Le monde et la croix (3° partie)

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Who knows where Doc goes ? Reposons-nous la question puisque le film y donne une réponse. Doc s’enfuit. Il fuit la place de la Loi qu’il occupe, la montée irrépressible de la Loi en lui, la volonté de puissance hégémonique de la Loi qui oblige par nature. Ce n’est en fait pas la peur de la mort sous les balles de Wyatt Earp qui le fait quitter Tombstone après le bal. C’est au contraire la possibilité de survivre à l’affrontement, de sortir vivant, vainqueur et hégémon de la lutte pour la place de la Loi. La victoire de Wyatt intervient donc avant qu’il ne désarme Doc et dès qu’il l’a forcé au duel. Et en définitive, il n’y a pas de duel digne de ce nom, tout se passe très vite car tout est déjà joué avant que l’un ou l’autre ne dégaine. Mais entretemps, quelle course folle ! Toute la séquence de la première pousuite est organisée pour souligner la différence de style entre le sang-froid du chasseur, sa volonté délibérée de produire une vitesse efficace au plan géographique (rattraper Doc), et l’excitation désordonnée de la proie qui fait qu’elle n’a l’air d’aller nulle part. Quand Wyatt coupe au centre, Doc part à droite puis à gauche :

Ou bien la diligence escalade une colline et la redescend par le même chemin – seul l’angle de prise de vue change :

Ou encore le galop effréné de l’attelage, plusieurs fois répété, n’entraine aucune modification du décor :

et le nuage au dessus de Doc ne varie pas.

Alors ce n’est pas seulement que Holliday et Wyatt Earp donne l’impression de se précipiter l’un vers l’autre : s’ils donnent cette impression, c’est d’abord parce que Doc n’avance pas. Et justement, avancer n’est pas du tout son problème. Il ne s’agit pas du tout pour lui de tirer une droite sur la courbe du monde. C’est tout le contraire. La vitesse qu’il cherche dans l’affolement n’a rien de spatial ou de géographique. C’est une vitesse pure, un seuil d’éparpillement dans la poussière soulevée du sol et qui est l’élément le plus volatil du territoire. Il s’agit d’être rond en vitesse comme les roues de la diligence disparue dans le soulèvement du sol, disparaître aussi dans l’orbe unique émanée de la croix divine.

Ou autrement : partir corporellement vers le dieu, assis sur la diligence comme élie sur son char. En somme, le nirvana, ou l’ataraxie, ou la béatitude – en tous cas, le lieu où n’existe plus ni la Loi ni le hors la Loi. Il n’y parvient pas, Wyatt le rattrape ? Par sûr qu’une telle fuite soit possible au sein du monde historique selon John Ford. Lier ciel et terre est une prérogative du dieu en croix, que les humains dans l’Histoire ne peuvent qu’imiter sans l’égaler. Mais l’échec n’enlève rien à la sainteté de la tentative, sainteté que suggèrent et son nom, et l’assomption visuelle qui lui est offerte à l’annonce de sa mort. Mort dans laquelle Holliday, l’homme d’armes, ne laisse de lui que le mouchoir blance d’un assoiffé de paix.

[à suivre]

 

(1)Alain Badiou, Saint Paul ou l’invention de l’universalisme [éditeur?].
(2)Voir Pierre-Emmanuel Dauzat, Les sexes du Christ [réf.]
(3)« Sexuellement, c’est bien son film le plus complexe. Un attachement homosexuel est sous-entendu, bien certainement inconsciemment, qui lie Holliday et Wyatt ». John Baxter, the cinema of John Ford, cité par Jean Roy, « Des hommes, des bêtes et des légendes », in L’Avant-Scène Cinéma n°337, Février 1985.
(4)Joseph McBride, Searching for John Ford, Faber & Faber, 2004.

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