nature, les lieux, ce qui est et ce qui était, ce qui était dans ce qui est. Mais les images se succèdent systématiquement. On passe arbitrairement du super 8 en noir et blanc à la vidéo en couleur. Aucune durée ne s’installe ni n’encadre cette correspondance de quelques années. Malheureusement. Oui, c’est un beau film, émouvant et tout en retenue, mais il n’est pas tout à fait à la hauteur des lettres de Simone Weil, émouvantes et tout en retenue elles aussi.

Fin du film.
Le jeune homme qui-ne-présentait-pas-vraiment-la-séance retourne à son bureau et son mac mini, quitte le lecteur DVD et s’empresse de remettre à l’image son site, Independencia. Il est un peu embêté. Il n’avait encore jamais vu le film (« Je le découvre avec vous » : c’est la formule des critiques et des programmateurs qui font mal leur métier ou qui remplacent un copain au pied levé), et comptait sans doute sur le réalisateur pour discuter avec le public. Il veut bien nous dire ses impressions à chaud. Ça donne quelque chose comme « Je ne suis pas sûr mais je crois que le film a été tourné en partie en pellicule, en 16 (dans la salle, trois voix : « En super 8 et en vidéo »). Ah oui… J’ai toujours beaucoup aimé les films qui parlent de l’histoire et où il y a de la pellicule super 8… Ce rapport au temps… Comme dans ce merveilleux film du Sri Lankais Truc Machin, qui-a-eu-le-premier-prix-du-FID-le-festival-de-Marseille-en-2002-etc. » Ça n’était pas exactement ça, mais ça n’était pas loin. Il arrive assez vite au bout de ce qu’il peut raconter « à chaud ». Quelques personnes dans la salle interviennent. Il s’avère que l’une de ces personnes est la deuxième monteuse du film. Aubaine : la discussion est confiée à cette dame. Le jeune homme qui-ne-présente-pas-le-film-parce-qu’il-doit-remplacer-un-copain-au-pied-levé s’en décharge. On apprend que la production du film a eu peur. Elle trouvait que ça n’allait pas du tout, que le film était incompréhensible, qu’il fallait absolument recadrer le jeune réalisateur. On a fait appel à cette dame à ce moment-là. Elle a heureusement trouvé que le film était sur la bonne voie, et qu’il ne fallait remettre en cause aucun des choix du réalisateur. J’aime bien le film, mais je comprends que la boîte de production ait eu peur. On sent l’influence de Rousseau. Et moi, ce sont les films de Jean-Claude Rousseau qui m’ont toujours fait peur. J’ai tort, mais pour l’instant je n’y trouve rien de ce qu’on m’y promet.

Bref, j’ai tenté une petite remarque polémique pour épicer la discussion, avec une esquisse d’idée autour du lieu, car le film réussit très bien à faire sentir ce lieu où était emprisonné Antonio Atarès. Mais le fameux jeune homme qui-ne-présentait-pas-le-film-parce-qu’il-avait-dû-remplacer-un-copain-etc. a coupé court à la discussion. Juste avant il avait réussi à glisser une pub pour la rétrospective Benning au Jeu de Paume, organisé par Independencia. Il n’a pas tout à fait réussi à annoncer les prochaines projections. Comme ils travaillent « directement avec les réalisateurs et les producteurs », ils ne peuvent pas trop prévoir ce qu’ils font. On le sait, les réalisateurs et les producteurs sont des gens avec lesquels on ne peut jamais rien organiser à l’avance. Pour l’instant, c’est toujours les oiseaux d’Arabie dimanche 8h qui est annoncé pour le 13 décembre sur Indepedencia.

En rentrant chez moi, je me demandais si c’était une posture, comme avec leurs vidéos mal cadrées, floues et inaudibles sur leur site, ou si vraiment le mec avait remplacé un pote au pied levé.

Adèle Mees-Baumann

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