Série : Hantologie

Coltrane ou Rollins ?

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Dans les faits, nous sommes toujours placés devant de faux choix : si Mondrian te touche, Moore ne peut t’émouvoir ; si Coltrane t’enflamme, Rollins te laisse froid ; si tu es fasciné par Hitchcock, alors pas par Leacock. C’est toujours le squelette ou la chair. Mais ce n’est pas ainsi que cela se passe, ni pour les créateurs, ni pour les spectateurs imaginatifs. Les liens sont plus capricieux, plus mystérieux, ils traversent les genres, les tempéraments, les perspectives. Ils vont d’un pôle à l’autre. Ce n’est pas la même chose que l’éclectisme – un peu de ci, un peu de ça, tout ce qui peut agrémenter la sauce – non, sous les genres les plus divers on retrouve les mêmes thèmes essentiels. Je ne parle pas de l’Art au sens noble du terme. Et l’impressionnante rencontre avec Marnie ne m’empêche pas de trouver Topaz (L’Etau) du même maître – Hitchcock, une saloperie réactionnaire.

(Johan van der Keuken, dont on oublie trop qu’il est l’un des plus grands réalisateurs de l’histoire)

Chris Marker « Sur 3 dimensions et une 4e »

Ce texte est initialement paru dans le numéro 25 des Cahiers du cinéma (juillet 1953). Nous en citons un court extrait.

Irving Lerner (Pie in the sky, 1935)On ne saurait comparer le spectateur d’avant-le-relief et celui d’après-le-relief, au spectateur d’avant et d’après le son, et encore moins à celui d’avant et d’après le cinéma lui-même. La simple vue des images bougeantes sur un écran pouvait longtemps se suffire et émerveiller. Les entendre parler apportait tout de même un sacré bouleversement. Les voir à trois dimensions… Là, l’amplitude est beaucoup plus faible, puisque notre esprit reconstruit lui-même le relief, et qu’au mieux le 3-D le soulage d’une opération constante plutôt qu’il ne lui apporte une révélation. Il suffit de fermer un œil sous la lunette polaroïd pour s’en persuader. Le relief en lui-même n’est rien, il est beaucoup moins que le son, moins que la couleur. Il ne peut commencer à être que par l’usage qu’on en fait. Il sera esthétique ou ne sera pas (mais pour l’instant, il est plutôt convulsif). Pour donner le sentiment d’un vase de fleurs, il y a deux procédés : mettre en valeur ses formes et ses couleurs par des moyens esthétiques — ou bien vous le casser sur la tête […] et la fonction fondamentale du 3-D, pour l’instant, semble être de flanquer à travers la figure du spectateur la plus grande variété d’objets.

Je n’ai guère confiance dans les lunettes, par une sorte de préjugé, il faut bien le dire, réactionnaire : ce serait la première fois qu’une forme d’art a pour première condition de se mettre un corps étranger sur le nez. Mais comptons sur la science pour résoudre ce problème, fût-ce en créant des bébés aux yeux naturellement polarisés. Il y en aura bien d’autres, à commencer par la dimension des écrans et la disposition des salles. Dans l’état des choses, le spectateur placé près de l’écran perd considérablement de la définition, et participe à un monde gazeux — placé loin, l’écran lui apparaît comme une espèce d’aquarium d’où s’échappent de temps à autre des fusées qui viennent se perdre dans le no man’s land. Car le film à deux dimensions a ses limites, celles de l’écran, reconnues et admises. Mais la troisième dimension n’a pas de limite. Pas de cadre en avant ni en arrière. Pour la première fois, dans un moyen de représentation, l’infini fait son apparition. La balle de tennis qui échappe à ses deux seules destinations possibles : être avalée par le bord inférieur de l’écran ou vous arriver dans l’œil, se perd, cesse d’être. Un monde à trois dimensions sans rien de tactile est un monde de fantômes, nous y sommes aussi étrangers que les morts de Sartre, plus étrangers que dans le monde, admis, des images plates. Nous admettrons sans doute un jour le réalisme du relief, mais il faut toujours un temps d’incubation ; […]chaque progrès technique s’accompagne d’abord d’un recul esthétique.

Mais les choses vont vite, dans la vie du cinéma, et les marges s’y recoupent. Tandis qu’en dépit de ses prétentions le 3-D tourne le dos au réalisme, le film plat arrive enfin à s’y établir comme en son domaine privilégié. Dernier bastion, le film américain lui-même y passe. Et l’événement de ce dernier mois pourrait bien être, en dépit de House of Wax et de ses trompettes en relief, la présentation discrète de Man Crazy, d’Irving Lerner. « Moi, j’ai trouvé une quatrième dimension : j’ai une histoire » fait dire à un producteur la dernière anecdote à succès. Lerner n’avait que deux dimensions, mais il avait une histoire.

Chris Marker

L’orange est proche, par Georges Perec

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Ce texte est d’abord paru en octobre 1972 dans le numéro 3 de la revue Cause Commune, fondée par Jean Duvignaud, Paul Virilio et Georges Perec.

Je n’ai pas envie de parler d’Orange mécanique comme on parle d’un film : ce film ou un autre, monnaie d’échange culturelle, meuble de conversation. Vous avez vu Orange mécanique ? Il faut. C’est formidable. Jamais Stanley Kubrick n’a fait montre d’une pareille maîtrise. Ni d’en disséquer quelques séquences, quelques mouvements d’appareil, quelques détails des décors, ce que j’aime, ce que je n’aime pas, les points forts, les points faibles. Je n’ai pas davantage envie de parler de ce qui, dans ce film, est pourtant manifestement suspect : une certaine roublardise, sa complaisance au sadisme, son aspect souvent racoleur : ce qu’il veut montrer, démontrer, démonter, n’est-ce pas ce dont il s’est d’abord nourri ? Produit de consommation au goût du jour, va-t-il inspirer la mode, les publicitaires, les décorateurs ? Va-t-on lancer sur le marché des statuettes et des faux nez phalliques ? Dans combien de temps (si ce n’est déjà fait ou en train de se faire) équipera-t-on nos nouveaux drugstores de tables et de pièges analogues à ceux du « super-milk-bar » ?

Ce n’est pas qu’aucun des points effleurés ci-dessus me semble inutile ou futile, ce n’est pas qu’Orange mécanique ne soit pas d’abord un film, ni que je n’aie eu, en le voyant, quelques réflexes de cinéphile (un travelling à se mettre genoux devant, etc) ; ce n’est pas davantage que j’ignore ou méprise le langage cinéphilique, j’en fais au contraire grand usage. Mais le choc qu’a déclenché en moi la vision d’Orange mécanique, s’il a été le point de départ de quelque chose qui pourrait ressembler à de la réflexion (chose d’ailleurs assez rare, pour moi, au cinéma), cela ne s’est certainement pas passé dans le domaine de l’esthétique, de l’esthétisme, ou de la sociologie de l’art. Lire la suite »

Spectres. En écoutant The Eternal de Joy Division, par Nicolas Klotz

1. Entre gens bien on évite de parler politique Trop fatigant Trop ringard Trop vulgaire Trop encombrant Trop dangereux Comme beaucoup de choses essentielles Difficiles à défendre Pour cause d’effondrement du monde communiste Et du triomphe de la cosmétique libérale Qui efface nos rides Lifte nos corps Transfigure nos visages Nos haleines 1789-1945-1968-1981-20022007 En crèmes de beauté La France est un flux Un fluide chic Une liquidité monétarisée Un horizon envié (paraît-il) Par tous les damnés de la terre Contrôle Fluide glacial à la place du sang Poison mortel dans le cœur Brûlure Cerveau gelé Contrôle Piqûre.

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Autour de Survivance des lucioles de G. Didi-Huberman

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À l’occasion de la parution du dernier livre de Georges Didi-Huberman Survivance des lucioles, nous rassemblons ici les textes de Pasolini dont il est question dans l’ouvrage.

Le texte sur la fin des lucioles, de 1975 :

(Merci à la personne qui l’a initialement posté à cette adresse :
http://www.ecrits-vains.com/discus/messages/6067/10681.html?1226007356)

1er février 1975
L’article des lucioles*
[* Corriere della sera, sous le titre « Le vide du pouvoir en Italie ».]

« La distinction entre fascisme adjectif et fascisme substantif remonte à rien moins qu’au journal il Politecnico, c’est-à-dire à l’immédiat après-guerre… » Ainsi commence une intervention de Franco Fortini sur le fascisme (l’Europeo, 26-12-1974) : intervention à laquelle, comme on dit, je souscris complètement et pleinement. Je ne peux pourtant pas souscrire à son tendancieux début. En effet, la distinction entre « fascismes » faite dans le Politecnico n’est ni pertinente, ni actuelle. Elle pouvait encore être valable jusqu’à il y a une dizaine d’années : quand le régime démocrate-chrétien était encore la continuation pure et simple du régime fasciste.Mais, il y a une dizaine d’années, il s’est passé « quelque chose ». Lire la suite »

Montage autour d’un texte historique de G. Duhamel

(Accompagné de PITKIN, son hôte américain, Georges DUHAMEL part à la découverte d’ un cinéma de Chicago…) […] Ah ! Une brève bousculade. Et nous nous trouvons assis. Les fauteuils sont assez bons. Le confort américain. Le confort des fesses. Un confort purement musculaire et tactile. Si je quitte les images une seconde, si je lève les yeux au plafond, j’aperçois un ciel où clignotent des étoiles et que parcourent des nuées légères. Bien entendu, c’est un faux ciel, avec de fausses étoiles, de faux nuages. Il nous verse une fausse impression de fraîcheur. Car, ici, tout est faux. Fausse, la vie des ombres sur l’écran, fausse, l’espèce de musique répandue sur nous par je ne sais quels appareils torrentueux et mécaniques. Et, qui sait ? fausse, aussi, cette multitude humaine qui semble rêver ce qu’elle voit et s’agite parfois, sourdement, avec des gestes de dormeur. Tout est faux. Le monde est faux. Je ne suis peut-être plus, moi-même, qu’un simulacre d’homme, une imitation de Duhamel… « Évidemment, que l’officier de la garde ait souffleté ce libre paysan, voilà qui n’est pas tolérable… » Je sens encore toutes les parties de mon corps, mais je commence à ne plus très bien sentir mon âme. Tout à fait comme chez le dentiste. La place de mon âme devient dure, étrangère, douloureusement étrangère. Est-ce qu’on va me l’arracher, mon âme, comme chez le dent… « Que le jeune paysan se révolte ! Il a bien raison. Et qu’il fuie son indigne patrie, qu’il imite ses frères aînés et s’embarque à son tour pour la libre Amérique… » Je ne peux déjà plus penser ce que je veux. Les images mouvantes se substituent à mes propres pensées. La musique… C’est vrai ! La musique ! Qu’est donc cette musique ? On l’entend sans l’écouter. Elle coule comme le vent, elle passe comme un insensible vent. Allons ! Un effort de protestation. Que j’écoute cette musique ! Je veux ! Je veux ! Je veux écouter cette musique et non pas seulement l’entendre. […]

Extrait du livre Scènes de la vie future, George Duhamel, 1930.
(à lire en ligne)
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Imaginez une gigantesque salle de cinéma… L’allégorie de la caverne traduite par Alain Badiou

Voici une copie de la traduction de l’allégorie de Platon que le philosophe Alain Badiou a distribuée lors d’un de ses derniers séminaires. Il est déjà disponible sur le site des cours et séminaires, mais seulement scanné et peu facile à consulter. Peu lisible sur le site, il vous est ici proposé sur un support plus facile à la consultation et accompagné de quelques explications d’Alain Badiou.

- Imaginez une gigantesque salle de cinéma. En avant, l’écran, qui monte jusqu’au plafond – mais c’est si haut que tout ça se perd dans l’ombre -, barre toute vision d’autre chose que de lui-même. La salle est comble. Les spectateurs sont, depuis qu’ils existent, emprisonnés sur leur siège, les yeux fixés sur l’écran, la tête tenue par des écouteurs rigides qui leur couvrent les oreilles. Derrière ces dizaines de milliers de gens cloués à leur fauteuil, il y a, à hauteur des têtes, une vaste passerelle en bois, parallèle à l’écran sur toute sa longueur. Derrière encore, d’énormes projecteurs inondent l’écran d’une lumière blanche presque insupportable. Lire la suite »

Uranus: le deuil du deuil, par Serge Daney

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Cet article de Serge Daney, initialement publié dans le journal Libération le 8 janvier 1991, a été repris dans le recueil Devant la recrudescence des vols de sacs à main, Aléas, 1991, pages 179-183

Soit le portrait de groupe d’une sale période de l’histoire de la Famille Franfrance. Peut-on tirer ce portrait sans penser un peu à ce qu’on fait ? Réponse : non. En tournant Uranus, Berri a-t-il pensé quoi que ce soit ? Réponse : il ne semble pas. Question subsidiaire : n’est-il pas un peu tard pour pointer une caméra vers ce vieux paysage (1945) ? Pas de réponse. Lire la suite »