Game other

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Si la prison revient fréquemment par ici ces derniers temps, sur le blog, ou sur le forum des Spectres, on pourrait dire qu’il s’agit d’une pure coïncidence du calendrier des sorties qui, à quelques semaines, mois d’intervalle, propose des films tels que Hunger, Mesrine, Un prophète, Or, les murs, Bronson ou encore Ultimate Game (que nous allons évoquer dans un instant) qui viennent d’horizons aussi divers que variés mais qui ont tous pour trait commun l’incarcération.

On pourrait aussi évoquer le « fait d’actualité », tant il est vrai que ce qui se passe actuellement dans les prisons, en France en particulier, du nombre en hausse de suicides de détenus aux révoltes des gardiens quant à leurs conditions de travail en passant par les évasions, trouve un écho particulièrement vif dans les médias. C’est une possibilité car, après tout, bien des film sortent également et qui retiennent sans doute beaucoup moins notre attention, sur lesquels nous n’éprouvons pas forcément la nécessité de revenir, que ceux cités ci-dessus. Il importera tout de même de constater, en étant tenté de se mettre à l’écart de ce jeu médiatico-politique sans pour autant bien sûr ignorer la réalité de la situation, que cette actualité supposée, qui fait périodiquement les gros titres des journaux et dans la manière même dont elle fait sans cesse retour depuis des années, ne masque pas autre chose que les questions d’ordre politique très anciennes en France que posent ces lieux tabous que sont encore les prisons.

Ultimate Game, film d’anticipation de Mark Neveldine et Brian Taylor, est-il aussi un film d’émancipation ?

Le « Game over » des jeux vidéos signifie bien souvent pour les joueurs, non pas la fin du jeu, mais bien plutôt, la faim du jeu, le début d’une autre partie. C’est que, pour une raison x ou y, le joueur a perdu une vie et est de ce fait contraint de recommencer pour repasser par le point où il a, à un moment donné, cru trépasser.

Une fois n’est pas coutume, commençons par la fin pour évoquer Ultimate Game, par ce « Game over » qui s’affiche sur l’écran au dernier moment du film juste avant le générique final. C’est qu’au cinéma, un « Game over » n’est pas tout à fait un « The end » ni même un « That’s all folks ». Rejouons, nous aussi, le film. Prenons le temps de relancer les dés, en jouant différemment au second coup, en étudiant par exemple plus en détail la règle du jeu puisque nous aurions affaire à un jeu (filmé).

Kable, prisonnier emprisonné dans un jeu de massacre réservé aux condamnés à mort appelé Slayers, doit gagner un certain nombre de parties afin de soi-disant obtenir sa liberté. Ses faits et gestes sont pilotés à distances par Simon, un jeune joueur virtuose du jeu vidéo, mais il parvient tout de même à s’enfuir de l’arène de jeu qui lui est imposée et à partir à la recherche d’abord de sa femme enfermée, elle, dans un Sims avec des êtres humains, puis de sa fille retenue par le grand manitou de ce jeu vidéo directement relié à de la chair humaine qui fait un carton.

Ultimate Game

Le combat est classique, il oppose à ceux qui le séquestrent un esclave ayant soif de liberté, enfermé dans le jeu sadique et voyeuriste de gladiateurs d’un autre. Le cinéma a déjà, et de manières très différentes, raconté cette histoire. De Spartacus à Running Man, en passant par le bien nommé Gladiators de Peter Watkins.

Étudions donc un peu la règle du jeu. Pour être honnête, celle-ci doit nécessairement offrir une possible sortie au personnage désirant se libérer. Qu’en est-il réellement ? Nous l’avons vu, en clôturant leur film par le fameux « Game over », Neveldine et Taylor rabattent la liberté si chèrement acquise par Kable et sa famille (sic) sur une fin de non-recevoir. Cette inscription a une histoire dans le film, elle est sauvagement diffusée par un groupe de pirates rebelles qui envoient des messages d’émancipation aux usagers des jeux vidéos et à la masse des spectateurs devant les écrans géants, pour les prévenir du système mensonger dans lequel ils vivent. Avec ce « Game over » final, les cinéastes petits malins tombent dans le piège postmoderniste du simulacre intégral, quand bien même il se veut baigné dans un cadre sci-fi. L’image cinématographique n’aurait plus d’autre vocation que d’enregistrer un pseudo-réel dans lequel le virtuel prédomine toujours, l’ensemble du film n’étant en dernier recours qu’un jeu dans le jeu. La liberté des personnages est prise dans un jeu de poupées russes qui sans arrêt l’assujettit à rester de l’ordre du trompe l’œil au nom d’une soi-disant libération finale du spectateur qui devra quand même avant en avoir eu pour son argent. C’est un fait que, contrairement au travail politique d’un Watkins, Neveldine et Taylor ne remettent jamais sérieusement en question le spectacle qu’ils produisent. D’où l’intérêt qu’il peut y avoir à s’approprier leur « Game over » pour rejouer et effectuer au moins une ébauche de ce travail, une forme de critique de la critique.

Cet enchaînement en continu rappelle une publicité récente pour un de ces grands centres de détente construits de toutes pièces qui circulait récemment sur le net. Elle jouait la carte du produit qu’elle vendait contre une pseudo-aliénation des écrans fatals. On y voyait un personnage de jeu vidéo qui venait toquer de l’intérieur contre l’écran de la console, appelant le joueur qui s’était absenté à reprendre sa manette. Un élargissement du plan nous laissait comprendre que le joueur était parti pour l’un de ces parcs à piscine géante, entourée de végétation artificielle. C’est ainsi que d’une manière extrêmement roublarde était vendu au client potentiel un espace à la réalité reconstituée sous cloche contre l’espace d’un monde vidéo virtuel. Cette publicité opposait les deux sphères, là où du second espace au premier, il existait en réalité une sorte de continuum sans doute beaucoup plus inquiétant et monstrueux que l’espace de synthèse en lui-même qu’elle appelait à quitter suivant son intérêt. L’appel gentiment fasciste au corps sain pour rejoindre la sphère toc d’un de ces centres passait aussi par une interruption de programme, une forme de « Game over ».

Nous l’avons vu, dans Ultimate Game, les personnages sont tous expédiés en dernière instance dans le virtuel pour sans doute nous renvoyer, nous, dans le réel. Mais le film, cantonné dans la gestion incessante de ses exploits pyrotechniques, échoue à nous donner une idée de celui-ci, à émettre une quelconque vérité, se bornant à dénoncer un mensonge.

Les cinéastes portent un regard extrêmement méprisant et haineux sur l’individu qui joue chez lui au jeu de Sims. Il y a ici un contraste saisissant entre cet homme outrancièrement gros (on pense à la caricature des humains bouffis satellisés de Wall-E), particulièrement répugnant, cloîtré chez lui dans le noir avec sa collection de télécommandes et d’écrans, et l’esthétique colorée et sans arrêt en mouvement de l’espace du jeu de Sims. Toutefois, le contraste s’annule d’une certaine manière tant, d’un côté comme de l’autre de l’écran, ce sont êtres monstrueux (ceux devant l’écran façonnant ceux derrière) et espaces archétypaux. Reconnaissons à Neveldine et Taylor le mérite de décrire là une société au stade terminal du matérialisme démocratique, c’est-à-dire au moment où celui-ci a totalement basculé dans une sphère virtuelle faisant l’apologie de la différence (proche en cela de la représentation-clientèle de tout un tas de publicités pour divers opérateurs téléphoniques ou internet) mais ne laissant prisonniers devant les écrans que rebus dans le « réel », qu’épaves larvesques se dépravant par procuration ou corps dandinant énergiquement.

Au contraire, dans Hyper Tension (2007), Neveldine et Taylor misaient sur une adéquation parfaite entre sphère réelle et sphère du jeu vidéo type Grand Theft Auto comme décors des exactions de leur personnage principal. Nous étions alors spectateurs de quelque chose qui avait tout à voir avec un de ces jeux critiqués dans Ultimate Game. Le virtuel, l’anéantissement du réel, contrairement à certains films français (mettons Le Convoyeur, par exemple), ne passait pas par un vidage des lieux pour pouvoir tourner le film, au contraire il fallait donner l’illusion d’une ville habitée mais réduire la population qui l’habitait à de vulgaires figurines, poupées de chiffons (ou de chiffres) qu’au gré des missions on renverse en voiture, on moleste, devant lesquelles on baise comme si elles n’étaient pas là. Dans Ultimate Game, les cinéastes passent de manière un peu hypocrite à un niveau surplombant, ils annulent leur critique en omettant de se placer eux-mêmes également nettement et dès le début du côté de ceux qui « tirent les ficelles ». Leur choix paraît d’autant plus suspect quand on connaît leur penchant pour la réalisation de spectacles tels que Hyper Tension.

Voilà donc un cinéma largement emprisonné dans ses artifices de mise en scène, qui n’offre et ne s’offre pas d’autre liberté que de se cloisonner volontairement dans un périmètre par essence virtuel, dans lequel il n’y a pas juste du virtuel mais régit par le virtuel.

Jean-Maurice Rocher

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