Je(u) d’ombres

()

jeu d'ombres

Situé devant l’entrée d’une galerie ou d’un musée d’art contemporain,  comme attendant face au crépuscule de l’art, le visiteur confondu ne  sait jamais trop à quoi il peut s’attendre. Il est secrètement dans  l’expectative, parfois, souvent vaine, de trouver une nuance qui ravive  quelque chose aussi bien de son goût pour l’art que de la trajectoire  que suit sa vie (laissons ici de côté, au vestiaire comme un manteau un  peu encombrant, le « beau »). Le secret du but à atteindre prend la forme  d’un faux désintéressement maquillé en simple curiosité. Il se révèle  toujours lorsque, à la sortie, perce une déception : nous sommes déçus,  excédés, incrédules parce que nous attendions bel et bien quelque chose  de, autre chose que, ce que nous allions visiter sans généralement  savoir exactement de quoi il en retournerait. Cet élément de surprise  n’est pas pour attiser notre désintéressement. Bien au contraire, il  encourage, dans un choix totalement hétéroclite, le tri ciblé, une  sélection instinctive du visiteur venu pour voir et plus encore : se  projeter autant que possible dans les œuvres. En résumé, chineurs dans  le présent

[Gegenwart en allemand, contenu dans « Kunst der Gegenwart », équivalent allemand de l’expression française « art contemporain ». On pourra lire le texte de Giorgio Agamben Qu’est-ce que le contemporain ? dans lequel l’auteur, sur les traces de Walter Benjamin (dans les parages berlinois), rappelle que le contenu de cette notion n’est pourtant pas seulement affaire de « présent ».]

de l’art, nous ne savons effectivement que rarement ce que nous allons voir, mais cette absence acceptée de connaissance des objets visités qui nous entourent est prétexte à une re-cherche totalement intéressée – mais certainement inconsciente étant entendu que le sens de notre présence nous échappe – dans l’abondance de ceux-ci.

C’est ainsi que je me rendais en bonne compagnie, il y a quelques semaines, à la Hamburger Bahnhof, une ancienne gare de Berlin désaffectée et rénovée pour accueillir l’un des musées d’art contemporain de la ville. Le lieu, traversé par toutes sortes de fantômes attachés à sa fonctionnalité passée, se prête assez bien, je dois dire, à accueillir les œuvres de ce type de musée.

Les longs néons vert fluo fixés verticalement sur la façade d’époque de l’immeuble sont déjà allumés. Il n’est pas tôt, le soleil se couche dans ce glacial après-midi d’hiver. Et nous voici déjà à l’intérieur du bâtiment, à la queue leu leu, attendant patiemment afin de prendre notre billet pour emprunter la « G-Bahn » en marche vers l’art contemporain.

C’est de l’une des premières œuvres rencontrées que je voudrais vous parler maintenant. Plus tard, il sera toujours temps d’évoquer avec vous d’autres choses marquantes vues en ces lieux… Il s’agit d’une installation nommée « Schattenspiel (Shadow Play) » [« Jeu d’ombres »] de l’artiste allemand Hans-Peter Feldmann (1). Impossible de dater précisément l’œuvre. Dans mes recherches ultérieures j’ai parfois lu 2002, parfois 2006, d’autres fois 2002-2009, aucune date de réalisation ne figurant à la Hamburger Bahnhof. La dernière information, celle qui propose un intervalle de temps plutôt qu’une année bien précise, semble la plus plausible étant donné l’aspect « en friche » de l’installation qui a apparemment connu plusieurs lieux d’accueil (elle fut, entre autres, présentée à la Biennale de Venise en 2009) et a donc probablement subi quelques actualisations au cours du temps. Dans une salle semi-obscure, sur une rangée rectiligne de tréteaux de bricolage parcourant l’espace d’exposition de gauche à droite, figurent de petits projecteurs puissants devant lesquels tournent des roues sur lesquelles Feldmann a érigé un large éventail de petites bricoles, essentiellement des jouets, dont les ombres monumentales, en tournant, viennent se projeter les unes enchevêtrées dans les autres sur le mur blanc face aux visiteurs. Pistolet, avion, dinosaure, poupée, petite voiture sont les noms de quelques-uns des objets que je me souviens avoir vus tournicoter.

Il est justement question de souvenir dans cette installation de Feldmann, et ce, à double titre. Tout d’abord, souvenir de l’enfance pour le visiteur dans les formes miniatures et naïvement colorées de tous ces petits joujoux qui s’étalent concrètement devant lui et reconnues par l’enfant qu’il a été. Objets d’enfance qui se dérobent à notre souvenir, cependant sauvegardés dans notre mémoire après les avoir longtemps possédés, convoités, utilisés, usés. Mais aussi, mémoire de ces objets mêmes dans leur présence aujourd’hui devant nous, dans les ombres projetées qui se détachent sans couleur. Aux petites figurines colorées tournant de manière monotone sur leurs socles en bois, répondent les formes noires qui donnent son titre à l’œuvre, plus grandes que nous, monumentales, dansant anarchiquement sur le mur blanc. Ce jeu d’ombres renvoie le visiteur aussi bien au bon souvenir des jouets abandonnés de son enfance qui, tout en plastique ou en métal qu’ils aient pu être, n’en avaient peut-être pas moins une âme en eux-mêmes, qu’à l’imaginaire oublié de la jeunesse, aux mises en scène du monde échafaudées par son esprit juvénile à partir de l’appropriation de reproductions tocs, miniatures et simplifiées, du monde réel.

Et dans cette danse désordonnée, le cinéma fait une apparition fugitive. Entre deux ombres perçues évoquant quelques formes immortalisées sur nos écrans, elle nous offre en vérité ce que nous attendons du cinéma lorsque nous nous y rendons : non que celui-ci nous offre le monde tel quel, mais plutôt qu’il nous en procure des ombres, des traces jouées et à jouer se ressourçant moins dans le réel brut que dans la caisse à jouets désormais enterrée ici ou là (et qu’elle y reste !) de notre enfance.

Ma remarque précédente quant à l’origine appropriée du lieu qui accueille ce musée en cachait en fait une autre, car rencontrer au sein de celui-ci une œuvre d’art dévoilant l’un des aspects de notre rapport au cinéma est cocasse. En effet, comme l’ont déjà rappelé toutes sortes d’artistes, les trains (du « petit train » pour enfants aux trains de l’Histoire) hantent le cinéma et la pensée du cinéma depuis l’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat des frères Lumière.

Nous laissons cette salle pour en visiter une suivante. Un gardien casquette vissée sur le crâne, lui, reste et veille seul ou accompagné sur ces objets et leurs ombres qui sont aussi un peu, comme les nôtres, les siens.

JM (It’s just like pictures in a book. It isn’t real)

Image de l'installation Schattenspiel

Illustrations : Photogrammes du film Le Voyage du ballon rouge, Hou Hsiao Hsien, 2008.
(1) On peut voir, à cette adresse, une vidéo en ligne de l’installation.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>