HAuteurs : esprit de conservation. La Fille coupée en deux et Be Happy

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Be Happy (2008) et La fille coupée en deux (2007) suivent, chacun à sa manière, le parcours de personnages féminins censés représenter les jeunes femmes actuelles, en prise avec leur temps. Avec et à travers ces personnages, que les cinéastes font s’enfoncer non sans complaisance dans d’exécrables sables mouvants, c’est toute modernité formelle et donc passionnelle (ou vice-versa) qui semble s’asphyxier, marquer un brutal coup d’arrêt.

La fille coupée en deux met en scène Gabrielle (Ludivine Sagnier), une jeune fille prise en tenaille entre deux milieux passablement sclérosés. Il y a, d’un côté l’arrière-garde aristocratique (lyonnaise), aux traditions toujours fermement ancrées dans la religion catholique. Traditions, qui, comme à l’accoutumée chez Claude Chabrol, sont dépeintes avec leur lot de masques et de faux-semblants visant à préserver la face en toutes circonstances, même les pires. Rien que de très classique, voire ronronnant ici. On s’étonne tout au plus que les mœurs rances d’un tel milieu, tout ce vieux bazar glauque à souhait, intéressent ou même amusent encore Chabrol. Gabrielle va pourtant s’y frotter, via le fils de la famille Gaudens, Paul (Benoît Magimel), lui-même en quelque sorte victime et bourreau des coutumes familiales. Elle doit faire face aux avances de Paul et surtout à ses desideratas de pureté hérités de son milieu social.

Mais voilà, la jeune fille a déjà perdu sa vertu, initiée à des pratiques érotiques salaces par Charles (François Berléand), dont elle s’était amourachée avant de rencontrer Paul. C’est ici qu’intervient le second milieu auquel Gabrielle se trouve subitement mise en présence. Charles, écrivain (rédacteur au Nouvel Observateur, lisant Le Canard Enchaîné dans sa baignoire) quinquagénaire, a tout de l’ancien soixante-huitard installé, ayant essentiellement conservé de cette époque des pratiques hédonistes adultères, plaisirs « coupables » auxquels il participe dans des clubs privés de la ville et dans un petit appartement bien situé où il séjourne avec les filles qu’il entretient. C’est au libéralisme de ces jeux sexuels petits-bourgeois, conservation formolée des expériences corporelles de l’évènement qu’a constitué Mai 68, que se trouve confrontée Gabrielle.

Entre ces deux milieux, qui sont en fait deux facettes antagonistes de l’élite, ainsi que le suggèrent quelques situations où les personnages se retrouvent nez à nez dans les mêmes lieux, Gabrielle est moins « coupée en deux » (ce qui sous-entendrait éventuellement un arrachement) que clivée. Elle n’est pas un personnage agissant mais toujours ballotté de l’un à l’autre, victime prise au piège de l’un puis de l’autre. Le titre du film fait, en définitive, plutôt référence à la scène finale où Gabrielle trouve dans le spectacle de magie de son oncle, dans lequel elle joue la fille coupé en deux, un ultime refuge à son chagrin. Cette scène qui, selon Claude Chabrol (1) déjoue le semblant (monde du spectacle) par le jeu du semblant (spectacle de magie), n’offre pas d’alternative à Gabrielle. Seulement les larmes salvatrices et, à la manière du final de Fire Walks With Me de David Lynch, la rédemption angélique d’un corps qui a payé le prix cher de sa souillure par la mise à l’écart des milieux évoqués précédemment. C’est du moins ce que Chabrol voudrait nous suggérer là. Une lecture dialectique du film, trouvant dans cette fin une troisième voie offerte à Gabrielle, prend passablement l’eau. Pourquoi ?

D’une part, cette lecture omet le fait qu’apparemment ici les forces en présence qui aliènent la jeune fille à son propre corps n’ont pas grand-chose à voir avec un partage brutal entre rêve et réalité, ni avec « le monde du spectacle », même si le fait que Gabrielle appartienne en effet à ce monde-là renforce (et la renferme aussi de manière perverse dans) le renvoi à son propre corps comme chair à baiser ou pas. Elles résultent plutôt, comme nous l’avons vu, de pensées agissantes propres à des milieux précis dont Chabrol donne une représentation croquée (mollement) aux spectateurs. Ainsi, suivant le schéma dialectique, le basculement final dans la magie dispenserait Gabrielle elle-même de prendre pleinement conscience des milieux auxquels elle s’est frottée et piquée. Tout au plus, avant de leur dire adieu bien malgré elle, y prend-elle sa petite part du gâteau : garder la voiture de luxe de la « belle » famille, déballer le récit authentique de son aventure sexuelle devant le juge. On est loin de la subversion des personnages buñueliens ou pasoliniens actifs et transgressifs (donc singulièrement choquants) dans les milieux qu’ils pénètrent et font éclater de l’intérieur.

La Fille coupée en deuxD’autre part parce que cette sortie du deux (bien/mal) comme images typiquement masculines plaquées sur Gabrielle, lui est offerte. Une fois encore, Gabrielle est mue par une sorte de passivité, choisissant sans broncher la nouvelle solution providentielle qui se présente à elle pour sortir de son chagrin. Dans de telles dispositions, lui faire réciter du Nietzsche (qui plus est, lui faire dire : « Tout ce qui ne me détruit pas me rend plus forte ») sonne comme tristement ironique. Si La femme et le pantin est évoqué à un moment donné dans le film, Claude Chabrol jouerait plutôt la partition inverse : « Les hommes et le pantin ». Gabrielle est et reste un corps victimaire jusqu’au bout, créature pathétique vouée éternellement à jouer les potiches dans les mises en scène de ses partenaires mâles. Ses larmes finales font un bruit de chaînes qui, avec ou sans magie, n’ont été brisées au cours des expériences de faible intensité traversées (se mettre des plumes dans le cul pour son Jules, bavasser avec la haute société…).

De là à affirmer que la jeunesse d’aujourd’hui n’est pas en mesure d’inventer (ou « réinventer » suivant le mot de Rimbaud) de méchantes et puissantes lignes de fuite pour faire face à ce double héritage sans désir, il n’y a qu’un pas. Cet état des lieux de l’époque – pour dire vite, d’un siècle débutant marqué par les restes frelatés du précédent -, tout en croyant très malin de brocarder une fois de plus les vieux machins par le biais de la misérable jeunesse perdue parmi les vieux loups, semble faire fi de tout geste contemporain réel d’émancipation de l’être (dans lequel la sexualité a certainement un rôle à jouer), de toute sortie de soi hors du continuum social. Profond dégoût d’un film où l’on passe son temps entre le boire (du bon vin) et le manger (raffiné), mécaniquement, sans partage, comme une évidence. C’est peut-être que Chabrol est un peu trop à l’aise avec ses gri-gri d’antan pour aller chercher ailleurs, dans la vie et non parmi les forces conservatrices, objet de son enthousiasme à filmer encore. Peut-être aussi qu’il est vain de chercher et croire pouvoir trouver chez Chabrol quelque élan de jeunesse que se soit. Quoi qu’il en soit, cette complaisance saute aux yeux lorsque, désespérément, on attend trace d’une mise en scène un peu plus audacieuse que le tout-venant de la production télévisuelle. De longues séquences de champs/contrechamps autour de dialogues poussifs et sur-signifiants s’enchaînent avec des mouvements de caméra censés profonds, accentuant les questionnements intérieurs des personnages les plus plats, tandis qu’une ribambelle d’acteurs, de « têtes connues », défilent suivant les nouvelles coutumes du petit écran.

Pire encore que La fille coupée en deux, Be Happy de Mike Leigh ne rassure pas plus sur la capacité des auteurs d’outre-Manche à dépasser une réalisation des plus plan-plan. Tout y est désespérément banal, à tel point qu’on peut, je crois, évacuer d’ores et déjà toute étude formelle approfondie. Tout au plus, en guise d’introduction au second volet de ce texte, peut-on garder cette scène où « Poppy » fait du trampoline. Nous y voyons la tête du personnage apparaître fugitivement et à intervalles réguliers dans le plan fixe d’un mur filmé du haut de la trajectoire de la sauteuse. Pourquoi préserver ce plan du film ? Pour une raison sans doute bien mal intentionnée. Parce que, s’il ne recèle en lui-même aucune puissance artistique, il illustre au moins, sans doute, assez bien l’aspiration à se sentir exister (c’est-à-dire occuper le plan autant que possible et en toute circonstance, et non vraiment l’habiter) du personnage principal du film. Ce plan est à l’image de la situation qui verrait un individu, séparé d’une autre personne par un haut muret, sauter aussi haut et autant que possible afin d’être sûr d’avoir été bien vu par elle.

Comme Gabrielle, « Poppy » (Sally Hawkins) est un personnage auquel il est demandé à un moment donné de « grandir un peu ». Mais si Gabrielle est à la traîne des coutumes propres aux milieux qu’elle côtoie soudain, « Poppy » a tous les traits de la trentenaire ado attardée, traînant volontairement les pieds dans une régression pré- »monde des adultes ». Ceci ne mériterait pas la moindre attention si Mike Leigh n’érigeait dans Be Happy, qu’on pourrait nommer comédie du « rire ensemble », ce type de comportement en programme (« Adoptez la Poppy Attitude ! », pouvait-on lire sur les affiches françaises du film) visant à lisser le réel face à tous ceux que croise « Poppy ». L’altérité est ici principalement croisée en deux circonstances.

Il y a, tout d’abord, le personnage récurrent du moniteur d’auto-école, Scott (Eddie Marsan). La construction de ce personnage est particulièrement intéressante car celui-ci est censé cristalliser tout discours contestataire sur la société et, dans le même temps, afin d’annuler tout réel enjeu politique à cette comédie légère, passer pour un dangereux psychopathe névrosé paranoïaque. C’est ainsi que « racisme » est d’office accolé à « anti-multiculturalisme », que « critique de la société de contrôle » se retrouve associée à « délire ésotérique du grand complot mondial », etc, etc. In fine, le trouble-fête aura droit comme explication de son caractère belliqueux, à la double-casquette caricaturale de la frustration sexuelle et sans doute du traumatisme d’enfance. On retrouve là, sous les auspices du bon déroulement du petit train-train de la comédie, les ingrédients rebattus du discours idéologique de sape soutenant la machine capitaliste face à toute contestation un tant soit peu rigoureuse. On aura compris que l’écriture du personnage de Scott (son dialogue, ses agissements) ne pouvait, de toute façon, décemment lui laisser d’autre possibilité.

Dans un second temps, « Poppy » (ici sans doute au sommet de son cabotinage insupportable) et sa bande, croisent le fer avec la sœur installée, avec la famille, qu’elles font toutes mines de fuir tout en vivant quand même en vase clôt entre sœurs. Là encore, le paradoxe de la situation réside dans le fait que rien ne s’oppose véritablement à la cellule familiale caricaturale, sinon la plainte puérile de la perte de sa libre régression chérie (ne plus pouvoir jouer à la console, ne plus pouvoir aller boire des canons au club).

Be Happy

Ajoutons qu’aucune altérité ne vient véritablement troubler les relations de « Poppy » avec ses élèves, et si c’est le cas (un élève au comportement violent), un travailleur social, qui plus est prince charmant, est convoqué, et tout rentre dans l’ordre incessamment. « Poppy », elle, comprend aussi ce clochard qu’elle rencontre dans la rue et qui lui parle curieusement, de même qu’elle garde un souvenir merveilleux de ses voyages de jeunesse au Vietnam… Tout est top, un cœur gros comme ça, et un altruisme qui réchauffe face à l’indifférence ou à la méchanceté de ses concitoyens. Le seul hic, c’est internet. Un peu réac, me direz-vous, mais pourtant c’est la bête noire des instits réunies, soudain les mines sont sombres lorsqu’on en parle. Pour résister à ce phénomène grandissant chez leurs jeunes élèves, elles préfèrent une petite séance au club de trampoline ou de flamenco.

Mike Leigh oublie que les jeunes gens d’aujourd’hui, pour se confronter à l’état de conservation de l’âge adulte, font exister bien d’autres alternatives aux enfantillages niais qu’il nous propose par le biais de ses personnages. Qui plus est, cette « attitude » schizophrénique est caractéristique de l’attachement le plus total à un système libéral auquel il vaut mieux pour le réalisateur, semble-t-il ne pas trop toucher. Si Claude Chabrol rabattait Gabrielle sur une entrée en scène sans issue à ses questionnements sur ce qu’elle souhaite faire de son propre corps, Mike Leigh laisse lâchement entrevoir au final que « Poppy » basculera manu militari, l’amour trouvé, dans le camps des adultes. Pour Leigh, il semble ne rien y avoir entre l’enfant et l’adulte, ou du moins ceci ne l’intéresse pas, il est temps pour lui de se retirer discrètement, c’est le travelling arrière clôturant le film sur « Poppy » parlant à son petit copain au téléphone.

Ces deux films ne mettent en scène que faux arrachements de la jeunesse hors des forces négatives de notre temps. Ils le font sans talent, l’un par attachement malgré tout à des valeurs totalement obsolètes, l’autre par jeunisme, les deux par préservation d’un certain ordre du monde. Chabrol et Leigh sont deux auteurs en échec à la modernité du cinéma actuel lorsqu’ils s’ingénient à nous parler de leur maîtrise de la jeunesse d’aujourd’hui, il y en aurait bien d’autres à citer (dont certains qui ont même tout simplement renoncé à filmer la jeunesse), à commencer par Téchiné et sa récente Fille du RER (2).

JM

(1) « L’idée, c’est que la magie est un trucage qui s’ajoute à ceux de la télévision ou du monde de l’édition… Le salut dans un univers truqué ne peut venir que d’un trucage supplémentaire. Le titre, qui renvoie lui-même à la magie, pourrait être allégorique, alors qu’il n’en est rien… » C. Chabrol, entretien au site fan-de-cinéma.

(2) On peut constater que les deux films partent d’un fait divers. A ce sujet, à lire prochainement le texte de balthazar claës sur ce site.

Ce texte est en dialogue avec deux autres textes disponibles en ligne :

celui de jll sur le Chabrol

celui de Vincentdel sur Be Happy

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