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La Révolution est une fête mobile, dit le cinéma (1)

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Une statue surplombante + une foule qui monte à l’assaut + on tend des cordes + la statue est effondrée… Dès le début d’Octobre, Eisenstein expose le conflit figuratif qui traverse tout le film, entre le mouvement révolutionnaire et le statisme de la réaction. Naturellement, la révolution y est ce qui survient, bouge, grouille et flue : les vagues de banderoles effaçant un orateur attentiste, la cohue des manifestants, la nappe des milliers de bras et jambes envahissant la cour du palais d’Hiver. Tous les défilés convergent sur la Perspective Nevski – mouvement – mais les mitrailleurs contre-révolutionnaires sont déjà là aux aguets, tout comme les Bourgeois sont déjà sur la route de la bannière révolutionnaire pour la bloquer et assassiner, immobiliser mort son porteur. Assis devant ses téléphones, le Premier ministre du Gouvernement provisoire ordonne de lever les ponts et propage ainsi son immobilisme à la ville entière. Car les vitesses et lenteurs idéologiques se communiquent aussi. Bien sûr, le drapeau et les exemplaires de la Pravda sont jetés dans la Néva et vont, portés au fil de l’eau, chercher les marins de l’Aurore pour libérer les ponts ; mais là, il s’agit avant tout d’un faux-mouvement de la Bourgeoisie – faux mais inévitable pour illustrer le processus par lequel la Bourgeoisie prépare les conditions de sa propre défaite (1). Mais il est beaucoup plus fondamental que Kerenski et Kornilov soient l’un comme l’autre des Bonaparte de plâtre (2), et que la sclérose de la Bourgeoisie au pouvoir agisse comme une peste mal intentionnée, se propageant aux soldats coincés dans leurs tranchées comme aux femmes faisant la queue pour une bouchée de pain. L’immobilisme procède du gouvernement bourgeois comme d’un centre diffusant à travers l’appareil répressif d’État : armée, police. Et il y a une dissymétrie forcée avec la propagation révolutionnaire qui ne dépend pour sa part d’aucun centre. C’est que l’Octobre d’Eisenstein est une révolution populaire et la mise en mouvement des masses doit y être un résultat de leur volonté propre. Alors, à la force centrifuge de l’État bourgeois, le film oppose un caractère centripète de la révolution, dont le mouvement d’ensemble est essentiellement holiste (voir la synchronie du début de la prise du palais d’Hiver et de la décision de l’attaque par le Congrès des Soviets) et se constitue par la conjonction d’une multitude de mouvements particuliers et apparemment autonomes, à l’image de l’agitation déréglée mais cohérente qui règne à Smolny. Lire la suite »