Hereafter

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Partons de deux scènes.

Dans la première, Cécile de France présente son show télé en direct, un genre d’Envoyé Spécial, où elle se charge d’interroger on ne sait quel patron sans scrupules, accusé de faire travailler des enfants. Bientôt, elle ne l’écoute plus, obnubilée qu’elle est par ses visions de l’au-delà, qui la hantent depuis qu’elle a failli se noyer dans un tsunami en Thaïlande. Dans l’oreillette, on s’affole : « Mais réagis, Cécile ! Ne le laisse pas s’en sortir comme ça ! Cuisine-le ! » Rien n’y fait : elle remercie l’invité et met fin à l’entretien. Consternation dans la régie.

Un peu plus tard, sur les conseils de son amant (qui est aussi son patron), elle décide de « prendre du recul » (France Télévisions, c’est trop de pression) et de quitter momentanément la télé pour se consacrer à un livre : rien de moins qu’une biographie de Mitterrand. La salle se marre. Consternation dans les rédactions : comment le cavalier des hautes plaines peut-il s’intéresser à François Mitterrand ? Le hiatus a quelque chose d’affligeant. Mandela, passe encore : mais Mitterrand ? Vous imaginez Mitterrand dans un western ? Entendre son nom dans un film d’Eastwood a quelque chose d’aussi incongru que de l’imaginer à cheval, un méchant cigarillo au coin des lèvres. Toujours est-il que Cécile de France, d’un coup, se toque de Tonton. Imaginez : un homme qui a travaillé dans le gouvernement vichyste, avant de conquérir la gauche et de la convertir au libéralisme ? « Une révolution », dit-elle. Certes, bien que le mot soit mal choisi, mais tout ça n’est pas vraiment une révélation en 2011. Peu importe à vrai dire : le livre ne se fera pas, Cécile de France s’étant finalement décidée à écrire sur ce qui la préoccupe vraiment ; et ce ne sont pas les mânes du président qui croyait lui aussi aux « forces de l’esprit », mais rien de moins que l’au-delà, sur l’existence duquel elle mène une enquête tout ce qu’il y a d’approfondie, grâce à Google (6 600 000 résultats quand vous tapez « vie après la mort ». Une aubaine pour la connaissance et la rigueur scientifique). En rien de temps, son enquête la conduit dans une sorte de mouroir suisse, où une Marthe Keller un peu inquiétante lui remet un carton contenant « toutes les preuves ». C’est drôlement pratique, et Cécile de France peut écrire son best-seller mystique sur son lit, en regardant la télé.

« Je crois aux forces de l’esprit et je ne vous quitterai pas » – François Mitterrand, au bout du tunnel.

Ces deux scènes résument bien ce qui hante le film. Et ce qui le hante, ce ne sont certainement pas les spectres de l’au-delà. Dans les critiques que j’ai pu lire, on ne manquait pas de dire que les revenants, c’était le sujet d’Eastwood, sa grande affaire, depuis des lustres. « Pour comprendre les vivants, il faut communier avec les morts » : c’était le motto de Minuit dans le jardin du bien et du mal. On ne peut pas être plus clair. Pourtant, ce qui hante le film, ce qui empêche Matt Damon d’aimer et Cécile de France de travailler, ce qui les empêche tous deux de vivre leur vie, ce ne sont pas les morts. Jamais des morts ne se sont rendus aussi facilement présents. Il suffit à Matt Damon de toucher quelqu’un pour qu’il voie des fantômes, à contre-jour, dans la lumière blanche, au bout du fameux tunnel (c’est peu dire que le film manque d’inspiration pour imager cet au-delà, mais passons). Cécile de France n’arrive plus à mener correctement une interview, ne parvient plus à se passionner pour Vichy, pour l’histoire de la gauche, pour Mitterrand : toujours les morts lui reviennent en tête et prennent toute la place.

Qui sont ces morts envahissants ? Ce sont toutes les victimes, quelles qu’elles soient : victimes d’une maladie, victimes d’un accident de la route, victimes d’un tsunami, victimes d’un attentat. Pour le film, les différences entre deux événements aussi dissemblables qu’une catastrophe naturelle et un attentat ne font pas sens, et les deux scènes sont perçues de la même manière, pour la seule raison qu’un tsunami et un attentat ont pour même résultat de multiplier le nombre de victimes. C’est comme si ces deux événements, ayant le même effet, avaient la même cause : une sombre fatalité qui s’abat sur les animaux humains, leur découvrant qu’ils ne sont au fond rien d’autre que des victimes qui meurent. Tel est le monde désolé que décrit le film : un monde proprement insignifiant où on prend des cours de cuisine italienne entre un tsunami et un attentat ; un paysage de catastrophes indifférentes, où la mort est l’unique événement, la seule chose qui arrive, et qui égalise le sort de tous les hommes.

Comment Matt Damon et Cécile de France pourraient-ils être hantés par des morts qui se présentent aussi facilement, aussi naturellement ? Ce ne sont pas ces morts, au fond, qui leur donnent des insomnies, des visions mystiques, au point de leur faire croire en l’existence d’un au-delà de ce monde. Ce qui les hante, c’est ce dont les morts ont pris la place, c’est ce qu’ils ont oublié, ce dont ils ne parviennent pas à se souvenir, ce qui a disparu depuis que le souvenir des victimes a pris toute la place. Ce qui a disparu, on le devine en voyant les deux scènes que je décrivais au début. Dans la première, Cécile de France ne parvient plus à s’intéresser aux injustices de ce bas-monde, au travail des enfants par exemple, accaparée qu’elle est par ses visions de l’au-delà. Quel sens cela aurait-il de s’indigner du travail des enfants, quand elle est persuadée qu’exploiteurs et exploités seront bientôt égaux dans la mort ? Dans l’autre scène, elle oublie Mitterrand, Vichy, l’histoire du second XXe siècle, parce que les images des fantômes dans la lumière blanche s’y sont substituées, les ont effacés.

Ce qui a disparu, ce qui hante, appelons-le donc : sens de l’histoire.

Il y a d’autres indices dans le film de cet oubli de l’histoire, c’est-à-dire des luttes des uns contre les autres, des trahisons des uns, des fidélités des autres, par quoi la mort des hommes ne s’indifférencie pas dans un culte généralisé des victimes. On a ri ainsi de l’allusion à Mitterrand, on a dit qu’elle était sans rapport avec le sujet du film (par exemple, la critique de Critikat). Je ne le crois pas. Mitterrand, c’est une figure de l’histoire, quelle qu’elle soit, par la biographie duquel quelque chose du passé pourrait être retrouvé, ressouvenu et la mort des uns et des autres différenciée : on verrait alors qu’il n’y a pas que des victimes indifférentes, mais des vainqueurs et des vaincus, et ce n’est pas du tout la même chose. En dehors de Mitterrand, deux autres figures historiques sont citées dans le film : Che Guevara et Charles Dickens. Che Guevara apparaît si furtivement que je ne l’ai pas vu : c’est la critique des Cahiers du cinéma (1) qui fait remarquer que le portrait du Che figure en autocollant sur le casier d’un ouvrier de l’usine où travaille Matt Damon. On notera que l’usine en question est justement en pleine restructuration (Matt Damon fait partie des licenciés), et que les syndicats y semblent entériner les plans sociaux, sans discuter et sans lutter. Des trois, Charles Dickens apparaît comme la figure tutélaire. Mais, c’est comme si l’univers social que l’écrivain avait capturé dans ses livres n’était rien de plus qu’un rêve d’artiste, un songe creux, un divertissement pour Salon du livre. Là aussi, on n’a pas assez interrogé le fait que Matt Damon s’endorme tous les soirs en écoutant des audiolivres de Charles Dickens, pour ne pas voir et entendre les fantômes de l’au-delà. Ce qu’il faut comprendre, à mon avis, c’est que Matt Damon est hanté, non par les fantômes, mais par la peur d’oublier Charles Dickens, ce qu’il représente, l’histoire dont il est un des noms.

Mitterrand, le Che, Charles Dickens : quelle étrange constellation, quand on y pense. On peut choisir de s’en moquer, mais à mon avis, ces trois figures sont les vrais spectres qui hantent le film. Elles sont là mais elles ne font plus sens ; elles hantent parce qu’elles renvoient à une histoire oubliée ; elles n’évoquent plus rien de l’histoire où elles ont pris place. Avec elles s’est retirée l’Histoire qui donnait un sens aux fidélités des uns et aux trahisons des autres, aux victoires des uns et aux échecs des autres. Rien ne subsiste de leurs batailles. Le vide que laisse ce passé en refluant, ce sont les victimes qui l’occupent à présent, en prenant toute la place, en indifférenciant vainqueurs et vaincus de l’Histoire.

On peut le dire autrement encore. Ce qui a disparu, ce ne sont pas les disparus comme tels, qui n’ont jamais été aussi présents et nombreux. Ce qui a disparu, c’est l’Histoire qui donnait un sens à leur existence, à leurs engagements, à leurs luttes. Les hommes ont eu à être, dans leur vie, autre chose que des victimes qui meurent, et c’est cela qui, dans le film, est oublié, refoulé, au point de hanter les personnages. C’est seulement quand cette histoire est oubliée qu’on en vient à nous faire croire qu’un tsunami et un attentat sont une même chose. Ce qui s’est retiré, quelque nom qu’on lui donne, c’est l’idée que les hommes se sont battus, ont vécu et sont morts de telle ou telle façon, parce qu’ils croyaient en la possibilité d’un autre monde en ce monde-ci. C’est cet horizon d’attente qui a disparu, auquel se substitue ici la croyance en un autre monde que celui-ci, où iraient tous les morts, toutes les victimes, d’un même pas.

À ce titre, Hereafter est un film bien de son temps. C’est un film du « devoir de mémoire », cette formule consensuelle dont on voit bien qu’elle fonctionne comme une machine de guerre recouvrant, par une unanimité de façade, les divisions de l’histoire, et indifférenciant, sous le même nom de « victimes », vainqueurs et vaincus d’autrefois (2). Le film a beau jeu alors de se moquer des médiums et des prêtres, de renvoyer dos à dos toutes les religions révélées. Ce qu’il propose n’est rien de plus qu’une forme civile de religion, un culte laïcisé, compassionnel, de toutes les victimes en tant que telles – et on sait à quel usage politique conservateur un tel culte se prête.

Eyquem

(1) Bill Krohn, « Trois vies et une seule mort », Cahiers du cinéma n°663, p.39.
(2) « Mutilé de son horizon d’attente et de ses utopies, le XXe siècle se révèle, à un regard rétrospectif, comme un âge de guerres, de totalitarismes et de génocides. Une figure auparavant discrète et pudique s’est imposée au centre du tableau : la victime. Massives, anonymes, silencieuses, les victimes ont envahi la scène et dominent désormais notre vision de l’histoire.[…] L’historien Tony Judt termine sa fresque de l’Europe d’après-guerre par un chapitre consacré à la mémoire du continent, qui porte un titre emblématique : « De la maison des morts ». […] La mémoire du Goulag a effacé celle des révolutions, la mémoire de la Shoah a remplacé celle de l’antifascisme, la mémoire de l’esclavage a éclipsé celle de l’anticolonialisme ; tout se passe comme si le souvenir des victimes ne pouvait coexister avec celui de leurs combats, de leurs conquêtes et de leurs défaites. » ; Enzo Traverso, L’histoire comme champ de bataille, La Découverte, 2011, p.264-265.

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