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Spectres du cinéma #4 (webzine)

Spectres du cinéma #4

Sommaire #4

Juste une conversation avec…

Les employés des CNP de Lyon    4

Admiration de… Richard Linklater

Me and OrsonWelles (Le_comte)    18

Cinéma(s) aux marges

Sur la route, lettre ouverte (Jean-Maurice Rocher)    23

Variations du sujet : playtime

Les Attrape-nigauds (Borges et Adèle Mees-Baumann)    34

Les points de réel ; passion du semblant et montage du réel

Les voix du peuple (Jean-Maurice Rocher)    67
Mobile suite Gundam, nature de l’ennemi (Mounir Allaoui)    72
Rire et mourir (Lorin Louis)    79

Zéro de conduite

Au milieu coule Desplechin (Stéphane Belliard)    84

Ruines d’un sourire (Les Spectres)

Herbier imaginaire de la BA de Film socialisme 92
Quo vadis Godard Quo vadis cinema    102

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Autopsie d’un rire

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Funny Poeple (J. Apatow)

Des gens drôles ou de drôles de gens. Very funny people. L’un s’en va mourir, l’autre n’est même pas encore né. Et s’y incrustera une figure féminine, morbide rappel d’un souvenir bel et bien passé. Le trio d’affiche est ainsi réuni. Et Judd Apatow, dans cette dernière réalisation que l’on présente un peu partout comme une œuvre de maturité, aime à brouiller les pistes : on ne sait s’il pleure une vie qu’il a choisie ou qu’il a manquée. Bien évidemment, le long cheminement de ces deux heures de film ne laisse aucune place au doute. Le faux moribond et le véritable primo-arrivant du rire seront renvoyés dos à dos et seule la famille, cette sainte famille chère au réalisateur, est sauve. La valeur qu’elle cristallise triomphe avec elle, et cela malgré l’hypocrisie et la duperie.

George Simmons (Adam Sandler), roi du stand-up, est un pauvre type. Il est la mort du comédien, le comédien mourant. Son médecin nous fait bien rire, avec la bonne vieille blague du « Vous allez mourir » et s’amorce ainsi la comédie sursitaire. Du coup, le pitre fait pitié ; il s’aventure, esseulé dans le monde de sa villa, à travers de vieilles captations, de vieilles VHS sur lesquelles il apparaît, radieux et goguenard, enchaînant les blagues téléphoniques et les rigolades devant l’objectif. Ces sortes de stock-shots d’un autre temps sont par ailleurs filmées par Apatow lui-même, à l’époque de l’âge d’or du Saturday Night Live auquel participait Sandler. Mise en abîme du travail d’Apatow, de son évolution au sein du genre d’airain qu’est la comédie U.S., où l’on traverse les cahots d’une photographie vivante, instable pour arriver à la captation numérique, plus fluide, plus installée que semble représenter Funny People.

Apatow, toujours prompt à renverser le rythme filmique en passant du registre grivois à celui du grassement pathétique, semble prendre plaisir à filmer le désarroi de son personnage, et ce jusqu’au bout, jusqu’à son impotence, celle de ne plus faire rire, de ne plus réussir à faire rire et à éveiller chez le spectateur les larmes attendues. À plusieurs reprises, sorte de suspensions au milieu de moments comiques, il revient à la charge, que ce soit à l’occasion de l’écoute d’une tracklist qui éveille en George Simmons des sentiments troubles ou lors de la solennelle heure de vérité avec son ex-femme (Leslie Mann, Mme Apatow à la ville). Le pathétique, que l’on retrouve telle une mécanique suisse dans toutes les précédentes réalisations du trublion, est toujours intrinsèquement lié au comique, comme si la décharge cathartique de la vulgarité, des mots gros et gras devait être équilibrée par celle des émotions que la première tente de neutraliser. Savante alchimie qui fonctionne, bon gré mal gré, mais qui, par sa récurrence, finit par élimer le procédé. On est en terrain connu, ce qui peut faire autant plaisir qu’irriter.

Une fois son pouvoir épuisé, une fois que la mort l’a totalement possédé, que sa faculté de rire et de faire rire n’est efficiente qu’à la condition de sa morbidité et de sa vanité, notre Don Quichotte en sursis a besoin d’un Sancho Pancha. Il trouvera en Ira Wright (Seth Rogen), jeune espoir désespéré du stand-up, le faire-valoir d’une inspiration désormais emprisonnée par cette mort en puissance. Le clown triste découvre alors une amitié en un binôme improbable, contradictoire, cette bonne vieille science des paradoxes de personnalités que la patte d’Apatow aime mettre en valeur, dans son écriture, ses réalisations et ses productions. On est conscient que ça ira mal, on pressent que l’un des deux va, par une action juste et louable, mettre le feu aux poudres, qu’ils vont se battre, sinon entre eux, tout au moins contre quelque chose ou quelqu’un qui scellera leur désunion. Ils vont se retrouver aussi, peut-être grandis par la mésaventure ; ils sauront se réconcilier et bâtir leur nouvelle relation sur d’autres valeurs, reconquérir un temps qui sera perdu et qui les aura menés vers leur séparation. Ces balises, cette architecture qui nous fait tout au moins reconnaître Apatow comme un auteur, comme une autorité sur une œuvre qui est, au final, la déclinaison d’un même thème, renforcent notre impression de déjà-vu, le sentiment de retrouver un champ de significations déjà parcouru, déjà exploré. Un confort, également, celui de se laisser promener dans un univers familier, ou de familiarité, sans prendre de grands risques. Aucun renouvellement, seule la confirmation d’une formule qui fonctionne, sinon sur le public, tout au moins sur son créateur. Une œuvre de maturité peut-être celle d’un regain, d’un renouveau. Ou celle d’une confirmation…

Funny Poeple (J. Apatow)

Un bémol, peut-être. Un bémol qui prend sens lorsque Funny People s’accole à l’univers Apatow. Le milieu protégé de la famille vacille. George Simmons, croyant voir la camarde frapper à sa porte, solde les comptes de sa vie. Et en mesure les lacunes. Son ex-femme, figure fantasmée d’une temporalité évanouie, elle aussi morte et enterrée, mais exhumée pour l’occasion, devient son aspiration existentielle. Et à travers elle, la famille qu’il n’a jamais eue, qu’il n’a jamais gardée, la sienne comme celle des siens. Et, pulsion de vie, pulsion de destruction ; son désir sera l’anéantissement de la famille de son ex. Ou tout au moins, la tentative inconsciente. En se frottant à ce qui lui est refusé, à cette chance qu’il n’a su saisir, George Simmons perdra tout, amitié, amour, famille, enfants. Il devra retourner au monde auquel il appartient. Les choses ont trop tardé, le temps est irréversible et vouloir le rattraper relève de la transgression. Le clown est condamné à la tristesse. Cette famille qu’il voulait dérober peut-être, établir sur du sable sûrement, s’écroule et avec elle l’amitié professionnelle d’Ira. La famille n’est pas inébranlable. Si elle assume sa fonction asilaire, elle n’est pas à l’abri des tempêtes et sa base n’est pas infaillible. Mais elle ne sombre pas. George et Ira, ces deux intrus, seront alors tous deux renvoyés dos à dos. La famille est une clôture qui traite avec cruauté ceux qui tentent de la violer.

Et sans compter sur la mort qui elle, s’invite dans cette grande valse des bonnes et solides valeurs. La mort d’un comedian ; la mort d’un comique ; la mort d’un rire. Une fois le coup encaissé, une fois l’annonce digérée (celle du médecin à laquelle répond le regard fuyant de George Simmons, directement fixé sur une photo de famille) et une fois épuisées bandes magnétiques des joyeux souvenirs et boîtes de kleenex, reste cette présence, implacable, indissociable. Alors, on rit de la mort et de la vanité des choses ; on rit avec la mort. L’incongruité fait office de ressort comique, sorte de détendeur grotesque : on va jusqu’à implorer l’autre, avec toute la charge émotionnelle et dramaturgique adéquate, d’abréger ses souffrances – ou son attente –, et une fois le marché accepté, on dévoile la blague en renvoyant l’autre à sa propre attitude. À sa propre attitude envers la mort. Et on verra aussi que la mort, d’un prétexte narratif sans grande envergure, devient la maîtresse de la petite tragicomédie, l’ordonnatrice du film. Et même quand elle est appelée à disparaître, quand à la grâce d’une rémission providentielle, elle est amenée à être évincée, on la fait survivre en la mimant, en faisant semblant de continuer de mourir pour maintenir le background dans lequel se déroule ce qui vire finalement à la farce. Toucher aux essentiels comme un retour aux origines du rire : mort et comédie savent former toutes deux un mariage complet.

Reste à ausculter ce qui transparaît de cette œuvre de « maturité ». Bicéphalie d’Apatow qui ne peut s’empêcher derrière un rire aussi libéral que libérateur, de l’étouffer dans une morale superficielle ou discutable (le paradis banlieusard de 40 ans, toujours puceau (2005), l’anti-avortement d’En cloque, mode d’emploi (2007) tout en insistant sur les valeurs maritales et familiales…). Et dans un même temps, il ne peut s’empêcher de phagocyter cette histoire qui est la sienne, en renvoyant à de nombreuses références autobiographiques, à lui comme à celle de Simmons/Sanders. Et de traverser les corps, s’aventurant du personnage de Ira (il a écrit de nombreux sketches pour Sandler) à celui de George (le comique qui ne peut plus rire ou faire rire), en passant par le sexual hero d’En cloque, mode d’emploi, Eric Bana (le père improbable de la famille d’Apatow, femmes et filles confondues). Le jeune génie de la comédie US n’explore pas plus loin que ne lui permettent ses propres balises, la maturité ne gagnant pas plus de valeur dans le ressassement de ce qui a toujours été exploité dans ses opus précédents. Funny People n’est pas une somme nulle, un apport négligeable, mais force est de constater que pour Apatow, la maturité s’affirme sous le signe d’une confirmation. La confirmation de l’emprise d’un style sur un genre. Et c’est ce qui donne au film, à défaut d’un véritable regard sensé et réfléchi sur une pratique personnelle, une certaine ouverture, une ouverture vers l’avenir non pas d’un genre, mais, précisément, de cette emprise. Sur l’avenir de la franchise Apatow.

Lorin Louis