Journal du réel I. Quelques jours et quelques films au Festival du Cinéma du Réel 2009

Le site du festival : http://www.cinereel.org/

Journée du vendredi 6 mars 2009

Chaque année, je me retrouve dans la même situation : je rate systématiquement chaque jour les séances que je m’étais programmées. Jeudi déjà je voulais voir le film de Farocki, et je n’ai finalement pas pu : forcément, certaines choses de la vie passent avant le festival. Vendredi, en courant et sans avoir pris le temps de manger, j’ai réussi à attraper un film à 14 h. Vite je suis passée à l’accueil, pour demander mon accréditation (quelle classe, remarquons, je suis accréditée. Ça me donnerait le droit de me balader une belle étiquette « PRO » autour du cou, mais je n’en fais rien et la laisse dans ma poche.) Avec l’accréditation, on reçoit le catalogue plus bi-fluoré surcoloré ainsi que plein d’autres trucs, des pubs, un sac noir inutile, qui était orange je crois l’an dernier, et, nouveauté toute neuve, un petit carnet de note, au cas où les gens qui ne payent pas les séances auraient en plus oublié leur tête, leur sac, leur stylo, etc. Je me suis posé une question stupide : combien de temps un stagiaire pourrait être payé avec le coût de ces petits carnets vides et des sacs ? Je sais bien que ça n’a rien à voir, que c’est sans doute offert par les sponsors (deux écrans pleins de logo, les sponsors, que l’on voit avant chaque séance), et que c’est comme ça toujours que ça fonctionne. Mais je l’ai quand même pensé…

J’attrape donc la séance de 14 h, ne sachant quel film était projeté. C’est l’un de mes soucis, je n’arrive jamais à faire un choix judicieux, à aller voir les programmations intéressantes. Je finis toujours par voir des films de la compétition internationale ou du panorama français, et force m’est de constater que je suis déçue quatre fois sur cinq…

Redemption, Sabrina Wulff, 2009

Donc, le film de 14 h en cinéma 1 s’appelait Redemption. Film allemand, mais tourné en anglais. C’était dommage, parce que ç’aurait pu être très bien, mais ça ne l’était pas. Trois soldats américains déserteurs en attente de la décision de leur demande d’asile au Canada racontent leur engagement, leur expérience dans l’armée et en Irak, et leur désertion. La narration prend le parti de laisser peu à peu découvrir qu’ils sont déserteurs, et de ne donner aucune indication sur la manière dont ils vivent réellement au Canada, ou seulement par petites touches. Il y a donc les entretiens, émouvants pour la plupart. Les scènes de vie quotidienne (ils vivent tous les trois dans la même maison). À quoi s’ajoutent de lents travellings de leur hometown respective aux États-Unis, et de nombreux plans de guerre, en Irak, filmés, on l’apprend au générique, par des soldats amateurs américains.
Malheureusement, la sauce ne prend pas. Ni le lent rythme des séquences dans l’Amérique rurale blanche et triste, ni les plans de guerre, qui, en qualité compressée et filmés par des amateurs, semblent surgis de nulle part, ne parviennent à réellement rythmer le film ou mettre les témoignages des trois jeunes hommes en perspective. On sent bien que les plans de guerre ne correspondent pas vraiment à leur expérience, ce qui est le cas puisque seul l’un des trois a effectivement servi en Irak. Rien dans le film ne permet de penser ces plans, comment ils ont été tournés, pourquoi, qui les a tournés, etc. Ils illustrent ce qui n’a pas réellement besoin d’illustration. D’autre part, la manière dont sont filmés ces soldats déserteurs rend assez peu visible leur courage et la force de leur décision. Le titre même, et la principale teneur de leurs témoignages, mettent l’accent sur leur sentiment de culpabilité. Ils semblent porter sur leurs épaules toutes les fautes des soldats du monde et de la guerre. Or, deux d’entre eux ont été « déployés » sans leur accord à des postes auxquels ils ne s’attendaient pas. Le troisième, ayant passé six mois en Irak, raconte les innombrables lettres de petits enfants américains que les soldats recevaient, admiratives, encourageantes, élogieuses, et auxquelles il se voyait ne pas pouvoir répondre autrement que « ne vous engagez jamais, jamais… » S’ils correspondent en cela relativement au cliché du jeune soldat innocent qui ne comprend pas bien ce qui lui arrive au front, ils sont bien loin finalement des soldats qui tirent, tuent, puis pleurent (je pense à Valse avec Bachir)… Et ce geste fort de déserter, quitte à mettre leur vie en danger puisqu’ils sont semble-t-il passibles de la peine de mort, ne prend jamais dans le film de dimension politique forte, une prise de conscience, tardive mais affirmée et maintenue, qu’ils ne pouvaient pas et surtout ne voulaient pas participer à cette boucherie. Le film en fait des soldats trop « faibles » pour supporter la guerre, alors qu’il aurait pu nous les montrer forts ; forts et résistants…

Le Reflet, Jérôme Aminer, 2008

Pas le temps de commencer une autre séance, et de fil en aiguille je ne peux pas revenir avant la séance du soir. Le film de Pazienza m’aurait intéressée, mais comme souvent, arrivée devant l’entrée de la Petite Salle je me rends compte que la file des accrédités est déjà bien trop longue, et que je risque de ne pas entrer dans la salle. Ni une ni deux, je cours au premier étage du centre pour attraper une séance qui commençait juste, deux films du panorama français.

Le premier était bien, et avait largement sa place dans ce panorama. Le deuxième m’a tellement déplu que je suis sortie de la salle en colère, contre le festival, contre le réalisateur, contre le film. C’était Le Reflet. Dommage, car l’idée de départ était une belle et sans doute sincère quête personnelle. Je m’en rends compte en écrivant, je n’ai guère envie d’en parler. Plutôt qu’en colère à vrai dire j’étais dépitée. Parti, à quarante ans passé, sur les traces d’une grand-mère russe morte lorsqu’il avait dix ans, il filme des vieilles dames en Russie. Soit. Mais le film est ainsi construit : deux cartons pour expliquer ce que je viens de dire, la grand-mère, la recherche des racines russes, la raison de l’arrivée en France de la grand-mère (la guerre). Deux cartons ni bien ni mal écrits, informatifs. Une photo (la grand-mère en déduit-on). Ensuite, des plans de vieilles personnes russes. Une vieille paysanne qui se lave, nue. Un couple de vieux, le mari joue de l’accordéon, faux, la femme danse, mal. Un petit garçon blond au milieu de tout ça. Un autre couple, la vieille femme, filmée en contre jour de profil, mâchant consciencieusement un œuf. Sans dentier, son menton et son nez se rejoignent à chaque mastication. La salle riait. Et c’est tout ce que l’on sait de cette vieille dame, que sa manière de manger fait rire… On comprend bien à un moment que le réalisateur a retrouvé une cousine de la grand-mère, sans que rien n’en sorte. Puis quelques plans en noir et blanc de la guerre. Puis deux cartons, à nouveau, qui expliquent qu’il aura fallu trente ans au réalisateur pour réussir à retourner sur les traces de sa grand-mère. Pour filmer quoi ? Un cliché, au premier degré, la vieille dame russe pauvre, la babouchka… Sans narration, sans rencontre, sans rien…

Une ombre au tableau, Amaury Brumauld, 2008

Le premier film, Une ombre au tableau, m’a émue. En filmant la manière dont il essaye d’aider sa mère à ne pas perdre ses mots, sa parole et sa mémoire (nous ne savons pas précisément de quelle maladie elle souffre), le réalisateur esquisse une réflexion sur la disparition et l’effacement. À l’effacement des dessins qu’il croque pour sa mère à partir des vidéos mêmes du film (sa voiture filmée sur les routes, la campagne qu’ils traversent ensemble), répond l’effacement du passé dont il n’y a plus que des traces (puzzle et films super 8 du château familial, vendu car trop cher à entretenir, tableau de l’ancêtre inconnu mal à sa place dans le couloir étroit de la maison des parents), jusque dans la mémoire de la maman qui ne peut pas se souvenir des noms des membres de sa famille qu’elle retrouve à une fête de mariage. Et le motif de la voiture qui sillonne campagne filmée et campagne dessinée lie ces petits et ces grands effacements. Sans tristesse pourtant, car ce que le fils fait avec sa mère devant cette caméra qui les regarde avec douceur, peindre, faire des exercices pour retrouver les mots, faire ensemble un puzzle, est une manière de répondre à tous ces effacements en s’attachant à guider sa mère, à l’accompagner vers l’oubli, tout en préservant ces instants de l’oubli.

Adèle Mees-Baumann

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