Holy Motors

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« Le livre de la vie limpide et grimaçant »

Holy Motors (Leos Carax)

Profession : génie. Carax fait dans le genre « vous n’avez jamais vu ça ». Personne n’est aussi libre que moi. Je suis fou, oui, je suis l’artiste, c’est moi le roi, Abel Gance et Napoléon aussi. La plupart des critiques professionnels ont été littéralement aplatis par le film. Ils ne peuvent pas en parler ; acculés à s’extasier pour ne pas perdre la face. Le film ne ressemble à rien, ne cesse d’insulter les conventions esthétiques et narratives les mieux admises, délire sans se gêner sur tout et n’importe quoi, et pourtant fait film. Il fait un tout. Sa forme outrée, hérissée d’outrances le rend inattaquable. C’est tout le temps qu’il va trop loin, il aligne faute de goût sur faute de goût, il le sait très bien, tout le monde le voit et le bon goût devient dans son ombre une chose mesquine et méprisable. C’est libérateur, de la vraie bonne catharsis. Obsessions : le sexe, le meurtre, les monstres, la misère, la mort. Ça agresse et ça dézingue, ça fait un grand courant d’air. Le Saint Vomi de Carax purifie l’atmosphère.

Le film n’aurait pas pu se faire sans l’ex-première Dame apprend-on. On aura donc là le film signant l’époque du grand cinéphile NS. Un loseur, à la française. Moi l’auteur, je suis plus que politique. Cantat est là aussi dans un coin. Parlez-moi de multiplicités, d’interrègnes, de noces aparallèles. I was here before. L’identité nationale c’est moi et mes métamorphoses. Les Roumaines qui font la manche ça me fait pas peur, ça me fait marrer, je les imite si je veux. Les ploucs de banlieue pavillonnaire, moi je les compare à des singes – et vous voudriez m’empêcher de tourner ? La burqua parlons-en, moi je dis Merde à la burqua – mais en même temps j’embrasse tout ça, je prends tout ça sous mon aile. Je suis la grande machine à laver de mon époque pourrie, je fais du beau avec du laid, puis du laid avec ce beau, rien ne m’arrête. Je suis Godard pas encore au musée, je travaille la pâte du réel à mains nues et les yeux grands ouverts.

Car moi je travaille le lieu commun. « Il suffit de concevoir que les vrais lieux communs sont des paroles déchirées par l’éclair et que les rigueurs des lois fondent le monde absolu de l’expression hors duquel le hasard n’est que sommeil ». Ouais. Mauvais goût et lieu commun deviennent les piliers d’une esthétique. Le mauvais goût permet de dégager les contours de l’authentique lieu commun, il fonctionne comme une boussole à l’envers. Défiguration systématique, poétique de la défiguration. Carax sature le maniérisme au point de l’excéder.

Chaque scène se veut morceau de bravoure et blasphème, aucune qui ne vise le record d’audace et de convulsion. Carax se jette sur tous les sujets brûlants. Pas qu’il ait grand-chose à nous en dire, de ces sujet brûlants. Il vient plutôt se placer là où ça se passe. L’impudeur guide le travail de Carax. La fameuse scène avec Eva Mendes ne frôle pas le ridicule mais le percute de plein fouet. Bravade, effondrement. Deleuze parle du mur du signifiant, qu’il ne sert à rien d’essayer de briser, on s’y casserait les dents, il est notre irrémédiable limite. Ce qu’on peut seulement tenter, c’est limer ce mur patiemment. Carax dédaigne cette prudence, il emploie une autre méthode : celle de l’acrobate. Denis Lavant se précipite sur le mur, prend appui sur lui et fait une pirouette dans les airs à la matrix avant de retomber indemne. Les acrobates savent rebondir sans se blesser. La course de Lavant, trademark caraxien, se conclut en séries de défaites et d’interruptions. Galoper pour arpenter à toute vitesse une multitude de voies de garage. Si on laisse un flipper entre les mains d’un joueur un peu sérieux, la bille finira par explorer de manière exhaustive son territoire potentiel. Carax joue au flipper et Lavant va se cogner de partout.

Du grand n’importe quoi. Mais toujours le trait est si net, si limpide. Et ce n’importe quoi n’est pas recherché en lui-même, car c’est la fuite qui importe. Il s’agit tout d’abord de surprendre le public, de hérisser son attente blasée. C’est une éthique du spectacle qui s’oppose à la consommation des images, au rassurant prémâché des rengaines scénaristiques. Ces procédés qui prennent la main du spectateur et, le contraignant à penser à la place du film, lui proposent une petite visite guidée d’une thématique quelconque. Ce sont des films qui évoquent des problèmes, là où Holy Motors est le problème.

Parce qu’il ne va nulle part, le film se tient près de nous. Tous les autres films s’occupent d’eux-mêmes et de leurs petits effets, sont tournés sur eux-mêmes. Celui-là non. Au travers des postiches et des fausses cicatrices, on est de plain-pied avec le film. Le film est de plain-pied avec nos vies. Très au présent, ici. Aucune distance entre lui et nous, hormis celle, cent fois reprise, du masque de latex de l’acteur – : du medium. Il n’y a plus de pellicule entre nous et les films, s’afflige Carax, mais il faut faire avec cette absence. Ronde des masques. Des éclats de fiction, des ruines de récits flottent épars. Syndrome de Shéhérazade. A chaque fois in extremis éviter la désintégration. On n’y croit pas et pourtant si : en une demi-seconde, en une seule image, disons deux, on peut se trouver plongés dans une nouvelle fiction quelconque, et même au point d’incandescence de cette fiction. Ça fait partie des propriétés de l’espèce, on a tous une Margot éplorée embarquée à bord. Elle peut très bien s’accommoder de l’épopée du discontinu.

« C’était toujours des changements brusques, tout était à refaire, et ça n’en valait pas la peine, ça n’allait durer que quelques instants et pourtant il fallait bien s’adapter, et toujours ces changements brusques. Ce n’est pas un si grand mal de passer de rhomboèdre à pyramide tronquée, mais c’est un grand mal de passer de pyramide tronquée à baleine; il faut tout de suite savoir plonger, respirer et puis l’eau est froide et puis se retrouver face à face avec les harponneurs, mais moi, dès que je voyais l’homme, je m’enfuyais. Mais il arrivait que subitement je fusse changé en harponneur, alors j’avais un chemin d’autant plus grand à parcourir. J’arrivais enfin à rattraper la baleine, je lançais vivement un harpon par l’avant, bien aiguisé et solide (après avoir bien fait amarrer et vérifier le câble), le harpon partait, entrait profondément dans la chair, faisant une blessure énorme. Je m’apercevais alors que j’étais la baleine, je l’étais redevenue, c’était une nouvelle occasion de souffrir, et moi je ne peux me faire à la souffrance. »

Holy Motors aurait ce statut particulier d’être un film diurne, un film où n’aurait pas vraiment lieu la trouble passe habituelle, tout ce trafic inconscient de l’identification et du songe. Un film qui ne demanderait pas qu’on le rêve ou qu’on le mange ; un objet incongru, un aérolithe, non pas dévoilant la présence, mais se déroulant au présent. Qui ne serait pas soumis à son récit, mais dont le déroulement dans le temps produirait un récit d’une autre manière. Au lieu du « il était une fois » des autres films, un « il est une fois ». Le refus de l’accumulation narrative, le changement à vue, l’instabilité du registre, la défiguration, la pornographie : moyens de produire une distanciation qui fait que le film se regarde les yeux grand ouverts. Le film n’essaie jamais de faire croire, il découd ses propres effets, c’est l’émotion sans la croyance : un film qui dé-représente. Ce que perd la représentation est récupéré du côté de la présence – de Leos Carax. Faut-il disparaître dix ans pour que la simple non-absence devienne une sorte de prodige ? Retour du fils prodigue. Show business christique.

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