Les Infiltrés infiltrés

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Martin Scorsese

Ce qui m’avait frappé en voyant A.K., le documentaire de Chris Marker sur le tournage de Ran, c’était sa façon de subtiliser la beauté mise en œuvre par Kurosawa, ses choix de costumes et de lieux de tournage, les grands mouvements de sa mise en scène, pour n’en faire strictement rien – rien de plus en tout cas qu’un modèle réduit de la splendeur de Ran. Pour moi, c’était assez traumatisant et j’attends toujours, et j’espère, qu’on finisse par me montrer que je suis passé à côté du film et que Marker n’a jamais cessé d’être le réalisateur parfaitement intègre que j’aime. Si je commence par parler d’A.K., c’est qu’il constitue un précédent, dans le genre du making-of arty, à Notes On An American Film Director, où Jonas Mekas filme le tournage de The Departed (Les Infiltrés) par Martin Scorsese. Sauf que les beautés du film de Mekas ne doivent pas grand-chose à Scorsese. Et des canons du making-of, ce documentaire ne garde que le squelette, les passages obligés (les stars interviewées, le réalisateur au travail, le dernier jour de tournage…), parodiant le genre pour mieux faire ressortir l’industrie qu’il recouvre. Ni l’œil, ni la vitalité politique de l’artiste ne sont entamés par l’âge (Mekas a plus de 80 ans au moment du tournage). Je ne connais pas bien l’œuvre de Mekas et je ne m’aventurerai pas trop à décrire les spécificités stylistiques de Notes On An American Film Director. Tout au plus puis-je signaler la disparition de l’esthétique des bribes et fragments volés à l’existence, telle qu’on la trouve dans d’autres de ses films (par exemple dans AS I Was Moving Ahead Occasionaly I Saw Brief Glimpses Of Beauty – poésie des titres de Mekas), mais le sujet ne s’y prête pas. Signaler aussi la liberté avec laquelle Mekas décadre ses interlocuteurs, leur coupant facilement une épaule ou la moitié de la tête, faisant pièce à la politesse obséquieuse des making-of traditionnels. Et puis bien sûr, signaler la justesse non démentie et la richesse de la composition des images alors que – c’est une marque de fabrique – elles sont toutes prises sur le vif.

Un aspect intéressant du film est justement l’inégalité des moyens mis en jeu entre la légèreté du dispositif de Mekas, rendue très sensible par des recadrages incessants, et l’incroyable pesanteur de la machine dans laquelle Scorsese est pris. Nous est donné à voir son corps, petit, fluet, presque difforme, et noyé dans l’effroyable partition qu’il peine à diriger. Corps posé ici ou là, selon les besoins, par son assistante, mais qui ne rêve de rien d’autre que de foutre le camp. Corps soumis à un réseau de relations sociales qui le dépasse et l’étouffe. Autant Mekas est sans compassion pour les acteurs qu’il interroge et dont il sait montrer en quelques secondes la vanité incurable et le besoin de reconnaissance transparaissant sous un vernis d’humilité (Martin Sheen, et surtout Leonardo Di Caprio, hypocrite-réflexe et acteur incompétent). Autant Scorsese est surtout une pauvre petite chose perdue dans une peau qui n’est pas la sienne, pathétique quand il se souvient de la créativité des années 50 et 60 aujourd’hui envolée ou quand il souligne la répétitivité de sa cinématographie : à chaque fois il dénonce, quasi volontairement et lucide, l’inanité de son travail actuel. Et quelle tristesse dans ses sourires de menteur mal convaincu de ses propres mensonges et prisonnier d’une machine qui tourne à vide !

Stéphane Pichelin

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