De Grémillon à Spring Breakers

Stéphane Delorme ; à chaque fois que je lis ses éditos, je m’émerveille, et m’épate ; je me dis «  mon Dieu, c’est pas possible, c’est le rêve de Nietzsche, ce bonhomme. C’est le modèle définitif d’une capacité d’oubli surhumaine  ». D’un édito à l’autre, il a oublié chacune de ses affirmations, de ses croyances, de ses valeurs. Aucun sens de la fidélité, de la continuité ; même madame Bovary devait moins s’emmerder. À croire que c’est pas le même homme d’un mois à l’autre. Il y a deux numéros à peine, Delorme nous ressuscitait, sans que personne ne lui ait rien demandé, Jean Grémillon (le cinéaste maudit) jamais vraiment défendu par les Cahiers, afin de montrer à Abdellatif Kechiche, qui n’arriverait pas à maîtriser ses pulsions, sa voracité, son naturalisme cannibale, la nature de l’authentique esprit français, scrupule, délicatesse, amitié… C’était magnifique. Une fantastique déclaration d’amour. On se disait que l’esprit de Grémillon (paradigme de l’esprit français authentique) allait désormais déterminer toute la politique esthétique et humaine des Cahiers. On a même murmuré que les Cahiers allaient changer de nom : «  Les Cahiers Grémillon  ». Quelle illusion c’était. Le mois d’après, adieu au lyrisme à la française, à la Bretagne, aux tempêtes de mer, aux mystères de l’âme, à Jean Gabin, à Michelle Morgan… Tout ça ne l’intéressait plus, c’était plus son truc. Sa passion ce mois-là, c’était l’hiver, les films et les contes d’hiver. Delorme allait se faire esquimau, s’acheter un traîneau, des chiens, des loups, des chiens-loups, et se lancer sur les traces de Nanook… Nouvelle erreur ; on se laisse toujours prendre. Dans son dernier édito, celui du top 10, présenté comme une analyse de sondages ou de résultats électoraux, plus de lyrisme à la française, de délicatesse, de scrupule, de voix murmurées, de fourrures, de musique folk au coin du feu. Le critique veut du hard. Il a besoin de se lâcher, de libérer ses pulsions, d’un break, d’un spring break (forever). Ses modèles, c’est plus l’hiver joycien, le gentil Grémillon, mais le gangster rappeur (blanc, bien entendu, c’est plus glamour) entouré de bitches. Vive l’hédonisme, le sexe, homo, hétéro, les maillots, la nudité. Une vraie Britney Spears. À chaque fois, il nous refait le coup. Il joue avec notre cœur et nous fait croire que c’est plus que de la foutaise, ses éditos.

Borges

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