Le voyage des soleils

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Mille soleils 2

Mille soleils est un très beau film.

Mais une fois qu’on a dit ça, on n’a rien dit.

C’est un très beau film mais quelque chose ne va pas, ou ne va pas tout à fait. Les images sont belles, très belles. Le numérique, la nuit, les néons, le soleil, tout concourt à faire des plans des images intéressantes. Telles silhouettes filmées dans la lumière bleue d’un vidéo-projecteur semblent se découper comme en surimpression sur les murs de la ville, jaune orangé. Un gros plan sur des oisillons à l’intérieur d’un troquet surprend comme une image presque surréaliste. De grands icebergs surgissent soudain au milieu de l’Afrique, en un flash annonciateur d’un coup de fil vers l’Alaska.

Mais faire de belles images n’est pas tout faire.

Que raconte le film ?

Il y a deux manière de le dire.

Soit, comme tous les journalistes cinéma qui ne sont pas vraiment des critiques, on raconte l’histoire qui entoure le film. Mati Diop, «fille de» (de Wasis Diop musicien) et surtout «nièce de» (nièce de Djibril Diop Mambéty), fait un film à partir du film de son oncle, Touki Bouki, en hommage. La réalité des acteurs de Touki Bouki a rejoint la fiction du film. A la fin de Touki Bouki, Mory et Anta, un jeune garçon et une jeune fille amoureux, en opposition avec la société et rêvant de partir à Paris, se préparent à embarquer sur un bateau de croisière à destination de l’Europe. Anta monte, mais Mory, soudain hésitant, ne monte pas. Magaye Niang, qui joue Mory, est aussi resté à Dakar. Mareme Niang, qui joue Anta, est partie. La nièce du réalisateur, mort en 1998, quarante après que le film a été tourné retrouve Magaye Niang à Dakar alors qu’elle travaille elle-même à retrouver son oncle et l’histoire de sa famille. Magaye assiste à une projection publique et gratuite du film dans une rue de Dakar où il retrouve Wasis Diop et d’autres amis de Djibril Diop Mambéty. Puis appelle Mareme qui n’est plus au Sénégal, à qui il n’a pas parlé depuis quarante ans. Ils se parlent et, en quelque sorte, se retrouvent.

Mais cette histoire n’est pas l’histoire que raconte le film, c’est l’histoire qu’on raconte à propos du film.

L’autre manière est moins riche. À Dakar, un homme mène son troupeau à l’abattoir. Une projection se prépare. L’homme se prépare à sortir, sa femme l’engueule. Des amis l’appellent pour lui dire qu’ils seront là à 20 h. Il prend le taxi. Lors de la projection en plein air du film, on comprend que cet homme a été acteur. Il discute avec des amis après le film, de ce que fut l’aventure du tournage, du réalisateur, de savoir s’il fallait partir ou rester. Il y a un feu d’artifice. Dans une boîte de nuit vide, il raconte une histoire, l’histoire de son premier amour. Puis il appelle au téléphone cette femme qu’il avait perdue de vue. Elle habite maintenant en Alaska. Il la retrouve dans un paysage enneigée, puis retourne mener son troupeau.

On dirait que le film n’existe plus que très peu en dehors de ses belles images, d’une réelle belle réalisation mais surtout en dehors de l’histoire qui l’entoure.

Ouverture : très beau plan d’un troupeau de zébus traversant une quatre voies dans une ville africaine. Sur le lent mouvement s’élève la voix de Tex Riter chantant «Do Not Forsake Me, Oh My Darlin». Très forte impression tant le plan est majestueux, le mouvement parfaitement accompagné par la musique, qui découvre ensuite le berger, magnifique. Puis le troupeau est mené à l’abattoir, il y a le sang, les visages des hommes qui tuent les animaux.
Mais le vrai sens de ces plans, leur raison d’être, n’arrive que si l’on sait que c’est également de cette manière que Touki Bouki s’ouvre ; que Djibril Diop Mambéty aimait High Noon et aurait rêvé de tourner des westerns ; qu’Anta à la fin de Touki Bouki abandonne Mory.

Ainsi, ce que Mille soleils contient de sens et de pensée ne se comprend qu’en le prenant comme un «metafilm». Il en découle une impression pas désagréable d’absence de consistance. Le film semble tenir en quelques plans et une idée. Belle. Il est agréable de raconter l’histoire de la genèse et du désir du film, de regarder les images et leur beauté, de faire le lien entre le passé et le présent, le film matrice et le film héritier. Il est agréable de se souvenir de Touki Bouki qu’on l’ait vu ou non. Peut-être plus si on ne l’a pas vu. Car Touki Bouki n’est de loin pas l’immense film que l’on décrit un peu partout. C’est un film plein de belles images, dynamique, un peu fou, dont on parle et dont en effet on se souvient avec bonheur. Mais c’est un film assez mauvais, foutraque, sans tenue, sans ligne, au scénario mal écrit, à la narration biscornue, au métaphorisme maladroit. Un film qui cherche à ne ressembler à aucun autre, qui cherche sa propre voie et le fait maladroitement. Il reste en moi comme un mouvement magnifique, un lancer, un jet dont on ne garde que la trace idéale en tête. Une légende, que Mille soleils veut continuer à écrire. Et lorsqu’on aperçoit sur l’écran géant dressé dans la nuit de Dakar quelques plans de Touki Bouki, ils surgissent en effet comme des apparitions, intenses plans qui semblent être le film plus que le film lui-même.

Il est alors amusant et rassurant de chercher dans Mille soleils les images de Touki Bouki, de les y trouver. Il est agréable d’écrire que le film fait le lien entre le passé et le présent, l’exil et la présence, la permanence et le changement, et évidemment la fiction et le documentaire. Qu’il tisse un pont entre deux jeunesses, qu’il parle de Mati Diop en parlant de son oncle, de l’Afrique d’hier en la confrontant à celle d’aujourd’hui.
Et c’est d’ailleurs peut-être le gros reproche à faire à Mille soleils : il boucle la boucle. Construit parfaitement, pensé parfaitement, issu de ce dont il est issu, allant là où il veut aller, il donne ce que les gens veulent recevoir. Rassurant et beau. À prendre comme une qualité ou un défaut.

Adèle Mees-Baumann

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