Journal du réel IV. Quelques jours et quelques films au Festival du Cinéma du Réel 2009

Programme Guy Gilles : http://www.cinereel.org/rubrique357.html

« Un éclair de mémoire »

Guy Gilles

Dans le premier numéro de la revue, nous vous parlions de trois beaux films de Guy Gilles, réunis dans un coffret qui sortait ce cinéaste atypique d’un injuste oubli. On ne pouvait que regretter l’absence dans ce coffret des nombreux films qu’il a réalisés pour la télévision. Le programme du festival Cinéma du Réel permet donc de se faire une première idée de ce pan coupé de son œuvre.

Très vite, dès le premier film, on est surpris de retrouver très précisément le style et la personnalité de l’auteur. Ces courts plans fixes, comme des flashs, comme des inventaires; cette voix off, laconique. Dans ce qu’on pourrait désigner très approximativement comme des essais documentaires, les traces des fictions que l’on avait aimées sont omniprésentes. Il faut croire qu’il fut un temps où certaines productions télévisuelles résistaient au formatage, à la soif d’information, à l’obsession pour le fait divers, l’actualité et le sordide.

Dans ce premier film, Ciné-Bijou, Gilles nous parle du cinéma, de son rapport à la salle de cinéma. Comme s’il devait sortir de la forme cinématographique pour prendre du recul vis-à-vis de ce dernier. Il prend pour sujet la fermeture et la disparition d’une petite salle de cinéma de quartier, avec comme dans ses films, Patrick Jouané comme alter ego. La nostalgie qu’il porte en lui est de tous les plans. Il nous parle des entractes interminables, des vieilles affiches qu’on ne change plus, nostalgie d’une époque où la salle était un lieu de vie familier, presque intime, presque une chambre d’adolescent. Il nous parle aussi de l’image des stars d’antan dans laquelle les jeunes cinéphiles se retrouvaient et s’évadaient. Dans un plan très beau, le visage de Jouané redouble celui d’un acteur américain. Ils se ressemblent. Le second a certainement contribué à faire du premier ce qu’il est devenu : un homme, un acteur, quelqu’un qui a besoin du cinéma, qui en est épris. Guy Gilles reprendra l’idée, sur le mode de la frustration, dans La loterie de la vie qui se déroule au Mexique. Là-bas, il s’intéresse à la vie de Lupe qui travaille dans un hôtel et qui aurait rêvé d’être un mannequin ou une star de cinéma comme Dolorès de Rio (je me trompe peut-être sur le nom). Et de fait, elle aussi, elle lui ressemble. La vie, en tant que loterie, tient à peu de choses. Restent les illusions passagères, comme le dit la mère de Lupe.

« Il n’y aura plus de cinéma de quartier, mais des quartiers de cinéma » mentionne Guy Gilles dans Ciné-Bijou. Il n’avait sans doute pas complètement tort si ce n’est que ces quartiers ressemblent plus à des supermarchés du cinéma où l’on consomme indistinctement livres, affiches, films ou confiseries, à l’image des multiplexes installés dans les centres commerciaux des grands centres urbains. Mais les salles de quartier ont-elles vraiment disparu ? Rien n’est moins sûr. Certes, le nombre de multiplexes a explosé mais les cinémas subventionnés dans les petites villes de banlieue et en province continuent à fonctionner, et plutôt bien. Dans le Quartier Latin, les salles ont vieilli mais les cartes illimitées et autres offres attractives semblent les avoir temporairement sauvées. Entre les Davids et les Goliaths, un équilibre fragile est nécessaire et merde à M. Karmitz, quand il veut le remettre en question.

Puis, avec Vie retrouvée (pas le temps, la vie) on se retrouve en lieux familiers : Proust, les cartes postales et L’amour à la mer. Comme dans son film, Guy Gilles nous parle d’une femme amoureuse d’un marin trop souvent absent. Sauf que cette fois, Germaine a vraiment existé. À partir d’une carte postale trouvée chez les bouquinistes, il cherche à reconstituer sa vie, son histoire d’amour. Reconstituer la mémoire d’une femme qu’il n’a pas connue. L’idée semble étrange pour les personnes qu’il va interviewer ; c’est qu’ils oublient la curiosité, l’élan vers l’inconnu qui président à toute aventure cinématographique sensible.
Pour toucher des bribes de cette existence passée, il multiplie encore une fois les plans fixes, mettant sur le même plan prises de vue réelles, photos d’archive et cartes postales. Presque un roman photo, à partir d’une grande mosaïque d’images fixes et de quelques entretiens. La quête s’achève avec l’assèchement de la curiosité du cinéaste. Conscient qu’il ne retrouvera jamais la couleur de ses yeux et bien d’autres détails de ce genre, il abandonne. Dans La Loterie de la vie, il affirmait que le cinéma, était pour lui comme le sourire d’un enfant, « un éclair de mémoire ». En filmant les lettres soigneusement calligraphiées des deux amants, en les faisant lire par un homme et une femme en voix off, il l’a fait surgir, cet éclair si précieux. Et qu’il en fût ait été conscient ou non, c’est ce qui rend son film si émouvant.
J’allais oublier, ce film a été réalisé pour une émission. Elle s’appelait sobrement « Choses vues ». Non seulement ces deux mots s’ajustent particulièrement bien au cinéma de Guy Gilles, mais en plus, c’est un beau titre qu’on ne risque pas de retrouver en 2009. J’en suis convaincu.

Je ne vous ai pas encore parlé du dernier film, Le Passant. Voilà un autre titre qui parle bien du cinéaste. Le passant, chez lui ce serait le temps. Gilles lui, il serait plutôt le « repassant », celui qui retourne sur les lieux, celui qui va chercher, bon gré mal gré, les objets, les personnages qui ont connu ce qui n’est plus là, et qui portent en eux un petit bout d’un passé qu’il est vital pour lui de toucher du bout de sa caméra. À l’aune de ces quelques mots, on pourrait l’imaginer, tel Anthony Perkins dans Psychose, empaillant le corps de sa mère pour avoir l’illusion qu’elle vit encore avec lui. Il n’en est rien. Guy Gilles fait revivre des bribes, les met en image, les agence, sachant pertinemment bien que son entreprise sera frustrante puisque partielle.

Dans Le Partant, Jouané, toujours lui, se ballade dans Paris et parcourt le monde (Liège, Rome, etc.) au gré des affiches et des stations de Métro. La vie, même la plus banale, est toujours un voyage, avec sa part d’exotisme et de mal du pays. On pense alors à Jacques Rozier, un autre « cinéaste marin », amateur d’aventures, poète du quotidien et du trivial, qui avait lui aussi navigué à la marge, entre cinéma et télévision. Un coffret de ses films est également sorti récemment. Et vous savez quoi ? Son travail pour la télévision brille également par son absence.

Le festival Cinéma du Réel s’y est aussi un peu intéressé. Malheureusement, un seul film a été diffusé dans la séance Les Francs-tireuses

Raphaël Clairefond

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