Série : Hantologie

Pour Pasolini, par Nicolas Born

POUR PASOLINI

En rêve Pasolini est venu me trouver
dans un rôle principal.
Il avait belle allure, bleu étincelant comme une machine
acteur pour tout –
Pasolini marchait en levant haut la jambe
dans les flaques, il pouvait bien être petit, râblé, foncé et asocial,
il était toujours Pasolini et toujours un autre.
Puis il était dans les entrées des bâtiments en construction
il faisait signe depuis des échafaudages.
Il montrait du doigt de vieilles voitures.
Dans tout le pays vivait une population
dont il était l’amant
et il trouvait, avec la caméra, des pays
qu’il ne voyait plus à travers ses lunettes noires.
Il disait : « Mes images gémissent,
je pourrais faire des films muets ; il y a des années
que je n’ai plus entendu une parole. »
Il s’est mis à se frotter contre moi et c’était
O.K.
Puis il a basculé dans un trou de fondation.
Une voiture a brûlé.
Il tombait de la pluie sur la mer.
Le drap du cinéma était de nouveau tout blanc.

Nicolas Born

Extrait de Gedichte, traduit par Jean-Pierre Lefebvre, Anthologie bilingue de la poésie allemande, Gallimard, 1993.

Cary Grant

I used to hide behind the façade that was Cary Grant … I didn’t know if I were Archie Leach, or Cary Grant, and I wasn’t taking any chances… Another thing I had to cure myself of was the desire for adulation, and the approbation of my fellow man. It started when I was a small boy and played football at school. If I did well they cheered me. If I fumbled I was booed. It became very important to me to be liked. It’s the same in the theater, the applause and the laughter give you courage and the excitement to go on. I thought it was absolutely necessary in order to be happy. Now I know how it can change, just like that. They can be applauding you one moment, and booing you the next. The thing to know is that you have done a good job, then it doesn’t hurt to be criticized. My press agent was very indignant over something written about me not too long ago. « Look, » I told him. « I’ve known this character for many years, and the faults he sees in me are really the faults in himself that he hates. »

Cary Grant in « Love – That’s All Cary Grant Ever Thinks About » by Sheilah Graham Westbrook in Motion Picture (June 1964)

Definitely, I think the most interesting women, sexually, are the English women.

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To Catch a Thief

« Je crois que les femmes les plus intéressantes sexuellement parlant sont les femmes britanniques. Je crois que les femmes anglaises, les Suédoises, les Allemandes du nord et les Scandinaves sont plus intéressantes que les Latines, les Italiennes et les Françaises. Le sexe ne doit pas s’afficher. Une fille anglaise, avec son air d’institutrice, est capable de monter dans un taxi avec vous et, à votre grande surprise, de vous arracher votre braguette. Il est possible que la majorité du public masculin aime les femmes très charnelles, comme Jane Russell, Marilyn Monroe, Sophia Loren, Brigitte Bardot, le sexe évident « affiché sur la figure ». Mais elles ne tournent en général que de mauvais films. Pourquoi ? Parce qu’avec elles, il ne peut pas y avoir de surprise, donc pas de bonnes scènes, il n’y a pas avec elles de découverte du sexe. Regardez le début de To Catch a Thief. J’ai photographié Grace Kelly impassible, froide, et je la montre le plus souvent de profile, avec un air classique, très belle et très glaciale. Mais, quand elle circule dans les couloirs de l’hôtel et que Cary Grant l’accompagne jusqu’à la porte de sa chambre, qu’est-ce qu’elle fait ? Elle plonge directement ses lèvres sur celles de l’homme. »

Hitchcock Truffaut, édition définitive. Montage.

Joan & Bette

Joan Crawford &Bette Davis

Joan Crawford & Bette Davis in publicity still for What Ever Happened to Baby Jane ? (1962)

« Working with Bette Davis was my greatest challenge and I mean that kindly. She liked to scream and yell. I just sit and knit. During the filming of What Ever Happened to Baby Jane?, I knitted a scarf from Hollywood to Malibu. »

(Joan Crawford)

(source : old.hollywood.tumblr)

Ford and Wayne talking about good manners

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John Ford and John Wayne Talking

Image by © Bettmann/CORBIS

« It starts when you begin to overlook good manners. Any time you quit hearing Sir and Mam the end is pretty much in sight… »

(Cormac McCarthy, No Country for Old Men)

Jacques Becker était un ami

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Jean Cocteau à Biarritz 1949 / photo Georges Dambier

Jean Cocteau à Biarritz 1949 / photo Georges Dambier

 

Jacques Becker était un ami et ce n’est pas peu de chose que je le dise, car avec l’amitié je ne plaisante pas. Et s’il était mon ami, c’est que j’aimais ses films, car l’admiration n’est pour moi qu’une forme de l’amitié, un mélange de tête et de cœur dont il me serait impossible de faire l’analyse.
Jacques Becker avait la parole hésitante et confuse au point que je l’ai vu s’y embrouiller jusqu’à une manière de silence, de vague murmure où l’angoisse de mal dire devenait une grâce analogue à celle de l’enfance qui cherche à partager ses trésors. Car il tenait d’une âme enfantine ce charme efficace et qui ne s’explique pas.
Sa perte m’est douloureuse, mais j’ai peine à y croire, puisque ses films le prolongent fidèlement.

(Jean Cocteau, « Il était un ami », Cahiers du cinéma n°106, avril 1960 )

Des bagarres au cinéma

«  Avec la Nouvelle Vague et le Néoréalisme italien, on va avoir un tout nouveau type de scènes de bagarre au cinéma, d’une extraordinaire maladresse. On sort des bagarres d’Hollywood, où ça ne traîne pas ; les coups sont fantastiques, c’est comme on dit de vrais cascadeurs – Et là on voit des types qui s’agrippent lentement, maladroitement, n’y arrivant pas, se donnant des coups jamais là où il faut. Pan ! Une vraie bagarre comme on en voit dans la rue, quoi. Les gens, ils ne se battent pas comme à Hollywood – si j’essaie de frapper quelqu’un, je vais rater immédiatement mon coup de poing, je vais lui taper dans l’œil, lui il va me prendre comme ça, on ne va plus savoir où on en est – enfin c’est des espèces de bagarre qui se font vraiment comme dans la semoule. Et bien cet espèce d’art de jouer faux, le détail qui fait faux, vous trouverez ça à un très haut degré chez Truffaut, chez Godard, chez Tati…  Il y a un Américain qui fait ça formidablement pour le son, c’est Cassavetes. Les dialogues de Cassavetes, alors là c’est du grand, grand détail qui sonne faux. C’est comme dans nos conversations : écoutez deux personnes parler si vous vous mettez en situation sonore de les écouter, ça sonne abominablement faux. Une conversation de café, les types sont à moitié saouls, « alors je vais dire un petit peu… tu… » C’est à chaque instant le truc qui sonne faux. Un de ceux qui ont attaché énormément d’importance à ça aussi, c’est Eustache. La Maman et la Putain c’est une réflexion du point de vue cinématographique très approfondie sur « qu’est-ce-que la puissance du faux » ? Et sur le thème de « comment sortir du sein même du cliché le plus abominable quelque chose qui sera du pur sonore-optique. » ?  »

(Deleuze, cours)

 

Pour une scène de meurtre qui dépasse les conventions hollywoodiennes de savoir, et de maîtrise, où c’est vraiment n’importe qui, le gars ordinaire, qui s’y essaye, on peut penser au moment terrifiant dans Torn Curtain (Hitchcock) où Paul Newman essaye de tuer un agent russe, si je me souviens pas trop mal, c’est pas du meilleur Hitchcock, et Newman ne s’intègre jamais vraiment dans le monde du «  maître de l’univers  », mais c’est presque insupportable… Dans la vidéo à 1mn 22 :

 

En ce qui concerne la relation de la bagarre filmée à «  la réalité  » décrite par Deleuze, la convention hollywoodienne (classique) devient presque «  naturaliste  », comparée aux bagarres dans le cinéma chinois, avec ou sans sabre ; ici plus de corps, de pesanteur, de gravité…, tout s’envole ; on n’imagine pas John Wayne, ou Gary Cooper, ou leurs doublures, accomplissant pareilles prouesses… Ce que dit Deleuze est juste (ça ne se discute pas) mais il y a tout de même dans certaines bagarres du cinéma américain le plus classique, beaucoup de «  faux détails  », de «  maladresses  »… Par exemple dans L’Homme de l’ouest (Man of the West) d’Anthony Mann :

Plus d’idées et discussion sur le topic du forum : Du rififi dans le cinéma

«  La vraie vie est tailleur  »

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Charlie Chaplin, Ernst Lubitsch, Mary Pickford, Douglas Fairbanks

Superbe mot de Serge Daney à propos d’Ernst Lubitsch (fils de tailleur, comme on sait) : «  Pour lui déjà (son père veut en faire son commis, lui rêve de théâtre), la vraie vie est tailleur.  » Si les Lubitsch avaient été français, Lacan aurait pu dire du petit Ernst que refusant d’obéir à son père, il le tuait symboliquement, tout en lui restant fidèle, en répondant à l’injonction que lui adressait son métier : «  Il faut qu’il soit ailleurs  ». La touche Lubitsch pour résoudre un double bind.

Le cri de Brando

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Ne change rien pour que tout soit différent

(Jean-Luc Godard)

 

Sans rien changer, que tout soit différent

(Robert Bresson)

 

Marlon Brando dans "Un Tramway nommé désir" et "Le Dernier Tango à Paris"

Marlon Brando dans « Un Tramway nommé désir » et « Le Dernier Tango à Paris »

De La Nouvelle-Orléans à Paris, du tramway au métro, c’est toujours un peu la France, c’est toujours une histoire de désir, la mort en plus dans Le Dernier Tango à Paris. Dans le film de Kazan, Brando hurlait le nom de sa femme, Stella si je me souviens bien. Dans le Dernier Tango, « Fucking God », en se bouchant les oreilles… (Sa femme s’est suicidée).

The Raven

Gravure de Manet pour la traduction par Mallarmé du "Corbeau" de Poe.

Gravure de Manet pour la traduction par Mallarmé du « Corbeau » de Poe.

Loin dans l’ombre regardant, je me tins longtemps à douter, m’étonner et craindre, à rêver des rêves qu’aucun mortel n’avait osé rêver encore…

(Mallarmé)

Scrutant profondément ces ténèbres, je me tins longtemps plein d’étonnement, de crainte, de doute, rêvant des rêves qu’aucun mortel n’a jamais osé rêver…

(Baudelaire)

Deep into that darkness peering, long I stood there wondering, fearing,
Doubting, dreaming dreams no mortal ever dared to dream before…

(Poe)