Le monde et la croix (3° partie)

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On a vu dans l’analyse de la 1° séquence à quel point James Earp est éloigné du quadrillage légal et combien il est adéquat au monde émané de la croix et à sa courbe hors la Loi. À sa seconde apparition, lors du bivouac des cow-boys, on le retrouve en train de faire la vaisselle à l’arrière du chariot. Parmi les quatre frères, sa place par excellence est aux tâches domestiques, le domaine traditionnellement dévolu aux femmes, ce que Morgan souligne implicitement : James, that’s a mighty fine chow. One of these days you gonna be as good a cook as Ma’. Ce à quoi Virgil rajoute : That’s what I keep tellin’ him : Cory Sue ain’t marryin’ him because he’s so pretty, but because he’s such an awful good cook. Il y a là quelque chose de plus que juste une inversion où le fils est identifié à la mère, l’homme à la seconde génération à la femme à la première génération.

Deux figures de James Earp

La joliesse imberbe et les talents nourriciers de James conditionnent son mariage avec Cory Sue. C’est en fait tout son destin viril qui est suspendu à sa féminité. James est la figure indivise de l’interdépendance du masculin et du féminin, un champ de coexistence de deux normes sexuelles, maritales et domestiques. Et cette bissexualité est un trait de la liberté christique, une marque de Jésus sur la croix, à qui un coup de lance fait au côté une plaie d’où s’échappent du sang et de l’eau, le sang des menstrues et l’eau de la naissance selon une iconographie bien attestée(2). Mais il est finalement logique que le Christ, qui réunit en lui toute l’humanité, hommes et femmes, porte le signe des deux genres.

La bissexualité est également un signe sur Chihuahua. Son nom est d’abord celui des bœufs, les taureaux châtrés, qui ouvrent le récit (Chihuahua steers) dans la pluralité et l’ambiguïté sexuelle que recouvre l’application très freudienne de la castration à une femme. Mais ce premier plan où le troupeau s’éparpille, à la fois un et multiple, doit aussi se voir avec les derniers plans du film où l’opposition duelle des genres est établie entre Wyatt Earp et Clementine Carter, la seconde restant étroitement contenue sur un territoire bien délimité. Le rond qui informe le développement du bétail, et qui se retrouve chez Chihuahua, par exemple dans la courbe amoureuse d’un sombrero, est alors remplacé par un carré clos carcéral. Entre ces deux moments, Tombstone passe du désordre et de la pluralité des normes sous la protection du couple Holliday/Chihuahua à l’hégémonie de la Loi sous la férule de Earp/Carter. Prise dans son enclos comme Tombstone dans

les filets de la Loi, Carter finit en incarnation de la ville dans une stricte séparation des sexes – et c’est le contraire chez Chihuahua, qui est Doc Holliday’s girl comme Tombstone est Doc Holliday’s town, mais qui commence surtout par être ces animaux au genre incertain. Sa bissexualité est celle, christique, d’une communauté humaine où les deux genres sont représentés, et non dans l’incapacité sexuelle, comme la castration pourrait le faire penser, mais dans une pleine activité à l’image d’Indian Charlie tirant des coups – de pistolet – au bordel. (La castration a plus à voir avec la puissance ou l’impuissance politique de Tombstone ; j’y reviendrai.) Féminité et masculinité sont donc tout autant inséparables chez Chihuahua que chez James, témoin ce lait qu’elle envoie au visage de Morgan Earp comme pour répondre à son hennissement en se déclarant vache – lait qui prend l’aspect, et surtout le son d’une giclée de sperme quand elle en laisse tomber les dernières gouttes sur le plancher. Mais l’indivision ne s’arrête pas chez elle à la sphère sexuelle, elle englobe l’humain et le bœuf, l’humain et l’animal, l’espèce en plus du genre, à l’instar de Jésus qui, sur la croix, est aussi l’agneau offert en sacrifice.

La présence d’un thème bissexuel dans un film de Ford ne surprendra pas qui a vu 7 Women dont c’est un des motifs principaux, entre le fantasme homosexuel inavoué de la Supérieure de la mission et la double sexualité assumée par le Docteur Cartwright comme genre et comme pratique – et c’est d’ailleurs sa fonction protectrice guerrière, donc masculine, qui la conduit à se faire femme fatale. Il n’y a donc rien d’incohérent à voir des rapports homosexuels entre les cow-boys de My Darling Clementine(3). On peut en prendre pour exemple la détente suivant l’opération de Chihuahua qui paraît l’occasion d’une triangulation amoureuse où Wyatt Earp se pose en rival du serveur Mac auprès de Doc Holliday. Évidemment, rien n’est dit ouvertement. Tout est une question de regards, de rire béat de Mac, de sacoche poussée par Wyatt entre les deux autres comme pour séparer deux amants. Victor Mature dans le rôle de Doc, avec ses lèvres pleines et sa virilité molle, offre un physique idéal à l’ambiguïté sexuelle. Et vraiment, si l’un ou l’autre des protagonistes était une femme, le cas ne soulèverait aucune difficulté. D’autant que la séquence se déroule en présence de Carter, de dos au fond, qui la prolonge par une tentative infructueuse de récupérer son amoureux (et à ce moment, la cloche, suspendue dans les airs entre eux deux et bizarrement éclairée, ne sonne pas comme elle l’a fait auparavant avec Wyatt Earp).

La scène se conclut enfin par la question de Wyatt et la savoureuse réponse du barman : Mac, have you ever been in love ? – No, I been a bartender all my life. Tout est ainsi ramené sous le signe de l’amour et du désir, d’un désir universel pour la personne de Doc Holliday. Avant le docteur Cartwright, Holliday fait déjà figure de phallus paradoxal, désiré par tout le monde mais attentif à ne pas devenir un signifiant de la Loi malgré sa fonction de protecteur. Mais pour bien comprendre cette contradiction du personnage, il faut d’abord en revenir à la castration de Chihuahua, qui n’est pas une incapacité sexuelle (qui y a -t-il de plus puissament érotique que Chihuahua ?) mais ressortit plutôt d’une impuissance politique. Faiblesse de Chihuahua qui est aussi la faiblesse de la communauté qu’elle incarne. Car parler de la femme ou de Tombstone, cela revient au même : Doc Holliday’s girl, Doc Holliday’s town.

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