Le Géant égoïste

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The Selfish Giant (Clio Barnard)

Le film, apparemment, est adapté d’un conte d’Oscar Wilde, mais d’une manière si lointaine qu’on se demande un bon moment qui est le géant égoïste du titre. Ca pourrait être le blondinet, mais par antiphrase, puisqu’il est tout petit par rapport à son copain. Ca pourrait être son copain, Swifty, très grand, comme un géant de Swift, mais pas du tout égoïste: au contraire, généreux, et même « too soft«  trop tendre, comme dit le blondinet. Ca pourrait être les immenses pylônes électriques dont la silhouette silencieuse ponctue tout le film. Finalement, le géant égoïste du titre, c’est Kitten, le ferrailleur pour lequel les deux gamins volent des câbles en cuivre; c’est lui qui reprend le rôle du géant imaginé par Wilde, mais son personnage reste quand même assez secondaire pour qu’on doute que ce soit lui qui donne son nom au film.  Clio Barnard a pensé rebaptiser son film quand elle a vu à quel point elle s’éloignait du récit d’origine. Mais finalement, elle a bien fait d’en garder le titre. Le géant égoïste, on peut décider que ce n’est aucun personnage du film: c’est la figure invisible qui maltraite tous les personnages de cette histoire, et qui les oblige tous à recourir au vol, au mensonge, à la traîtrise, toutes sortes d’expédients dont la question de savoir s’ils sont légaux ou pas, moraux ou pas, ne se pose plus, tant la nécessité fait loi.

Les trois quarts du film sont ainsi occupés à filmer les trafics en tous genres des deux gamins: récup’ de ferraille, de bobines de cuivre, vol de câbles et vol de câbles volés, etc. Si ça n’avait été que ça, le film m’aurait certainement plu (toute cette partie est très prenante), mais c’est le dernier quart qui m’a ému et qui fait le film, selon moi. On pensait que son centre, c’était le cuivre, volé, vendu, échangé sous toutes ses formes, en câbles ou en plaques grossièrement compressées, comme une sorte d’or du pauvre. On s’aperçoit à la fin que ce n’est pas ça du tout: ce n’est pas le cuivre passant de main en main qui est important, ce sont les mains elles-mêmes – si bien qu’on pourrait résumer tout le film ainsi : c’est l’histoire d’un garçon, Arbor Fenton, qui a des mains pour prendre et donner, pour échanger, mais qui n’a de main qui prend et donne la main qu’à la fin.

C’est le sens donné au film par la toute première scène. Arbor le blondinet s’est glissé sous son lit et tape le sommier comme un forcené, en insultant la terre entière (c’est un hyperactif, comme on dit aujourd’hui: toujours à gesticuler, ultra nerveux, il ne tient pas en place). Il n’y a que la présence de son ami pour le calmer, et celui-ci lui donne la main pour le tirer de sous le lit, mais aussi pour se donner, pour lui donner sa présence, son amitié. Mais c’est comme si, chaque fois, Arbor oubliait le sens d’un tel geste: il a deux mains, mais ses deux mains lui servent à taper, prendre, voler, échanger. Il est toujours dans l’échange intéressé: ceci contre cela, ce câble contre tant d’argent. Certes il a un ami, mais il s’éloigne de lui quand il le voit préférer s’occuper de chevaux, les étriller, les caresser, plutôt que voler des câbles et faire du fric. Le climax de toute cette partie consacrée aux trafics, aux échanges de la main à la main, c’est une scène où Kitten le ferrailleur, pour effrayer Arbor, menace de lui broyer la main dans une machine.

La dernière partie, c’est une main vide. C’est quand Arbor n’a plus rien à échanger, à voler, à frapper, c’est quand sa main est vide qu’il découvre qu’il a, lui aussi, une main pour donner la main, une main qui ne donne rien qu’elle-même. Je dois dire que les dernières scènes – la mère dans les bras de laquelle le gamin se jette; le cheval qu’il caresse comme pour apprivoiser ce nouveau pouvoir de donner et de toucher qu’il se découvre -, toute cette fin, aussi mélodramatique soit-elle, m’a cueilli sans résistance.

Eyquem

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