Le monde et la croix (6° partie)

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Les mères
Selon Freud, il y a un type d’amour dit par étayage, qui s’adresse à la mère qui nourrit ou au père qui protège. Mais père et mère ont également en charge un héritage phylogénétique, la transmission et l’éducation à la Loi qui est du père. Tous ces attributs familiaux se retrouvent dans la scène du bivouac. On a vu que James nourricier est la mère – mère du désert qui ne verra pas la ville – et que cette proximité conditionne son projet de mariage avec Cory Sue. Plus jeune des frères Earp, il est celui qui a accès à la mère et aux femmes, conformément à la théorie freudienne. Et il y a une conjonction semblable avec Billy Clanton. Mais pour Freud, le plus jeune frère est aussi celui qui doit remplacer le père. Se pose alors dans tout le film la question de l’héritage et de la transmission : par la mère et les femmes comme James et Billy ou par le père comme Wyatt et Ike. La petite discussion sur le bijou de James rentre dans le cadre de la transmission et a une portée éducative. Mais elle refend en même temps la fratrie selon un nouvel axe. Pourtant, à première vue, l’axe générationnel est respecté. Du côté des « enfants » Morgan et Virgil, le bijou est dévalorisé : il est a Chingadera ou a mighty piece of brass, autrement dit un sans-valeur. Et à l’inverse, du côté des « parents » James et Wyatt, le bijou a une valeur fixe financière ou affective : il vaut 25 dollars d’argent comme il vaut rehaut sur la beauté de Cory Sue. Et cet accord contre la dévalorisation précédente semble désigner Wyatt comme le protecteur naturel de James, qu’il défend d’ailleurs contre les moqueries de son frère : It sure is, James, don’t let him fool ya. Mais en revenant au dernier moment sur l’aspect financier dans une optique superlative (25 dollars d’argent sont une affaire donc la croix vaut bien plus), Morgan confirme ce que l’on pouvait déjà soupçonner, que a Chingadera n’est pas juste un sans-valeur mais déjà un jugement porté sur une valeur d’échange. Il y a ainsi un rapprochement inattendu entre deux frères que tout opposait. Et au contraire, Wyatt et Virgil ne valorisent la croix dans aucun échange. Le premier énonce un usage esthétique et laisse à son jeune frère le soin de l’interpréter ou non en termes d’échange ; tandis que le second déclare une valeur impossible, sans rapport avec l’objet et qui en relance le sens, désignifiant d’abord le bijou pour permettre la remise en jeu des significations qui s’attachent aux figures géométriques qui le composent, rond et croix qui informent tout le film. Ce nouvel axe qui relie Morgan à James et Wyatt à Virgil finit de connecter les frères un à un selon qu’ils sont parents ou enfants, masculins ou féminins, dans l’échange ou dans l’usage. Mais il achève aussi de diviser la fratrie, d’en exploser le groupe et de lui refuser une communauté de destin, lent effilochement qui voit chaque frère rendu à lui-même et à son devenir singulier. Même Morgan en vient à quitter Wyatt et, on le verra finalement, doit remplacer Old man Clanton comme véritable héritier du père habitant du désert. C’est un sens de son lien avec James, la mère du désert qui est prise et enlevée par le fusil d’Old man Clanton. Et c’est aussi une des raisons pour lesquelles Wyatt manque à être le protecteur de James et abandonne le désert pour la ville, qui est son véritable lieu de paternité, Tombstone ou Dodge City (on pense forcément aux rapports de Stoddard et Doniphon dans The Man Who Shot Liberty Valance).

Il y a chez les Earp ce malentendu sur la distribution nourricier-protecteur-éducateur qui la rend dysfonctionnelle. Et il en va de même à Tombstone mais sur deux niveaux distincts. Le premier de ces niveaux à apparaître à l’écran est celui de la maquerelle, ou de la mère maquerelle, ou du père maquerelle tant ses actions la placent des deux côtés. Elle assume ou tente d’assumer le rôle protecteur face à Indian Charlie quand elle reste seule exposée aux coups de feu alors que tout le monde plonge à ses pieds, et aussi quand elle ordonne la prudence à Wyatt – manière maternelle d’assumer la place du père qui lui fait un peu ressembler à une poule gardant ses poussins sous ses ailes ; et le rôle éducateur quand, au théâtre, elle appelle avec véhémence ses Ladies à un peu de retenue et de sens des convenances. Mais dans les deux cas elle rate visiblement son but, ne parvenant ni à protéger qui que ce soit, ni à calmer les Ladies. Par contre, ce sont elles, les Ladies, qui font les nourrices préparant les sandwichs pour toute l’assistance du bal, et ce en compagnie de Dad, le père gamin qui est aussi une femme serviable. L’autre niveau de distribution met en scène Doc en protecteur déclaré et Chihuahua en nourricière et éducatrice. Mais Doc aussi rate la cible en ne sauvant pas Chihuahua, qui elle-même manque à son rôle de nourrice quand ce qu’elle est de bœuf, le lait qui devient aussi bien giclée de sperme, s’épuise avant d’atteindre son destinataire. Quant à éduquer, elle ne fait que ça, que ce soit en lançant un jeton à Wyatt dans un geste qui défait l’égalité de l’amour à l’argent et le rend à une pratique de don gratuit dont le bordel n’est qu’une caricature ; ou en embrassant Doc de sous son sombrero en guise de consolation, amour médecin de toutes les douleurs, et là encore le bordel en est la caricature quand il se transforme en l’hôpital où elle est emmenée. Chihuahua n’a qu’une leçon d’amour, toujours la même, mais elle est perdante et elle l’est deux fois : comme membre de Tombstone, trajectoire dans la ville, et comme sa personnification, trajectoire de la ville. Et comme membre de Tombstone, c’est en définitive la maquerelle qui a le dernier mot sur elle. Mais la maquerelle n’est elle-même que la représentante d’une trajectoire partielle, celle d’une Loi velléitaire qui n’a pas encore trouvé les conditions de son hégémonie, et elle a besoin de l’égide du Marshall vers qui elle se tourne pour décider du droit et qui l’incorpore naturellement et la fait disparaître.

Finalement qu’advient-il de Wyatt ? Comment se trouve-t-il pris dans une autre constellation avec Carter ? Il faut d’abord en revenir à James, la mère du désert qui partage sa dernière image avant sa mort avec le troupeau. Plus tard, sur le point de retrouver son cadavre, la première réplique est pour les bêtes : The cattle’s gone ! Par la suite, James est toujours lié aux bœufs, tout autant que Chihuahua, et la seconde n’apparaît pas avant la mort du premier. Chihuahua remplace James comme Tombstone le remplace dans l’enchaînement des plans. Mais on a vu que Chihuahua manque à tenir le rôle de la mère, qu’elle le rate à tous coups et qu’il lui faut à elle-même une mère, la mamacita à qui elle lance le sac que lui a jeté Doc. Or cette petite-mère n’est pas identifiable avec la maquerelle (Chihuahua n’est pas une prostituée) ou avec une des servantes mexicaines de l’Oriental Saloon (quel motif y aurait-il ?). Elle ne sort pas du hors-champ et ne parvient à aucune visibilité, faisant du coup de Tombstone une ville miraculée, de Chihuahua une femme miraculée, sans père et dont la mère reste invisible – une vraie ville des morts, ou bien l’échec de la transplantation de la mère du désert dans les conditions urbaines. Mais Chihuahua est aussi liée de l’autre côté avec Clementine. Figurativement, elles échangent et inversent leurs positions entre le premier plan où le troupeau s’égaient librement et le dernier où Clementine reste enclose ; entre la traversée du couloir par Clementine qui hésite devant la porte de droite et ouvre la porte de gauche et la même traversée par Chihuahua qui hésite devant la porte de gauche et ouvre la droite. C’est la même chose au plan narratif, Chihuahua prenant la place de Carter qui la remplace à son tour. Mais ce n’est pas de la même façon que Chihuahua supplante Clementine auprès de Doc et que Clementine en vient à personnifier Tombstone. Dans le premier cas, on verra qu’il y a un désir de Doc d’éviter l’Œdipe en choisissant une nourrice sèche et pourtant, et pour cela, porteuse de toute l’oralité. Dans le second cas, il y a une redistribution des fonctions parentales, nourrir-protéger-éduquer, au moment où la distribution incarnée par Doc et Chihuahua fait faillite. Mais la nouvelle distribution implique trois personnes, et non plus deux, et elle se fait en plusieurs étapes. Il y a avant tout l’introduction de François le cuisinier qui prend le rôle nourricier mais sans rien montrer de féminin : il lui faut au contraire une femme pour l’aider à faire la vaisselle. François est l’employé de Doc mais on ne le voit pas échanger un seul mot avec son patron et le seul projet de Doc pour lui (la confection d’un bridal breakfast) n’aboutit pas. Inversement, Clementine est la seule à qui il parle, avec qui il discute, la seule vis-à-vis de qui il ait une véritable existence figurale. Il faut ensuite que Wyatt devienne le protecteur aussi bien de Carter que Doc veut chasser de la ville, que de Chihuahua qu’il essaie de sauver, que de la ville envahie par la famille Clanton. Et à chaque fois, le geste de protection est accompagné d’une petite leçon morale : rappel à la Loi et aux attributions de ses agents, valorisation de la vocation de métier, du Beruf luthérien, explication des raisons de la réciprocité de la Loi du Talion (feel a bit what my Pa’ is gonna feel). En définitive, la nouvelle distribution n’est vraiment en place qu’après la mort du père, quand Wyatt se dessaisit de l’éducation qui revient à Clementine, la nouvelle schoolma’rm, ou bien schoolmum pour respecter sa prononciation bostonienne, mère prenant en charge les enfants de la ville alors que personne n’est venu remplacer François, à qui elle est liée, en tant que nourrice et que le père protecteur s’en va, laissant sa place vide, un peu à la manière d’un Juge biblique suscité pour la protection d’Israël uniquement en cas de besoin, s’effaçant ensuite. Au passage, toutes les fonctions ont été défamilialisées et socialisées.

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