Le virus, les stars et les spectres

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Il suffit de comparer chacun de ces films aux œuvres qu’ils citent, qui leur servent de matière, pour voir combien ils sont vains. Comparer The Immigrant à Days of Heaven ou à The Immigrant de Chaplin ; La Vénus à la fourrure au livre de Sacher-Masoch, au Limier ou à la chanson du Velvet Underground ; Inside Llewyn Davis à Bound for Glory.

Dans chacun de ces films, on ne trouve que des corps sans vérité, sans spectralité, sans cinéma, sans sujet. Le sujet n’étant pas seulement l’élément actif du film, mais aussi le fond qui porte, supporte les accidents, les mouvements, le passage des idées et des affects. C’est un mode d’incorporation de la vérité, celle d’un genre, d’une politique, d’une esthétique, peu importe, mais il s’agit toujours d’une affirmation. Lisible le plus immédiatement à partir des personnages, cette affirmation n’est jamais une, sans division interne, sans contradiction. Il ne s’agit pas de dialectique, pour employer ce terme à la mode chez certains critiques, mais de quelque chose de plus simple. Ainsi, si on prend comme exemple le cinéma américain même le plus banal, le moins sophistiqué et risqué, on a le sentiment que le héros n’est jamais qu’un masque, comme dans la tragédie grecque. Derrière le calme de la figure apollinienne gronde une puissance de désordre et de dispersion, de dissémination dionysiaque, qui menace de défaire le système de la représentation. Ripley est le masque qui rassemble dans l’unité d’une volonté, la déchirure de notre humanité, entre l’intelligence artificielle et la pureté fascinante d’un conatus sans différence, sans fêlure. Sans Ripley, le Nostromo risquerait d’être entraîné dans un devenir hôtel de Marienbad ou château d’Elseneur. Elle n’est pas séparable de son Alien, pas plus qu’Achab ne l’est de sa baleine. Tous les grands personnages du cinéma américain ont leur autre, leur double. Meilleur est le méchant, meilleur est le film, dit-on. Ce n’est pas seulement un slogan, l’affirmation d’une différence entre la loi morale et les nécessités du spectacle, c’est surtout la vérité métaphysique du cinéma américain, dont l’affirmation « nous sommes les bons », sans cesse répétée parce qu’au fond trop peu sûre d’elle-même, est toujours menacée de se renverser. Ce qui lie Ripley à l’Alien, ce n’est pas l’opposition simple de deux termes, dont l’un représenterait le bien et l’autre le mal, mais bien plutôt un devenir (alien), sans cesse refoulé, repoussé, dénié. Poussé à sa limite supérieure, le premier Rambo raconterait le devenir vietcong d’un vétéran du Vietnam, une histoire de trahison, mais cette possibilité est vite orientée vers une autre trahison, plus rassurante, celle des soldats américains par les politiques, par leurs supérieurs. La suite de la série s’est employée à nier définitivement cette virtualité, le danger de ce devenir, à ramener Rambo dans les rangs, à en faire un super soldat, regagnant fantasmatiquement sans cesse la guerre « perdue ». Il en est de la guerre comme des paradis, les seules vraies guerres sont les guerres que l’on a perdues. La liste serait infinie de ces héros américains partagés, doubles, menaçant toujours de passer à l’ennemi, de trahir.

Aliens (J. Cameron)

On pourrait comparer l’idéologie hollywoodienne à l’aventure de Descartes. Pour échapper à l’emprise du Malin Génie, au délire du monde, on s’en souvient le philosophe eut recours à Dieu. S’il y a un Dieu, « je » n’est plus un autre. Mais c’est la possibilité de cette altérité qui rend passionnante la lecture de Descartes, comme elle rend passionnants les films américains, même les plus idéologiques, quand ils nous font sentir le danger qu’ils fuient. Dans le dernier film de James Gray, on a tous les éléments d’une trahison de l’Amérique par elle-même, d’une altération du sujet. Les files des migrants à Ellis Island sont filmées comme sont parfois filmées les files de sélection à Auschwitz. La police est corrompue. La Statue de la liberté transformée en prostituée. Mais on ne sent jamais le danger, la menace. De même, Llewyn Davis ne désorganise jamais le monde, comme pouvait le faire Woody Guthrie dans Bound for Glory. Il n’est pas un élément du dehors mais un être qui cherche sans cesse sa place, à s’intégrer. Cette même puissance de désorganisation manque aussi dans le film de Polanski, malgré ses références à Dionysos. Tout cela appartient uniquement à l’ordre de la représentation. Le virus est sous contrôle, aucun danger de contamination.

Antiviral, c’est le titre du film de Brandon Cronenberg, mais c’est aussi la meilleure description possible de chacun de ces films. Tous fonctionnent comme des anti-virus. Comme Dieu dans le système de Descartes, ils sont là pour neutraliser le Malin Génie. Mais on ne peut pas faire de cinéma sans Malin Génie. Faut pas être malin, et encore moins un génie, pour le savoir.

Borges

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