Le monde et la croix (7° partie)

()

De tous les personnages, Wyatt Earp est le seul à subir une évolution le conduisant effectivement d’un stade sexuel à un autre. Il est la grande figure du changement, prise d’emblée dans un devenir père qui prend toute la durée du film pour s’accomplir (mais d’un accomplissement paradoxal). Sa paternité fraternelle du début est une autre façon de conjuguer sur lui les deux fonctions paternelles : à la fois l’autoritarisme d’Old man Clanton et la serviabilité de Dad. Mais cette conjugaison relève avant tout d’un fantasme du père total et elle recouvre une réalité psychique beaucoup plus infantile, marquée par une recherche narcissique de coïncidence parfaite avec son « idéal du moi ». S’il peut s’halluciner en réconciliateur des fonctions contraires, c’est qu’il n’en occupe encore aucune véritablement, qu’il n’est pas déjà un père mais se situe à un stade antérieur au choix d’objet et où son amour se porte vers lui-même. Cet amour propre est donné plastiquement quand, au sortir de chez le barbier, il s’attarde à soigner son image devant une vitrine. Mais il est aussi rendu selon les termes de la symbolique freudienne, l’égalité classique de l’argent, de la merde et du don à l’aimé trouvant une illustration dans sa façon de verser ses jetons de poker dans son chapeau qu’il visse ensuite sur sa tête. Ce qu’il donne, il se le donne narcissiquement et ce narcissisme est une marque de son analité associée à plusieurs autres symptômes : l’homosexualité endogame du « père » avec la « mère » James, l’agressivité envers Chihuahua, l’avarice ou, à tout le moins, les rapports compliqués avec l’argent. Enfin, son onanisme est signifié par Chihuahua lorsqu’elle l’appelle tin star marshall ou qu’elle parle de son tin badgetin, le fer blanc, étant analysé par Freud comme un substitut onirique de la masturbation.

Pourtant, Wyatt boit, ce qui indique dans l’économie du film une dose d’oralité. Mais son rapport à la boisson reste très délibéré et ne le conduit pas aux ivresses joyeuses ou morbides d’Indian Charlie ou de Doc Holliday. Et on a vu d’autre part qu’il est déjà pris dans le processus d’intériorisation du père qui doit l’amener au stade phallique. On dira alors que son développement sexuel est parfaitement normal du point de vue de la théorie freudienne. L’oralité résiduelle – la boisson – fait office de prémisse ou d’accessoire à la jouissance érotique propre au stade anal (I said : have a drink ! – No, thanks, Doc I just finished supper.), tandis que l’analité même n’est chez lui ni fixation, ni régression, mais une phase transitoire inévitable. Wyatt est un Œdipe en voie de résolution sans anicroche. Plastiquement, il faut noter que son inimitié avec le père Clanton survient dès leur rencontre au point où se croisent les chemins du troupeau et du chariot, croisée des chemins où se rencontrent également l’Œdipe et le Laïos de la fable. Quant à l’acteur Thorndyke, dont on verra ailleurs qu’il en sait un bout sur Œdipe à force d’avoir oublié Hamlet, on peut prendre sa remarque sur le pied de Wyatt dans un sens étymologique : Œdipe = « Gros-pieds ». Mais une résolution sans anicroche n’est pas une résolution sans événement. L’accession au stade phallique demande toujours un certain nombre de morts, parmi lesquelles celle d’Ike Clanton, l’autre fils héritier – ou plutôt, l’autre aspect du fils héritier, englué dans un stade anal régressif vers l’oralité. Ce n’est pas sans implication que le terme filiatif « son » ne se distribue qu’entre ces deux personnages, et de manière positive quand Mac s’en trouve exclu par le père. Tuer Ike équivaut pour Wyatt à liquider son analité, à libérer Œdipe de son impasse anale.

Il y a dans le film une prolifération des figures œdipiennes qui est analogue au dédoublement hamlétien. Dans une optique freudienne, la haine d’Hamlet pour le père se couvre par la fiction que Claudius, l’homme à la place du père, n’est pas le vrai père mais l’oncle et le beau-père, c’est-à-dire une figure bifrons du substitut au père, et par le fantasme d’un père juste qui n’est autre qu’Hamlet lui-même, à la fois le spectre et le fils dans sa revendication de posséder la mère. Le complexe d’Œdipe, c’est précisément l’impossibilité de résoudre ce conflit de sentiments par refus de l’interdit de l’inceste qui barre au fils le chemin de la mère. Cette ambivalence hamlétienne est aussi celle de Doc Holliday qui connaît suffisamment la Loi pour en user mais qui n’en use que pour préserver la négation de cette même Loi. Pour Vancheri, la toux de Doc est celle d’un corps voué au souvenir, le signe du souvenir remontant dans le corps ; mais il faut ajouter le nom d’Œdipe à la figure remémorée. Doc tousse au souhait de bonne santé prononcé par Wyatt Earp, mais Wyatt est Œdipe. Il tousse aussi quand il reprend dans la bouche de Thorndyke les mots d’Hamlet, mais Hamlet est encore Œdipe, faisant retour du passé du malade : It’s a long time since I heard Shakespeare. Doc tousse encore quand, de ce passé, surgit la figure de la mère désirée sous les traits de Clementine Carter (il est très dommage que la version fordienne de leur conversation à l’arrière du saloon ait été remplacée par un mièvre retournage ordonné par Zanuck). Et il tousse une dernière fois au moment de liquider l’analité des Clanton et d’assumer la suprématie unilatérale du phallus, la place du père. Ce dernier moment est également la suppression de sa position ambivalente, à la fois dans et hors la Loi. En participant à l’assaut contre les Clanton, Doc saute les deux pieds dans la Loi : il lui arrive la même chose qu’à Billy, James et Virgil et il ne tarde naturellement pas à mourir de ne plus pouvoir tenir sa fonction dans le récit. La toux du Holliday historique sert de memento mori dans lequel Doc dit son désir de rejoindre le monde tombstonien des morts et constate qu’il est encore bien vivant. Et elle est aussi un prétexte à mettre en scène l’expression somatique du retour du refoulé que Freud avait déjà repéré chez Dora. Si la mort d’Ike est pour Wyatt la liquidation de la névrose de contrainte, celle de Doc résout son pendant hystérique. Mais elle est en même temps l’assouvissement de son désir d’hystérique et l’assomption de sa pulsion de mort, de son retour vers l’inconscient du film, dont l’accomplissement est ponctué visuellement par un léger panoramique vers le ciel. De Doc, il ne reste ensuite qu’une présence spectrale et nostalgique au moment des adieux de Wyatt et Clementine, une présence attachée à ses dernières traces : un corps enfin au repos et le mouchoir blanc porteur de sa maladie, à la fois signe de sa finitude et déclaration de paix du hors-la-Loi absolu.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>