Journal du réel II. Quelques jours et quelques films au Festival du Cinéma du Réel 2009

Le site du festival : http://www.cinereel.org/

Journée du samedi 7 mars 2009

No comment, Nathalie Loubeyre, 2008

Il y a presque tous les jours du festival une séance programmée à 11 heures au Centre Wallonie – Bruxelles (rue Quincampoix). C’est une sorte de rite : lorsque les réalisateurs sont présents, ils remercient les spectateurs d’être venus « si tôt ». Bon, c’est gentil, mais onze heures, ça va, y’a quand même pas mort d’homme. C’est souvent la sélection française qui est programmée dans cette salle (l’an dernier c’était pareil).
Samedi matin étaient donc projetés No comment et Mirages. Je n’ai vu que No comment. C’était stupide, mais avec les deux personnes qui m’accompagnaient, on s’est levé, d’un commun accord de ras-le-bol, après le premier film, comme si nous avions besoin de parler, comme s’il n’était pas possible d’enchaîner un autre film. Je ne crois pas que cela me soit souvent arrivé de trouver que le titre d’un film serait mieux adapté à sa critique. Dans ce cas, on pourrait dire « no comment » à propos de No comment. Mais ça ne serait pas très drôle ; et c’est un film sur lequel il y a beaucoup à dire. Le résumé explique en quelques mots dans le catalogue que le film procède de la même logique que le no comment de certaines chaînes télé : « Des images et des sons bruts d’événements sont livrés sans explication, juste avec un encart indiquant le lieu et éventuellement la date, l’intuition étant que ces images et ces sons seuls trahissent quelque chose du réel que les mots étouffent, qu’il y a une information spécifique et précieuse dans la nature informe des matériaux ».
Il semblerait que l’intuition ne se confirme pas, surtout lorsque le no comment dure 52 minutes, et se passe à Calais. C’est après la fermeture du camp de Sangatte. Les réfugiés de Sangatte, puis ailleurs dans Calais après la fermeture du camp ont déjà été filmés et photographiés. Peut-être pas beaucoup, mais souvent quand même. De grands travaux artistiques (je me souviens surtout du Dernier caravansérail) ont été entrepris autour d’eux, et un fort symbolisme est attachée à cette situation. Calais, Sangatte, ce sont des passages obligés pour toute personne, quel que soit le travail qu’elle effectue, qui s’intéresse aux migrations en France et en Europe. Cela aurait pu être une idée de choisir le silence, ou une forme de silence, pour essayer de dévoiler des choses, de parler autrement de ces hommes qui attendent et continuent d’attendre le moyen de passer en Angleterre dans les terrains vagues qui entourent Calais. Mais No comment, dans ce silence, ne dit rien qui n’ait été mille fois dit et redit. Le film s’attache à filmer des hommes dans leur misère. Lorsqu’ils parlent entre eux, leurs paroles ne sont traduites qu’une fois sur deux. Jamais ils ne sont montrés autrement que passifs : ils attendent la nourriture qu’on leur donne, ils attendent que le temps passe, ils attendent que les CRS viennent les expulser. Il y a une absence totale de prise en compte politique de cette situation, la seule mise en perspective du film est que la vie de Calais continue, normalement, dénonciation simpliste. Ce sont justement des gens de Calais, les gens des associations qui aident le plus. Mettre en parallèle la vie du samedi soir à Calais et la situation des réfugiés dans le film et parallèlement ne pas parler du tout des décisions politiques françaises et européennes qui ont permis cette situation est idiot. Alors, à coups de gros plans de visages se perdant dans les yeux si clairs des jeunes Afghans, de bateaux et de mer comme symbole de la fuite empêchée, de chants mélancoliques en persan, autant de clichés, le film ne construit rien d’autre qu’un constat passif et dérangeant, sans rien donner à penser. Et ce ne sont pas Les Bourgeois de Calais de Rodin, filmés en gros plan, leimotiv du film dont je n’arrive pas à comprendre le lien profond avec les réfugiés, qui arrangent les choses. Le film est construit autour de « titres » de saynètes, qui ne sont ni informatifs, ni poétiques, que j’ai perçus comme un pis-aller, permettant de tirer 52 minutes de rushes dont j’ai parfois tellement eu l’impression qu’elles n’étaient pas maîtrisées…
Un plan reste cependant du film : au cimetière de Calais, montrant le petit carré réservé à des tombes mal en point, sur lesquelles on peut lire que ce sont des réfugiés qui y reposent. Trace profonde s’il en est de la politique meurtrière de la France. Malheureusement, ces plans au cimetière ne durent pas plus de quelques secondes…

Job en de hollandse vrijstaat (Job And The Dutch Free State), Rosemarie Blank, 2009

L’après-midi, j’ai tenté une séance de la compétition internationale, qui m’a momentanément réconciliée avec cette sélection. Le premier film Job en de hollandse vrijstaat (Job And The Dutch Free State) ne m’a pas marquée sur le moment, mais il était tenu et intéressant, et il me revient avec insistance au moment d’écrire ces lignes. La réalisatrice a vécu quelques temps à la fin des années 80 dans la Conradstraat à Amsterdam, où de gigantesques entrepôts de vêtements étaient devenus des squats d’artistes. Elle a, cahin-caha, avec deux caméras 16 mm, filmé la vie dans ces entrepôts, leur évacuation par la police hollandaise, et puis surtout, celui parmi les squatteurs qui est resté après l’évacuation dans les ruines en démolition, Job. Le travail de montage, effectué près de 20 ans après les événements, tout en précision et suggestion, tire le maximum de ces rushes qui auraient pu n’être que des documents. Par ce personnage, dont on ne sait finalement presque rien et qui est lui aussi juste évoqué, le film entrouvre une lucarne sur l’espace hors norme qu’était ce monde inhabituel, au sein duquel Job, simple et étrange, idiot sans doute, maîtrisant parfaitement le monde qu’il se crée, pouvait être absolument libre.

The Time of Their Lives, Jocelyn Cammack, 2008

Le deuxième film était une espèce de gigantesque bol d’air et de rire. The Time of Their Lives. Hetti, Rose et Alison vivent toutes les trois dans une maison de retraite anglaise. Elles sont chacune plus ou moins centenaire (Hetti largement, Rose à peu près, Alison pas encore tout à fait). Leur maison de retraite accueille des vieilles personnes « actives » : dans le cas de Rose et Hetti, on pourrait même dire « activistes », puisque l’une comme l’autre sont mues par un dynamisme politique impressionnant, qui leur fait ne pas manquer une seule manifestation contre la guerre en Irak. Alison, elle, reconnaît qu’elle a baissé les bras en vieillissant, s’est mise à admirer Thatcher et à faire tout à fait partie de l’establishment. On pourrait penser que le film ne fait que reproduire le cliché inverse du cliché misérabiliste sur les personnes très âgées en maison de retraite. Si elles sont si dynamiques et en telle santé (Hetti marche des kilomètres par jour, d’un pas incroyablement rapide et sûr), si l’on ne peut s’apitoyer sur leur décrépitude physique et mentale, et sur les horribles conditions dans lesquelles elles vivent (ce qui est souvent le discours commun sur les maisons de retraite et les personnes très âgées), il faut donc s’émerveiller de leur capacité comme on le ferait pour de jeunes enfants et mettre sur le compte de la vieillesse leurs réactions, leurs pensées, leurs manières d’être. D’une personne de mon âge qui me dirait qu’elle admire Thatcher au-delà de tout autre femme, je la trouverais soudainement tout à fait antipathique. D’Alison, je me suis dit, bah, elle est mignonne malgré cela, c’est la vieillesse, c’est normal. La première partie du film joue pleinement cette corde-là, et les rires de la salle, entièrement acquise à ces vieilles dames terribles, attendrie et enthousiasmée, sonnaient parfois un peu étrangement. Oh, regardez comme elle est mignonne cette petite vieille si maniérée et tout à fait cocasse… Jusqu’à ce que Rose, dictant l’un de ses articles hebdomadaires pour le journal régional, nous renvoie à cette attitude un peu gâteuse à leur égard, en expliquant la difficulté qu’il y a à devoir tout réapprendre, qui n’est pas du tout la même chose que de devoir apprendre lorsqu’on est un bébé, même s’il y a sans doute des similitudes, car on est conscient de la perte de ses capacités… Elles parlent de la mort comme de la chose qu’elles attendent, elles souhaitent toutes les trois pouvoir bientôt « éteindre la lumière ». La question de la vie digne affleure souvent ; elles pensent que l’étape d’après, la perte de la possibilité de se déplacer seule par exemple, serait insupportable. Pourtant, toute leur vie montre le contraire, que tout évolution nouvelle est ce contre quoi il faut se battre pour continuer. Évidemment, la maison de retraite qui les accueille doit être la plus parfaite maison de retraite de la terre, peu de résidents, un personnel nombreux et attentif, des activités adaptées, un jardin enchanteur, etc. Mais ce qui porte Rose et Hetti, un espoir politique fort et une certitude de la nécessité d’agir chacun à son niveau pour améliorer le monde, est bien le moteur de leur envie de vivre. Au-delà de la peinture enthousiaste et rigolote de ces vieilles dames hors du commun, ce qu’il reste du film est cette idée que si elles ne perdent pas l’espoir et le désir de se battre, alors nous non plus ne devons pas, et qu’être concerné par le monde aide certainement à vieillir sereinement…

En sortant de cette séance, j’étais réconciliée avec le monde, et la sélection internationale. Mais j’ai quand même pris la décision de miser sur une valeur sûre le soir, Pasolini, dans le cadre de la programmation Mille lieux.

J’avais compris l’an dernier qu’il fallait ne pas mégotter sur le risque de ne pas entrer dans une salle, et depuis, j’arrive très tôt, je me place comme une élève bien sage et très consciencieuse tout au début de la file des accrédités, pour être sûre d’avoir de la place. Pour Pasolini, même en arrivant une demi-heure à l’avance ça n’a pas marché : je me suis retrouvée au milieu de la file, incertaine d’être au bon endroit, à disserter un peu énervée avec mes voisins de file d’attente sur le fonctionnement des files : est-ce vraiment la bonne file d’attente ? combien de place laissent-ils aux accrédités ? est-ce que toutes les places payantes ont été vendues ? comment faire pour réserver une place dans la salle à quelqu’un ? et mon amie qui n’est pas encore là, ah, j’ai son billet, mais si moi je ne rentre pas, ça sera râlant, etc. Chaque année, même topo…

Sopralluoghi in Palestina per il film : Il Vangelo secondo Matteo (Repérages en Palestine pour l’Évangile selon saint Matthieu), Pier Paolo Pasolini, 1963.

Pasolini. Pasolini en repérages. Pasolini en Palestine. Pour son film L’évangile selon Saint Matthieu, Pasolini se rend en repérages en Palestine, « sa Bible à la main et un prêtre dans l’autre », comme a dit le programmateur en présentant le film. C’est à peu près ça, sauf qu’il n’a jamais concrètement la Bible à la main, soyons honnêtes. Je n’ai pas vu L’évangile selon Saint Matthieu, je n’avais donc en tête aucune image du film. Je connais un peu certains des paysages que Pasolini et son acolyte de prêtre traversent, et j’imagine aisément comme il doit être impressionnant de découvrir ces paysages comme il les a découverts. Sur la musique de Bach (La Passion selon Saint Mathieu), le film déroule avec une limpidité confondante ce travail de repérages, qui se donne les apparences d’une promenade tout ce qu’il y a de plus simple au pays de la Bible, pendant que les commentaires en off de Pasolini détaillent et expliquent sa déception comme ses enthousiasmes. Déception de ne rien trouver de ce qu’il s’était imaginé que pouvait comporter la Terre Sainte (un peuple « archaïque » comme il dit, une sacralité visible et évidente), et enthousiasme devant la simplicité de ce qui s’impose à lui : c’est par leur humilité même que ces lieux sont si grands, par leur misère et leur sècheresse qu’ils sont absolument sublimes. Mais de possibilités concrètes de tourner son film sur les lieux même de la Passion, il n’en voit guère. Les paysages dont il pourrait se servir comme décors, il trouve les mêmes en Italie. Les figurants ? Impossible : les Israéliens du kibboutz qu’il visite, outre de vivre dans une ville tirée au cordeau portent en eux toute la modernité depuis le romantisme. Il désire des visages bruts et archaïques, qui ne diraient rien de la modernité et tout de ce qui la précède. Mais dans les yeux et les cheveux clairs des Druzes qu’il croise au nord de la Galilée, il ne retrouve pas les visages des contemporains de Jésus. Et s’il lui arrive de tomber sur des scènes et des visages qui lui plaisent (magnifique première scène d’un homme remuant les blés coupés, soulevant par vague des étincelles de paille), la misère qui déborde de toute part de la situation des Bédouins et des Arabes est un obstacle aussi.
Le film est confondant de simplicité. J’ai encore du mal à croire que tout n’est pas arrivé juste comme ça pour la caméra, qu’il a fallu, de retour en Italie, monter les rushes du repérage, écrire la voix, et en faire un documentaire, de cette déception. Pasolini semble tout raconter comme sans réfléchir, comme on commenterait un voyage, pour des amis. Et pourtant, je ne crois pas avoir vu souvent la Palestine filmée ainsi, aussi pure et brute. Je ne crois pas avoir vu souvent d’aussi belles et simples images de Jérusalem. Et de manière aussi marquante pointé l’incroyable fossé qui sépare les Israéliens des Arabes. Deux mondes qui n’ont rien à voir, cohabitent à quelques centaines de mètres l’un de l’autre. Le film n’en dit rien, et en dit tout…
Au début de la projection, juste après le générique, la copie 35mm a eu un problème, il a fallu la relancer. Seul le sous-titre numérique est resté sous l’écran : la première phrase du film, que nous avons tous lue alors que les lumières se rallumaient : « Ce fut une apparition. Un miracle de tomber sur ça ». Sur la lumière, sur la salle ? Quelle étrange chose, que le miracle fut le non-début du film, commenté pourtant par le film pour ses spectateurs… La copie a été relancée, et ce fut cet homme remuant les blés qui était pour Pasolini le miracle, pouvoir enfin voir une scène « archaïque » telle qu’il en imaginait pour son film avant d’arriver sur les lieux et de s’apercevoir qu’elles n’existaient plus vraiment.

Adèle Mees-Baumann

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