Ce que l’on ne peut dire, il faut le filmer

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Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron (Nerval)
Je chante pour passer le temps (Aragon)

Lars von Trier n’aurait jamais dû dire qu’il était nazi.
Il y a tellement d’autres choses dégueulasses qu’on peut dire sans que ça pose problème. On peut dire que la famine est inévitable et naturelle. Que la guerre est juste tant qu’on est du bon côté du manche. Que les parlementaires sont dans leur droit en débattant de la conduite des opérations mais que seul le commandement militaire sur le terrain est légitime pour prendre les décisions qui s’imposent. Que de toutes façons les décisions s’imposent. Que les troussages de domestiques… hé hé ! Que les Noirs et les Arabes, c’est prouvé scientifiquement, s’adaptent mal à l’école. Que les Chinois sont étrangers à la démocratie et bouffent leurs morts mais on s’en fout tant qu’ils se tiennent tranquilles. On peut dire aussi qu’on a un souci avec les cités (ou les quartiers, ou les banlieues, c’est selon), qu’il faut y mater la racaille à coups de flics, qu’il faut leur envoyer l’armée pour sauvegarder le pacte républicain. Que l’école doit apprendre le plus tôt possible la discipline à nos chères têtes blondes… ou crépues. Que nous devons nous réjouir que les entrepreneurs se portent acquéreurs de la presse libre, ça sauve la liberté de la presse. Que nous devons nous réjouir que les entrepreneurs financent les universités, ça sauve l’indépendance universitaire. Que nous devons nous réjouir que les entrepreneurs prennent en main l’enseignement et la recherche et la continuité des services publics et l’organisation du « marché de l’emploi » (quelle blague !) et la gestion des prisons, parce que ça sauve l’enseignement et la recherche et les services publics et la vie des chômeurs et des taulards – et nous tous d’une foule de petits tracas quotidiens. Tant pis si cette main mise étatico-entrepreneuriale est justement la définition du fascisme. Faut pas tout mélanger. Et il ne faut surtout pas que Lars von Trier dise qu’il est nazi.

Il dit qu’il était juif et que ça lui allait très bien mais que les Juifs sont un petit peu casse-couilles à travers l’état d’Israël. Il dit qu’il comprend les nazis même s’ils n’étaient pas les meilleurs exemplaires de l’humanité. Il dit « I’m a nazi », ce qui est une remarque très con, juste con, qui donne envie d’adapter la réponse de Marx au « communisme » idéal de Feuerbach : un nazi n’est pas quelqu’un qui se déclare nazi mais l’adhérent d’un parti qui mène une politique inspirée du national-socialisme. Mais en fait, [nazi] dans la phrase de Lars von Trier n’a qu’un rapport très indirect avec une réalité nazie. Ce n’est rien d’autre qu’un nom de code, ou un leurre, ou un stimulus. [nazi] marche un peu au plan politique comme l’œdipe de la psychanalyse d’après Deleuze et Guattari : nos plus beau désirs de fuite y sont ramenés comme s’il s’agissait de la seule alternative à la Loi présente. Comment ne pas voir le double bind dans le petit discours de Lars von Trier : juif ou nazi, Israël ou Hitler. Il n’y a pas de partage ou de correctif possible : tout est piégé dans l’alternative telle qu’elle est donnée. Il ne s’agit au fond que d’une bouffonnerie par laquelle Lars von Trier se place à la limite intérieure de l’idéologie dominante – mais du bon côté de la limite, n’en doutons pas, là où le signe de son infréquentabilité reste tout à fait fréquentable. À preuve, le maintien en compétition de son film dont le propos est juste le même que celui du cinéaste.

Melancholia donc, un film auquel il ne faudrait pas enlever tout mérite, à commencer par son travail esthétique, ses compositions qui rappellent la peinture flamande ou le cinéma de Dreyer. Dreyer, un autre danois. Justine a d’ailleurs quelque chose d’une version négative du Johannes de Ordet. La déliaison confinant à la folie suivie d’une lucidité terrible face à la mort. Lucidité pour la mort chez Justine comme elle est pour la vie chez Johannes.
La première partie du film est une vision assez fine d’un processus dépressif. Von Trier est en terrain connu à ce qu’on nous en a dit. Justine est d’abord dans les liens. Lien professionnel, lien conjugal, lien sexuel : ceux qu’elle rompt volontairement sans que rien vienne s’offrir en échange sinon leur répétition promise dans la proposition du stagiaire mis en disponibilité. Et il y a les liens qui se délitent sans qu’elle puisse rien y faire : avec la mère, avec le père. Alors, entre rupture et impossibilité, Justine se trouve déliée, totalement et brutalement (en une nuit, celle de son mariage manqué). Elle est déliée et c’est son délire : elle sombre dans la dépression en mesure de l’absolu de sa liberté. Et elle ne tient dans le gouffre que par l’aide que lui apportent Claire et John. Qui eux vivent dans les liens parce que de toutes façons il n’y a pas d’autre manière de vivre sauf à mourir. Grace déjà dans Dogville et les esclaves dans Manderlay. Et il n’est pas trop difficile de voir en John, qui promet la vie après la mélancolie, une figure de Saint Jean l’apocalyptique et en Claire, qui écoute et croit John, Sainte Claire la servante du Seigneur (le cinéma de Lars von Trier est toujours religieux). Mais John ment pour mieux s’aveugler et Claire s’aveugle pour mieux mentir. Il faut dire qu’ils ont quelque chose à perdre. Leur enfant ? Ce n’est pas vraiment le problème, il n’a jamais trop l’air d’être le leur. Ce qui est à eux, c’est la massive maison de pierre dans laquelle tout le film se déroule, à laquelle il est très difficile d’accéder et d’où il devient vite impossible de partir. C’est leur lien – à la fois le symbole de leur réussite sociale et du lien qui va nécessairement avec.
Quand survient la planète Melacholia pour anéantir la Terre, la seule capable d’affronter la catastrophe est forcément la déliée Justine, justement parce qu’elle n’a rien, presque rien à perdre. Alors elle aussi construit une maison, une toute petite maison de branchages, une cabane magique ouverte sur tous les côtés, où elle invite l’enfant et Claire à s’abriter pour attendre la collision et l’anéantissement. C’est charmant, cette rationalité mélancolique qui ne trouve rien de mieux à faire que de bricoler des stratagèmes fragiles et précaires pour rassurer les petits-nenfants et les sœu-sœurs trop nerveuses quand la mort advient.

Le vrai trou noir, ce n’est pas la planète Melancholia qui absorbe, avec la Terre, toute la vie de l’univers. C’est plutôt les conditions de possibilité du film et leur transcription idéaliste dans le film. Parce que, sa cabane magique, Lars von Trier la fait carburer à Wagner et aux effets spéciaux onéreux, puis il l’envoie à Cannes. À la place d’y attendre la mort avec deux ou trois aimés, il y invite un max de monde – mais sans oublier d’exiger un billet d’entrée. La mort finale n’est que la mise en scène de celle qu’il a contournée. Et je n’entends pas forcément une mort physique. Je ne reprocherai jamais et à personne de ne pas se suicider ! Mais une mort spirituelle ou morale, de ces moments où on s’échappe. À la place – et le film le dit avec une naïveté totale – le face à face avec la mort est devenu un nouveau lien, qui se substitue aux autres en tirant sa justification de la seule certitude morbide.
Lars von Trier est lié dans ce film qui reprend les procédures de Dogma pour les tirer vers le classicisme et la pureté esthétique. On est loin du courage formel de The element of crime ou des Idiots. Et sa description de son prochain film dans les Cahiers du cinéma ne laisse présager rien d’autre : « hard porn », « hard philosophy », « drôle » – on va bander et mouiller à Cannes, chez les bobos de Montreuil et dans le slip de Belhaj Kacem.
Il faut donner tout son poids politique à cette réplique de Justine : Life is evil. Cette haine de la vie, ce ressentiment lié, ce n’est rien d’autre qu’un « vive la mort » qui n’ose pas s’assumer, et c’est tout le fascisme châtré dont je parlais au début. Et c’est pourquoi la phrase cannoise est très con : parce qu’elle révèle un système tout en le justifiant et en le préservant. Un système que von Trier, passé sans s’en apercevoir de L’Internationale à Tristan & Isolde, doit encore être persuadé de narguer alors qu’il s’y adapte à merveille. Car il évite la seule chose qui puisse mettre à bas le système dans sa matérialité : un acte, évidemment.

 

Stéphane Pichelin

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