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The Limits of Control

Jim Jarmusch a-t-il atteint ses limites, les a-t-il dépassées ? Ses errances mythiques, en l’amenant au fin fond de l’Espagne l’ont-elles perdu ?

Ce sont des questions qu’on peut se poser.

En radicalisant son style, en tendant vers une forme d’abstraction poétique très contemporaine, pour ne pas dire branchée (c’est-à-dire courant le risque de la pose, de l’artificialité etc), il a certainement abandonné ce qui faisait un peu de son charme : l’humour et la truculence des dialogues et des situations.

Mais on pourrait également se dire, après tout que plus qu’une fuite en avant, The Limits of Control opèrerait un retour aux origines, si on songe aux péripéties des personnages de Permanent Vacation ou Stranger than Paradise, déjà peu loquaces à l’époque.

Alors que penser ?

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Mission Impassible. Birdland

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Il était une fois la musique, la création musicale, les thèmes, les variations autour du thème.

Fantasia !

Le principe de la variation dans la musique se résume à conserver un motif, une idée musicale ; voire même carrément un thème – et à le faire varier de multiples façons, d’itérations diverses qui se rejoignent dans le fait que cette idée, motif, se retrouve altéré, modérément modifié ou arrangé différemment.

Il est possible que des musiciens, auteurs, compositeurs et autres me tombent sur le dos pour avoir tracé un tel schéma grossier mais il n’en faut pas plus pour comprendre ce qui fait le cœur du dernier film de Jim Jarmusch. J’ai bien écrit dernier et pas nouveau, parce qu’il n’a rien de nouveau ; Jarmusch reprend des thèmes de sa filmographie passée à laquelle il incorpore une sensibilité musicale exacerbée. C’est-à-dire qu’il fait le même cinéma qu’à ses débuts.

 

Dans plusieurs entretiens, au travers de quelques paroles collectées du cinéaste, on est forcé de retrouver ce motif musical qu’il évoque au sein de la création. On sait bien que la création de la musique de Dead Man a été un grand moment pour Jim Jarmusch et Neil Young, qu’elle fut écrite en grande partie pendant une diffusion du film. Un genre de ciné-concert.

Limits of control part d’un thème : un tueur solitaire et mutique part, s’arrête, reste seul, rencontre quelqu’un, échange quelque chose, reste seul, va voir une œuvre d’art, reste seul, repart. Puis, ce même schéma varie. En gros, une vingtaine de pages du scénario ont été écrites, et le reste, improvisé, on sent bien qu’il y a des plans travaillés et d’autres chopés par le hasard, la chance, le moment; au sein du gros bordel qu’est le film et sa mise en scène (certains moments ont dû être tourné sur le vif, entre deux ruelles), le mince fil écrit est ce thème là. Le reste est, très certainement, improvisé.

D’où l’absence de fil conducteur, d’où, aussi, une légèreté et superficialité dans le message délivré qui ne sait jamais vraiment très clair ou intelligible dans un premier temps ; ni jamais vraiment convaincant dans un second. S’il faut effectivement attendre la quasi fin du film pour saisir les enjeux des échanges de messages codés comme un face-à-face entre deux visions du monde, entre une révolution en devenir et un ordre en place, on se plante, on se goure et le film n’a strictement rien à dire à ce niveau là.

Ce qu’il faut vraiment saisir dans Limits of control, c’est plutôt la question de savoir jusqu’où peut-on contrôler une oeuvre d’art, en la fixant, en la montrant telle quelle pour référence ? La toute fin du film, la dernière image après le générique révèle justement ce qu’en pense exactement Jarmusch.

Parce que si ce dernier reprend un même thème tout du long, il reprend aussi toute la gamme de repères et clichés qui appartiennent au film de gangster, au cinéma policier et tout cela est certainement bardé de références qui n’ont rien à voir à priori entre elles : Le Samurai de Melville, Reich, le Punk… j’en oublie et n’en reconnais pas toutes. Tous les thèmes du film noir sont là, les personnages mystérieux, les destins tragiques, les histoires d’amour impossibles, les références mythologiques…. Et puis Jarmusch varie dessus, ne se préoccupe pas de ce qu’il faut faire, ou ne pas faire, mais de ce qu’il veut vivre, veut sentir.

Tout cela est vide quelque part, tout cela est vain, comme l’annonce régulièrement les citations « la vie ne vaut rien » ou bien le petit proverbe lancinant qui résume sensiblement la même chose. C’est volontaire, et même, très certainement, inévitable, puisque le film n’est plus contrôlé, contrôlable. Le film devient une immense itération sans aucun sens, farci de références et de mystères, de demi-mots et de répétitions, de tournants inexpliqués.
Aucune référence directe n’est faite durant le film à Reich ou à Glass mais on ne peut s’empêcher d’y penser. Entre Limits of control et ce que l’on appelle la musique minimaliste (ou répétitive, choisissez votre catégorisation), il y a un lien, qui dépasse la simple analogie mais va chercher ailleurs, dans la création même, dans la conception de l’œuvre d’art.

Limits of control c’est un film aussi qui raconte sa création, des trucs sont ratés, d’autres réussis, mais au fond, Jim Jarmusch affiche sa façon d’écrire (on voit clairement qu’on a invité des copains à jouer), de penser le film (il fait intervenir la musique qu’il écoutait en écrivant tout le long du film) et de le vivre (il le finit sur une note) et c’est probablement ce que le film comporte de plus intéressant. On peut rester totalement hermétique à cette façon de faire, ne pas saisir les ressorts de l’itération mais c’est parfait.

Parfait parce que ce film est un film sur la subjectivité, sur ce que les aéroports cachent et surtout c’est la plus réussie des comédies musicales. Et puis, peut-être aussi, parce qu’il ne vaut rien.

Simon Pellegry