Le monde et la croix (3° partie)

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Le catholicisme s’articule avec la géométrie de la 1° séquence (deux croix sur un rond) de façon littérale dans le bijou de James, croix chrétienne à double cerclage, vaguement celtique, qui ouvre à deux voies de réflexion selon qu’on la considère dans ses rapports formels ou dans sa fonction narrative.

Dans le premier cas, il faut d’abord remarquer les variations introduites par la simplification de la croix (une croix unique et non plus deux) et par le dédoublement et la fermeture du rond. Du point de vue chrétien, la figuration par le bijou et celle qui commence le film, connexes et différentes, peuvent renvoyer à la même représentation téléologique prise à ses deux sources, ici plutôt hébraïsante avec ses bergers nomades modelés sur les héros bibliques, d’Abraham à Jacob et à Moïse, là plutôt grecque avec ses deux mondes enchâssés l’un dans l’autre, ronds du microcosme et du macrocosme, sphère céleste et sphère terrestre reliées par le signe du Crucifié. De cette dernière conception très classique de Jésus en axis mundi, Mircea Eliade dirait sans doute qu’il s’agit d’une survivance d’un archaïsme chamanique au cœur du monothéisme chrétien. Sauf que l’écart entre les deux mondes prend un sens temporel et historique très particulier dès les origines du christianisme. Des siècles d’individualisation à outrance de la foi nous en ont déshabitués, mais ce qui a dominé la pensée chrétienne pendant plus d’un millénaire, ce fut l’héritage juif de l’espérance eschatologique, l’attente de l’advenue dans l’Histoire d’un Salut universel – quoi qu’il en soit du contenu donné à l’universalité, entre le crypto-manichéisme d’Augustin et la restauration parfaite d’Origène. Autrement dit, si le monde de l’humain est conçu comme écart de nature par rapport au divin, cet écart est également historique et il n’existe que pour sa résorption : le petit rond du monde grouillant d’humanité (et il n’y a de monde que pour l’humain) est appelé historiquement à se superposer au grand rond de la simplicité et de la perfection divine. La mort du Christ sur la croix étant l’actualisation de cette union.

Mais ce schéma simple et linéaire est immédiatement compliqué de ce que la divinité, immanente dans la personne de Jésus le Fils, garde en même temps toute sa transcendance. C’est à dire que la nature divine est et reste inaccessible et incommunicable à la nature humaine. L’écart, dont la promesse de résorption est une condition d’existence, demeure au bout du compte irréductible. La superposition des deux mondes ne peut alors être que virtuelle, accomplie et non accomplie à la fois : accomplie comme principe et comme destination, « vraie vérité de dieu » ; et non accomplie et éternellement processorale quand elle est vue depuis l’Histoire. La divinisation de l’humain, l’union complète avec dieu, est l’intensification illimitée d’une union sans confusion (selon la formule canonique). En regard du double rond fermé du bijou, le rond ouvert répond ainsi à deux nécessités de figuration : rendre compte de l’universalité du Salut et de son caractère inclusif (le rond ouvert est accueillant) ; et rendre compte de son historicité, c’est à dire de l’impossibilité de son achèvement. Et bien sûr, les deux sont corrélés : c’est également d’être historique que le Salut peut être universel. La condition même pour le rond de tendre à sa fermeture, c’est de rester indéfiniment ouvert et irréductible. C’est tout le sujet de My darling Clementine.

L’assomption de l’humanité se fait par et dans Jésus en tant que sa nature est double, qu’il est vrai homme et vrai dieu – tout entier immanent et tout entier transcendant. Et c’est par sa mort crucifié qu’il réalise ce Salut. On retrouve là le bijou de James, où la croix relie petit et grand rond. Et, comme deux croix sont présentes dans le générique et dans la 1° séquence, il y a tout au long du film deux usages du bijou, qui le rapportent l’un et l’autre différemment au Christ. Il est d’abord un signe de désir, le cadeau amoureux que James Earp destine à Cory Sue, que Billy Clanton fait à Chihuahua et que Chihuahua elle-même attribue rétrospectivement à Doc Holliday. Et dans le même temps, le bijou est le marqueur de leur destin commun, leurs morts violentes et en position de faiblesse : faiblesse immédiate de James et de Chihuahua,

Billy en croix

faiblesse du fuyard atteint d’une balle dans le dos pour Billy, faiblesse de Doc pris d’une quinte de toux qui l’expose sans défense. Mais ces quatre personnages partagent encore d’être hors la Loi du quadrillage tracé par Wyatt Earp, ce qui est à nouveau un renvoi à la croix du Christ. Car la croix est dans la justice romaine le châtiment réservé aux esclaves en fuite et aux rebelles à la domination impériale, ce qui implique un rapport à la Loi dans lequel le contrevenant est l’objet même de la contravention. Esclave et sujet de l’Empire, cela représente d’abord des statuts légaux qui s’attachent directement à la personne qu’ils définissent. Et la fuite pour l’un, la rébellion pour l’autre sont des performances négatives qui infirment et libèrent de toute juridiction antérieure. La fuite et la rébellion ne sont pas des actions exposées à la Loi, elles sont des soustractions à la Loi du contrevenant sur lui-même. Devenue parole en étant attribuée au Christ, la croix est le signe de la soustraction, le gage qu’il n’y a plus de Loi mais une liberté évangélique qui constitue le monde, pas même comme Loi naturelle – ce serait ne pas en sortir – mais comme espace de possibilité d’une pluralité de normes ni exclusives ni hégémoniques. L’apôtre Paul y insiste beaucoup dans ses lettres : être juif ou gentil, homme ou femme, libre ou esclave est sans importance pour le baptisé, car l’évangile chrétien n’est pas une Loi nouvelle venue contredire la Loi existante dans tous ses modes(1). L’être sous la croix admet toutes les lois, tous les visages de la Loi, comme autant de normes mondaines indifférentes à la vérité divine. L’idéal chrétien est hors la Loi, strictement – principe dont My darling Clementine pousse l’application à toutes les réalités physiques et métaphysiques touchant le genre, l’espèce, la classe et la nature.

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