Le monde et la croix (3° partie)

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Alors qu’est-ce que c’est, Tombstone, où devrait se trouver, à en croire Holliday suivi par Wyatt Earp, le « plus grand cimetière à l’ouest des Rocheuses » ? Sauf qu’on ne voit rien de ce cimetière et que la tombe de James, quand Wyatt y vient en visite, est tout à fait isolée au milieu des mesas. Certes, il faut être très prudent avec cette séquence qui n’existe aujourd’hui que sous la forme d’un retournage ordonné par Zanuck et confié à Lloyd Bacon. D’après McBride, le seul changement notable apporté est l’âge de James, ramené à 18 ans plutôt que 20(4). Je trouve peu probable que de tels frais aient été engagés pour une modification aussi infime. Quoiqu’il en soit, les photos de plateau montrent que la toile peinte utilisée pour le retournage garde l’esprit d’isolement du décor originel : pas de cimetière en vue. Ainsi, retournage ou non, il ne reste comme possibilité d’un cimetière que la ville elle-même, Tombstone en VO ou Tombeau en VF, la cité des morts dans les deux langues. Mais pour le catholique John Ford, que représente le fait d’être mort ? Évidemment pas une pure cessation de la vie. La mort est partout pour le chrétien, qui vit dans la mort de Jésus par la grâce du baptême qui est le signe efficace de la mort à l’ancienne Loi et à l’ancien Homme et qui assure son entrée dans la vie de l’évangile. En ce sens, être chrétien, ce devrait être vivre en prophète et annoncer à titre personnel la téléologie commune, l’union à dieu sans fusion – c’est-à-dire la mort du moi et la perte du propre et de l’identique dans une vie singulière. Tombstone est ainsi : une singularité sans identité. C’est très superficiellement qu’on peut y voir une ville livrée au péché et à la dissolution des mœurs. Old man Clanton en donne une définition beaucoup plus juste : Got everything you want there ! Par exemple, la présence de Luke le marshall, le représentant de la Loi avant Wyatt Earp, ne peut pas exclure comme elle le dervait celle du fauteur de trouble Indian Charlie. Et inversement, le Joueur peut avoir pour profession de soumettre le hasard à la Loi hégémonique de son intérêt, cela n’empêche pas Chihuahua, Tombstone incarnée, de le prendre dans son jeu et de tricher avec et pour lui. L’essentiel est qu’avec Luke ou avec le Joueur, ou encore avec le Maire qui la représente aussi, la Loi ne trouve justement pas l’agent adéquat de son hégémonie. C’est entre autres que Luke est juste un prénom hors de tout lignage et que le Joueur et le Maire sont réduits à leurs fonctions sociales – en somme, qu’ils sont sans identité qui bloquerait leur participation de fait à l’économie des trajectoires qui est celle de Tombstone quand elle apparaît, grouillante et surpeuplée, sans principe de régulation visible, mais pourtant harmonieuse et sans conflit véritable, ouverte à tous les chemins, à toutes les directions et à tous les changements de direction. La courbe d’un chariot peut s’y inscrire dans la croix d’un carrefour, le regard des frères Earp peut aller sans solution de continuité du désordre bon enfant du saloon au calme froid et prétentieux du salon du barbier.

  Et bien sûr c’est important que ce soit le regard des personnages qui fassent ce voyage, attestant en même temps l’opposition de style et la communauté spatiale des deux établissements. Il n’y a pas de rapport d’exclusion entre l’Oriental Saloon et le Bon Ton Tonsorial Parlor, qui ont même en commun le point cardinal qui donne son nom au bar et leur origine aux fauteuils du barbier. On peut ici vivre indifféremment pour la Loi (le barbier) ou contre la Loi (le saloon) puisque rien, pas même l’absence de la Loi, n’a force de Loi. Anarchie intégrale d’une liberté évangélique fondée sur une pluralité de normes sans exclusive, Tombstone est un règne de dieu, une ville sur la courbe émanée de la croix créatrice et John Ford réserve à son apparition le même panoramique que sur les Indiens de Stagecoach. Elle est en fait à l’extrême bord de la courbe, coincée au pied d’une mesa et égale des concrétions rocheuses qui l’entourent par la réduction de l’écart entre le mort et le vif, l’animé et l’inanimé. Et elle est là comme un moment d’achèvement de l’Histoire – entendue comme Histoire de la civilisation blanche : il n’y a pas encore d’Histoire des Indiens chez Ford en 1946, cela ne viendra que plus tard, très progressivement et par étapes, de Fort Apache à Cheyenne Autumn en passant par Two rode together (c’est sans doute une des raisons pour lesquelles, après Cheyenne Autumn, les Mongols remplacent les Indiens comme peuple anhistorique dans 7 Women). Mais dire que Tombstone est une pointe du développement historique, c’est dire d’une part qu’elle est ce qu’elle paraît être : une ville de pionniers sur l’introuvable frontière de la conquête de l’Ouest et d’où tout le processus de civilisation recommence ; d’autre part, qu’elle a partie liée avec l’aboutissement chrétien de l’Histoire, qui en est aussi l’origine. Tombstone n’est pas étrangère à une vision du Paradis comme début et comme fin.

Seulement, c’est bien connu, l’éden ne tient pas la longueur, sans quoi l’Histoire serait impossible. Et on conçoit bien la fragilité de la version tombstonienne qui n’existe qu’à la condition d’accueillir l’ennemi qui veut la détruire. De là la nécessité d’un protecteur, de là Doc Holliday. Ce Doc est un homme qui a fui Boston, le royaume puritain de la Loi. Et il est doublement connaisseur de la Loi pour avoir exercé comme chirurgien (on verra que l’imposition de la Loi a beaucoup à voir avec la médecine, précisément avec la psychanalyse). Ayant été le Docteur John Holliday, il ne garde que la moitié de son titre, Doc Holliday, comme il ne garde qu’un croupion de la fonction. Son rôle ambigu est d’occuper la place de la Loi pour en empêcher l’accomplissement de la nature hégémonique. Par exemple, à la place du marshall, chasser le Joueur qui fait profession d’abolir le hasard. Puis, face au marshall, fixer les limites de l’action légales, la sphère personnelle – en l’occurrence familiale – de son application. Il est ainsi tout à la fois dans la Loi pour ses formes d’action et hors la Loi pour les conséquences. Mais cela signifie aussi qu’il est hors toute trajectoire à l’intérieur de la communauté. Dès le début, Chihuahua attend son retour et ce n’est clairement pas une situation exceptionnelle : comme le dit Mac, who knows where Doc goes ? Il s’en va ailleurs, de toutes façons, là où la Loi qu’il porte ne pèsera pas plus que nécessaire à la préservation d’une pluralité des normes. Doc n’est le maître du jeu que dans cette suite incessante de départs et de réapparitions. Ce qui lui confère un statut très spécial : il est, dans la communauté, celui qui n’en fait pas partie. Insider seulement en tant qu’il est outsider, il est un signe du rond ouvert tombstonien.

 

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