Outrage

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Outrage (T. Kitano)

Il  ne faut pas se fier aux apparences : Outrage est le film le plus  directement et le plus radicalement politique de Kitano. Et son enjeu  est tout autre qu’un simple retour aux premières amours. Achille et la  tortue ne mentait pas en annonçant, en conclusion de la trilogie  fantaisiste ou fantasmatique, un renouveau stylistique complet (1). Sous  les oripeaux fatigués du film de genre, Kitano reprend et subvertit tout  un pan du cinéma japonais, celui de ses années de jeunesse et de  formation autant que celui qu’il pratiquait lui-même, et inaugure une  nouvelle période dans son œuvre.


Interrogé sur ce tournant dans la  carrière de son ancien professeur de cinéma, le réalisateur Moriko  Tetsuya (2) le confirmait et l’expliquait par l’abandon des  préoccupations personnelles qui irriguaient ses ouvrages précédents. Et  effectivement, le personnage romantique dont la violence dont la  violence le dispute au désespoir, soit que l’une entraine l’autre ou  l’inverse, ce personnage reste au vestiaire, remplacé par une ribambelle  de caïmans cyniques et froids. Achille et la Tortue annonçait déjà  l’évolution en congédiant ce nihilisme flamboyant pour lequel Kitano  s’est fait connaître en Occident (particulièrement avec Sonatine) mais  qui n’avait plus lieu d’être puisqu’il supportait des conflits désormais  réglés et des inquiétudes dépassées. En somme, le « personnel »  kitanien n’est plus ce qu’il était et Outrage n’est de ce point de vue  pas plus commercial ou moins investi que ses autres films. En témoigne  l’intensité du contenu référentiel qui le traverse. Au début de Glory to  the filmmaker!, Kitano se servait des moniteurs d’imagerie médicale  pour renommer son cerveau cinéaste avec les noms de Ozu Y, Fukasaku K,  Kurosawa A et Imamura S. Et sauf pour Ozu, ces figures  cinématographiques intimes se retrouvent dans Outrage (3). Mais elles n’y  opèrent pas comme des clins d’œil aux initiés, à la Tarantino, pas plus  que Kitano ne joue avec les spectateurs à une espèce de « Où est Charlie ? » spécial cinéma japonais. Elles donnent plutôt lieu à tout un jeu de  renvois, un enchâssement des unes dans les autres (Kitano et les poupées  russes) par lequel le film produit du sens.

Trivialité du criminel

Kitano  n’a jamais caché sa dette cinématographique envers Fukasaku. En faisant  ses débuts derrière la caméra avec Violent cop, il remplaçait en fait  le vieux Maître qui avait abandonné le projet par peur de devoir diriger  le comique Beat Takeshi. Il finit quand même par l’enrôler pour Battle  Royale, tandis que Kitano lui rendait un hommage appuyé dans son  Sonatine en reprenant des éléments de Guerre des gangs à Okinawa. Enfin  Outrage, qui est la relation de l’ascension rapide et de la destruction  brutale du clan Otomo pris dans les intrigues intestines du milieu  yakuza, paraît inspiré de Combat sans code d’honneur, chronique de la  constitution d’un clan dans le Hiroshima d’après-guerre, de sa montée en  puissance et de sa décadence provoquée par l’avidité des uns et des  autres et par les manipulations de son caïd et du Parrain local.
D’Outrage à Combat sans code d’honneur, des motifs se retrouvent avec des  variations. Le corps tatoué de Misuno faisant l’amour pour la dernière  fois évoque irrésistiblement celui de Hirono Shozo dans des  circonstances presque semblables. Les phalanges coupées et offertes en  réparation des offenses sont identiquement rendues par le Parrain dans  les deux films, accompagnées d’un don d’argent qui sert surtout à  appuyer la domination du donateur et à obliger le bénéficiaire à un  règlement de comptes clan contre clan. Mais à la différence de ceux de  Kitano, les personnages de Fukasaku sont aveuglés par le jingi,  notion rendue imparfaitement dans le titre français par « code  d’honneur » mais qui renvoie plutôt à une suite de conduites  ritualisées, dont l’obéissance au chef jusqu’à la mort et la mutilation  propitiatoire sont les plus connues. Hirono pense qu’il fait l’amour  pour la dernière fois parce qu’il a accepté la mission que lui a confiée  son patron, dût-elle lui couter la vie, mais il s’agit aussi bien d’une  illusion puisqu’il survit finalement à toutes les purges et les  vendettas. Quant au don d’argent en échange de la phalange coupée, il  n’oblige son bénéficiaire qu’en tant qu’il reste régi par le code rituel  du jingi, en l’occurrence le financement des funérailles du  moignon. Combat sans code d’honneur montre ainsi l’importance  idéologique du jingi comme mode de pacification de la société  dans le chaos de la défaite, puis son délitement face à une nouvelle  réalité, où business et finances ont plus d’importance que les partages  claniques. À la toute fin du film, Hirono Shozo, corps maigre flottant  dans son costume, reste le dernier représentant du règlement  traditionnel et se pose dans un rapport de répulsion à ce que sont  devenus les yakuzas modernisés. Outrage se construit au contraire sur  l’absence de cet homme contre son milieu au nom des traditions même de  ce milieu. La phalange coupée est tout bonnement refusée comme pratique  obsolète et démonétisée, tandis que le don d’espèces en est déconnecté  et directement branché sur les tueries à venir. Et Misuno ignore qu’il  fait l’amour pour la dernière fois car il n’a aucune idée de mourir pour  son patron, ça ne fait pas partie de son programme qui parait plutôt  être de s’enfuir le plus vite possible. Les personnages sont ainsi  débarrassés de toute illusion, non seulement ils se savent pris dans un  complexe d’intrigues et de manipulations multiples, mais ils s’en font  les acteurs volontaires, ils y rajoutent tout ce qu’ils peuvent pour  tirer leur épingle du jeu, s’emparer d’un nouveau territoire, devenir  caïd à la place du caïd. Les frères jurés se spolient et s’entretuent,  les comploteurs ne rêvent que de trahir leurs complices, le jingi n’est qu’une vaste farce, un hochet pour gangsters mal dégrossis, et il  ne reste personne, absolument personne, pour sauver la face de  l’éthique yakuza en se dressant contre sa corruption, quitte à y laisser  sa peau. Kitano s’oppose ainsi à la légende de la noblesse yakuza dans  la façon dont elle a été remise à un héros solitaire aussi bien dans son  propre cinéma que, à travers Fukasaku, dans tout le cinéma japonais.

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