Le tchador comme MacGuffin

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Un critique peu inspiré de Critikat a écrit à propos de La Fête du feu :

Les mœurs d’Iran sont observées et interrogées ; dans la première scène, le trajet du jeune couple est stoppé pour cause de tchador pris dans l’essieu de la roue arrière de la moto – ce qui fut censuré en Iran. Asghar Farhadi fait la part belle aux (beaux) visages, évidemment couverts lorsqu’ils sont féminins ; s’organise une sorte de typologie des stratégies du port du voile. Celui de Simin, la femme divorcée soupçonnée d’adultère avec Morteza, est coloré, notamment l’un d’un bleu éclatant, et encadre un visage maquillé. Modjeh, sans fard, le porte noir et sévèrement, peut-être davantage dans un souci plus normatif que religieux. Quant à Rouhi, elle affiche la cagoule traditionnelle à l’intérieur et le tchador en extérieur. Résonne dans ces variations un principe d’enfermement dans un impitoyable carcan social.

La fête du feu (Ashgar Fahradi)

Le visage couvert des femmes voilés de La Fête du feu

Après avoir vu La fête du feu, il y a quelque temps, je voulais écrire quelques mots enthousiastes sur le film, sur quelques aspects du film. Du temps passe, ce soir je me dis, vas-y, rédige au moins quelques mots pour essayer de traduire ce qui est si beau dans ce petit film. En cherchant sa date de production, je tombe sur cette critique de Critikat, que je lis en diagonale. Le paragraphe ci-dessus m’arrête. Comment peut-on à ce point ne pas sentir un film ? Comment peut-on se dire critique et ne penser qu’avec des clichés et des préjugés ? Dans ce texte, tout est dit des idées a priori de l’auteur, ou de n’importe qui, sur l’Iran et le voile en Iran, et rien du film.
Comme si un film ou une comédie de mœurs était assimilable à une typologie sociologique caricaturale. Comme si un habit commun, utilisé par tout un chacun, pouvait devenir le centre d’un film, l’objet d’étude du réalisateur-ethnographe sous prétexte qu’on l’y voit porté de trois manières différentes (je parle du voile). Evidemment, ici, les mœurs d’Iran se résument au voile. C’est vrai, quelles autres mœurs intéressantes le film nous montre-t-il ? Pas du tout les préparatifs d’un mariage, le travail intérimaire d’une jeune fille, les relations de voisinage dans un immeuble, la fête du feu et ce qu’un père partage avec son fils à ce moment-là. Non. Le voile.

Parlons-en donc, puisqu’en effet c’est un enjeu du film. Pas du tout cependant comme veut bien nous le décrire notre critikeur. «Asghar Farhadi fait la part belle aux (beaux) visages, évidemment couverts lorsqu’ils sont féminins». Évidemment couverts lorsqu’ils sont féminins : pas un seul visage du film n’est couvert (sauf lors d’une scène précise, j’y reviendrai). Les cheveux, oui ; les visages, non. La typologie reste cependant assez fidèle. Mais Mojdeh, la femme trompée, ne porte pas un voile noir et sévère par souci «normatif plus que religieux», et en plus sans fard. Non, si elle le porte de cette manière, et en plus sans fard, c’est qu’elle est une femme trompée, au fond du trou, prête à quitter son mari, qui s’est, par tristesse, éloignée de ses amis, qui ne sait plus que faire, ni comment, et qui pleure sur les épaules de sa sœur. Une sœur qui lui dit «Mais regarde-toi, tu n’es plus allée chez le coiffeur depuis des semaines, tu fais peur à voir». Si elle porte son voile tel qu’elle le porte, ce n’est certainement pas par souci normatif plus que religieux. Mais quand on est triste, on s’habille tristement, on se cache, on se dissimule. La typologie se termine sur le tchador de Rouhi, ce qui permet une magnifique conclusion sur le carcan social. Je parie que si l’auteur nous avait parlé des robes de Catherine Deneuve et Françoise Dorléac qu’on portait alors à Rochefort quand on était une jeune fille à marier, on n’aurait pas eu droit au couplet sur le carcan social.

Pourtant, jamais tchador n’a été aussi peu tchador que dans ce film. Rouhi le porte de manière libre, aérée, aérienne. Il se prend dans la mobylette, et elle éclate de rire. Il glisse constamment lorsqu’elle attend au bas de l’immeuble qu’on réponde à son coup de sonnette. Lorsqu’elle s’engouffre dans l’immeuble, il se déploie dans un coup de vent, lui fait des ailes magnifiques, et la rend plus forte que les gamins qui l’embêtent et lui font éclater des pétards dans les pieds. Puis il devient un objet de théâtre, et elle ne le portera plus de tout le film. Oublié dans un coin de l’appartement, il est emprunté par Mojdeh, la femme trompée qui s’en fait un déguisement pour espionner son mari sans être reconnue (la preuve qu’un tchador ne rend pas anonyme ou indistincte : alors qu’elle se cache intégralement dessous, seul moment du film où un visage est caché, son mari la reconnaît depuis le deuxième ou troisième étage de l’immeuble). Rouhi comprend que Mojdeh a emprunté son tchador, mais elle oublie de le reprendre en partant. Raccompagnée chez elle à la fin du film par le mari de Mojdeh, elle retrouve son fiancé, et la mobylette du matin. On imagine que ça sera le drame. Mais où est ton tchador, que t’est-il arrivé, etc. Non, dans une scène d’une intensité et d’une beauté incroyables, au moment où elle « avoue » qu’elle a oublié son tchador, son fiancé, qui la regarde d’un air interloqué, remarque qu’elle s’est fait épiler les sourcils et maquiller légèrement, et pour toute remarque à propos du tchador lui dit : «Qu’est-ce que tu as fait à ton visage ? Tu es encore plus belle que ce matin». Et le mari de Mojdeh après un demi-tour en voiture vient expliquer que le tchador est à la maison, qu’il le rapportera demain, ce à quoi le fiancé répond que ça n’est pas la peine, qu’il en a déjà tellement fait en raccompagnant en voiture Rouhi si loin et si tard dans la nuit. Le couple s’en va sur sa mobylette, sans tchador mais enveloppé dans la nuit.

Comment peut-on en arriver à dire dans ce film que le tchador est le principe d’enfermement d’un impitoyable carcan social (ce qu’il est peut-être, sans doute, pour certaines femmes, peut-être, sans doute, nombreuses) alors qu’il est transformé en un ustensile de théâtre, pratiquement un MacGuffin puisqu’il finit par disparaître. Il n’est alors plus qu’un objet esthétique, un jeu, un déguisement, un signe. Vraiment, il n’y a pas moins tchador que ce tchador, ne pas le voir, c’est n’avoir pas vu le film.

Le carcan social qui y est montré n’a que faire des habits que les gens portent. C’est les voisins qui veulent mettre à la porte de l’immeuble une femme de mauvaise vie ; c’est la pauvreté qui fait que Rouhi doit travailler à des kilomètres de chez elle, et ne peut pas se payer une robe de mariée ; c’est les bourgeois, tellement préoccupés de leurs histoires qu’ils utilisent les gens qui les entourent pour parvenir à leur fin, au mépris parfois de toute bonté, de toute correction, de toute politesse ; c’est les agents immobiliers, qui mettent en vente un appartement occupé car la femme qui l’habite est une divorcée, etc.

La Fête du feu

Le tchador comme carcan social

Rouhi est un des beaux personnages de cinéma que j’ai vus. Tout à la fois naïve, innocente, dupe, et forte, pleine de caractère, guidée par une envie de bien faire et d’aider ceux qui l’entourent, ce qui ne peut que l’amener à s’emmêler et faire des gaffes, elle est tout le contraire de la Razieh d’Une Séparation, son alter ego. Parce qu’Une Séparation, c’est le même film que La Fête du feu, agrémenté d’épices pour plaire aux Occidentaux. Razieh, la femme des milieux pauvres, la femme de ménage sans vie, éteinte, soumise, angoissée, apeurée, fatiguée, qui se cache sous son tchador comme elle se cache de la vie, correspond à l’idée que le critique de Critikat doit se faire de la pauvre femme iranienne soumise à l’homme et à la religion. Rouhi, pourtant également d’un milieu pauvre, portant le tchador, effrayée à l’idée de ne pas bien faire, de déroger à la correction qu’une jeune fille non mariée doit observer, femme de ménage elle aussi, est pleine de vie, de désir, de joie, de rires. Elle est amoureuse, a le rose aux joues, parle de son fiancé avec des étincelles dans la voix, ment pour aider celle qui l’a aidée, ne trahit pas le couple adultère, ne le juge pas, et s’en va amoureuse le soir comme elle l’était le matin. Et contrairement à ce que raconte la fin de la critique de Critikat (« Cette position de Rouhi ne manquera pas de modifier – du fait de sa jeunesse et de son inexpérience – son regard sur l’amour au terme de ce périple d’un jour. Ce dernier ne sera assurément plus le même, et elle perd sans doute en chemin quelques illusions ainsi qu’une innocence.« ), ce n’est pas sur l’amour que son regard est modifié, mais sur la vie, et ce qui pousse les gens à agir. Elle aura peut-être juste appris qu’il faut se méfier des apparences, et même se méfier de ce qu’il y a derrières les apparences. Car une autre qualité de ce grand petit film, c’est qu’il ne juge aucun de ses personnages, au contraire d’Une Séparation qui les amoindrissait tous hormis les enfants et le vieillard. Lorsque les dévoilements de l’intrigue excusent les uns et accusent les autres, le regard de Rouhi continue à dessiner les contours de personnages sans petitesse, sans méchanceté, sans mesquineries autres que celles provoquées par leur situation affective.

Tout le monde aime voir dans les films de Farhadi des métaphores politiques, des condamnations de « la » société iranienne, des films qu’ils ne sont pas. La Fête du feu ne condamne en rien dans la société iranienne ce qui ferait sa spécificité, il n’a rien à voir avec le régime qui gouverne l’Iran, avec la religion ; et c’est cette idée-là de la critique politique que tout le monde y cherche alors qu’elle n’y est pas. Mais il montre avec bien plus de force qu’Une Séparation la violence du pouvoir des riches sur les pauvres, et donne aux pauvres de vrais armes pour s’y opposer, ce qu’Une Séparation leur refusait.

Adèle Mees-Baumann

2 thoughts on “Le tchador comme MacGuffin

  1. Bien belle critique, qui ne s’enferme pas dans le carcan des idées reçues sur un certains modes de représentation vestimentaire. Je n’ai aimé ni « Une séparation », ni « A propos » d’Elly – mais beaucoup le très rare « Danse dans la poussière », vu il y a pas mal de temps – et cette approche film me donne envie de tenter encore de voir un film de Farhadi.

  2. Karminhaka, merci. Oui, c’est assez éloigné de Une séparation. Je n’ai pas vu À propos d’Elly, mais il paraît que Les enfants de Belleville est aussi très beau, proche de La fête du feu.

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