Série : Sur un bloc-notes magique

Notes et écrits plus ou moins achevés venus du forum, signés par les rédacteurs du forum ou par des compagnons de route et de discussion.

Deux jours, une nuit

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« Passée de la dépression à la révolte contre l’injustice et les ordures qui la font prospérer, Sandra a ressoudé les liens de solidarité que l’entreprise avait détruits. Elle a créé du possible. Les révolutions ne commencent pas autrement. » (I. Régnier, « Deux jours, une nuit », Le Monde)

A chaque fois qu’on lit un critique de cinéma français en ce moment, on a envie de le corriger.

On lit ça et on se dit: elle n’a pas vu le film.

- Sandra ne ressoude pas les liens. Elle est un principe de division. Elle n’arrête pas de le dire : « Où que j’arrive, ça se bagarre », le fils et le père, le mari et la femme; elle provoque même un divorce. Quand elle quitte son entreprise à la fin, elle a divisé le groupe: d’un côté les « oui », de l’autre, les « non ». C’est le patron qui veut rétablir la paix dans sa petite entreprise, en lui offrant de rester.

- La révolution, il faut encore le rappeler, c’est l’impossible, ce qui échappe à la situation et non pas le possible. Le possible, tout le monde l’invoque. Les mecs et les femmes à qui elle demande de voter pour elle disent toujours ce n’est pas possible, parce que le principe de leur action, de leur conduite, c’est le possible: il faut payer le gaz, l’électricité, la maison, les crédits, les études de la fille… Le possible, c’est le principe qui guide tout le monde. Au fond tous ceux qui refusent sa reprise ne disent pas autre chose que les politiques, les économistes. L’économie fait loi. On n’est donc pas dans le politique.

- La révolution, comme disait Alain Badiou, c’est passer de l’impuissance de la dépression à l’impossible.

- Les seuls liens que le film renforce, ce sont les liens entre Sandra et son mari. Le film ne redonne pas confiance dans le monde, dans la politique. Il redonne confiance à Sandra, qui se sent assez forte pour aller chercher un autre boulot, oubliant le principe qui lui avait fait refuser la proposition de son patron (« si j’accepte, un autre perdra son boulot »).

Autrement dit, la morale du film, c’est que le chômage, c’est la faute des travailleurs.

À la Cinémathèque

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Claude Chabrol, Jean-Luc Godard

« Je sais que je n’ai vraiment commencé à comprendre ce qu’était le cinéma que par la Cinémathèque française, qu’à force de voir, non seulement les films qui passaient sur les Champs-Elysées, et les films américains et italiens que l’on pouvait voir, plus ou moins à la sauvette, vers les années 50, mais à force de voir ce que l’on appelle, d’un mot qui est finalement faux les « classiques » du cinéma (car les classiques du cinéma ce sont « les modernes »).

J’ai besoin de voir perpétuellement les films de Griffith, j’ai besoin de voir perpétuellement les films d’Eisenstein, les films de Murnau, mais j’ai besoin de voir aussi les films contemporains. Parce qu’on ne fait soi-même des films que par rapport au reste des cinéastes. On ne fait pas des films dans l’abstrait. On ne projette pas une vision intérieure qu’on aurait dans la tête, ça n’existe pas. C’est faux. On fait des films par rapport à l’ensemble du moyen d’expression dans lequel on essaye de travailler. On fait des films par rapport à ce qui a été fait déjà par les très grands cinéastes du passé, ceux qui ont crée le cinéma, et par rapport à ceux qui sont nos contemporains, nos successeurs. Ce qu’il y avait d’extraordinaire à la Cinémathèque française, c’est que c’était en même temps pour moi, cinéaste, une découverte permanente de ce qu’est justement la permanence du cinéma.

C’est-à-dire que la Cinémathèque française, pour prendre une image facile, c’était à la fois le Louvre et le Musée d’Art Moderne, tel qu’il devrait être et non pas tel qu’il est, et c’était aussi toutes les galeries de peinture existant à Paris. On pouvait voir successivement, à la séance de 6 h 30  Le Lys brisé de Griffith et à la séance de 8 h 30  Chelsea Girls d’Andy Warhol.

Et c’était fabuleux justement de voir à la suite Griffith et Warhol, parce qu’on s’aperçoit à ce moment-là qu’il n’y a pas trois cinémas, mais qu’il y a un cinéma. Et c’est tout. Ce qu’il y avait justement de fabuleux à la Cinémathèque c’était cette interaction perpétuelle du passé et du présent du cinéma. C’est ça qui était créateur de l’avenir du cinéma. »

(Jacques Rivette)

Henri LangloisHenri LangloisHenri Langlois, Jean-Pierre Léaud, François Truffaut

La région où vivre

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Le Mépris (Jean-Luc Godard)

Partons du style, avant d’aller à l’homme.

Le cinéma de Godard pourrait se définir comme l’affirmation de la singularité d’un style. Le style, c’est son désir, parfois trop affirmé, comme c’est le désir de ses personnages, dans la mise, les mouvements du corps, le ton, la diction… Ils ne cessent de poser. Il y a chez Godard comme un dégoût du naturalisme, qui l’a peut-être conduit à longtemps différer de filmer le corps concret, biologique, le sexe. On est ce qu’on se fait, chez lui ; quelque chose de très sartrien, au fond. L’espace où se déploie le cinéma de Godard, c’est la culture, pas seulement au sens du savoir, livres, musiques, citations : au sens plus large de culture de soi, invention de soi, jusque dans la mort. Tout doit être stylisé, il faut composer son personnage jusqu’à la fin, ne jamais donner le sentiment, l’image de quelqu’un qui cède, qui obéit aux lois communes, aux lois de la nature (je pense à la course de Belmondo dans À bout de souffle).  Affaire de mode (presque au mauvais sens du mot) et de modalité. Lire la suite »

Quelles peuvent être les plus belles danses au cinéma ?

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À la lecture du récent article d’Adeline sur le site, j’ai immédiatement pensé à une scène assez longue et mémorable d’un film de Naomi Kawase, Shara. C’était comme une évidence : cette scène résonnait pour moi comme la plus belle scène de danse du monde.

Je n’ai pourtant pas revu Shara depuis sa sortie mais cette scène de danse, je ne l’ai jamais oubliée. Elle se situe plutôt vers la fin du film, aux trois quarts ou quelque chose comme ça.
Ce qu’il faut savoir avant toute chose, c’est que dans ce film il est question de disparition, de perte d’enfants, de paternité/maternité… Je crois que le décor est bien planté.
Pendant tout le film, la famille prépare une cérémonie importante pour une fête d’été. C’est très important, on ne comprend pas toujours pourquoi d’ailleurs mais c’est important. Lire la suite »

« The most beautiful woman I had ever seen »

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J.R. Eyerman / Time Life Pictures / Getty Images

J.R. Eyerman / Time Life Pictures / Getty Images

 

When I met her, she was more beautiful than I could have imagined, the most beautiful woman I had ever seen. Without makeup. She was more beautiful in life than on-screen. She glowed. The camera could never fully capture that glow.
Her smile lit up southern California, which was already a bright, sunny place.Too bright. I never liked the brightness of that sun. It revealed every pore on everyone’s face, except Ingrid’s. The skin on her face was perfect. She wasn’t like other people there. She wasn’t like anybody anywhere.

(Roberto Rossellini in Ingrid Bergman, A Personal Biography, Charlotte Chandler)

La Statue de la liberté en prostituée

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C’est assez beau mais assez vide, pour ainsi dire décoratif, académique. Marion Cotillard a appris ses tirades en polonais à la perfection, mais son personnage est un peu enfermé dans son costume de victime souffrante et courageuse. Ça commence comme un mélodrame sadique et féministe, toutes les rencontres d’Ewa-Justine tournent à l’horrible, les hommes sont des porcs impitoyables et sournois. Puis vers le milieu ça bifurque sur une rivalité fratricide, deux hommes se disputent Ewa, pour des raisons métapsychologiques mal fondées dans le scenario. Chaque décor est épatant mais reste à l’état de décor, il manque un doigt de liant entre les scènes ; on ne sent pas la respiration de ce monde pourtant reconstitué à grands frais. On ne sort pas de ces décors ; on pourra dire que c’est justement le sujet du film, l’enfermement dans une famille, une communauté, un mauvais lieu.

Joaquin Phoenix (Bruno) aliène Ewa, il l’enferme par d’habiles manipulations mentales ; il est un maquereau. En même temps ce bourreau est un bourreau gentil ; il aimerait faire autrement mais ne sait pas faire ; sa petite entreprise de maquereau, c’est tout ce qu’il est parvenu à agencer pour survivre. Il ne s’agit pas de juger les gens, quand ils s’accrochent à la survie. Dieu lui-même attend et espère que leurs conditions d’existence se feront moins inexorables.

Un deuxième homme arrive, Emil, c’est Œil de faucon dans Avengers, un super-héros à la noix s’il en est. Il joue le rôle du sauveur. Bruno essaie de le chasser par tous les moyens, il prétend qu’Emil est son bourreau à lui et s’acharne sur lui depuis toujours. On comprend qu’il y a une espèce de rivalité mimétique haineuse entre les deux hommes ; Bruno étant le mauvais, Emil le bon, mais toutes les qualités étant susceptibles de s’échanger. Comme chez Hitchcock, la culpabilité s’échange et passe de main en main. Le triangle sauveur-victime-bourreau exécute une mystérieuse rotation. Il y a là un schéma métapsychologique universel, dont les droits seront certainement bientôt rachetés par Google ou Apple. (C’est sur des variations épurées autour de ce schéma que reposent les bluettes noires et éthérées de Hong Sang-soo, qui excelle dans le genre de la bulle de savon cinématographique).

Il ne faut pas grand chose pour faire fonctionner ce schéma ; mais enfin, il faut quand même le nourrir avec des éléments de scénario, assurer un minimum d’épaisseur diégétique, de supension d’incrédulité. Là, il y a plein de sous, des acteurs très professionnels et toutes sortes d’ingrédients coûteux, mais on ne sent pas cette espèce de nécessité qu’on trouve à l’œuvre dans les films vraiment prenants. Du coup ils ont laissé des trous dans l’histoire, en espérant que Margot pleurerait quand même en voyant comment ils se sont globalement appliqués ; mais il faut vraiment que Margot ait une poussière dans l’œil ce jour-là, sinon même elle n’y arrive pas.

Il faudrait peut-être parler aussi du sujet explicite : «  the immigrant  » ; l’utopie américaine. Le film commence sur un plan de la Statue de la liberté ; puis Ewa devient une dérision de statue de la liberté dans un spectacle canaille. Le drapé de la toge est la figure autour de laquelle le film se bâtit, en un sens. Importance des écharpes, châles, fichus, des étoffes, des costumes, des accessoires de mode. Au début on fait croire à Ewa qu’elle pourra travailler comme couturière.

Deleuze parlait du patchwork comme figure de l’utopie américaine. Pièces de tissus de toutes origines, cousues ensemble, formant le corps social de la nouvelle fraternité entre les hommes. En gros le film maintient une espèce d’optimisme au sujet de l’Amérique ; le tissu résiste, malgré les coups de couteau et les souillures. Enveloppée dans ses hardes noires, Ewa traverse les avanies. Le film protège sa pudeur, ne va pas voir sous ses jupes. Ewa devient alors la très digne incarnation de l’utopie américaine, qui se traduit comme espérance, résistance à la chute, foi en la morale et en la famille. Que du positif.

Balthazar Claes

Voir la discussion sur le forum des Spectres du cinéma :

http://spectresducinema.1fr1.net/t1695-the-immigrant-gray

 

À l’origine de la Passion

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J’ai été épatée par ce court de Pasolini. On est toujours épaté par toute chose que fait Pasolini, c’est un principe de plus en plus vrai. C’est un petit court métrage, un petit film des débuts, et c’est magnifique.

Un réalisateur italien puant (Welles) tourne un film sur la Passion du Christ. Stracci joue le troisième larron, crucifié à côté du Christ. Mais il a faim. Son panier repas, fourni par la production, est pour sa femme et ses enfants, qui lui rendent visitent à midi. Il court à perdre haleine, plus vite encore que ne le peuvent ses pieds, pour les retrouver dans ce terrain vague d’une banlieue perdue encombrée de nature. Sa faim ne passe pas par la grâce du Christ. Entre deux scènes, trois « actions » répétés à tout va par tout un chacun sur le plateau, entre de magnifiques gros plans des acteurs, des figurants, des passants et des reconstitutions de la descente de croix à vous faire perdre le souffle tellement elles sont à la fois destructrices de tout ce qu’est la religion et porteuses de toute son histoire, Stracci cherche à apaiser sa faim. Le deuxième panier repas, dérobé sous un déguisement grossier, est dévoré par le caniche de la star exaspérante. Il le vend à un journaliste idiot rembarré magistralement par Orson Welles, court d’une course folle, idiote et décalée, s’acheter de la ricotta, revient sur le plateau pour se faire crucifier. Au sens propre, le Christ et les larrons, entre deux scènes où les croix sont nécessaires, restent attachés sur ces piteuses poutres posées par terre. « Lasciateli addetti », « laissez-les attachés », crient-ils tous à nouveau. Et Stracci vit sa passion jusqu’au bout, pour un bout de pain et un peu de ricotta qu’il arrivera finalement à manger sous les regards hilares et ignobles du reste de l’équipe. Il en meurt.

Comment réussir à décrire tout ce que Pasolini arrive à mettre dans ces trente minutes ? Tous les niveaux, de la plus absurde bouffonnerie aux plans déchirants de Stracci mourant de faim, sa déconstruction absolue de la religion et son amour incroyable pour cette Passion et ce Christ souffrant, devenu un pauvre ouvrier au plus vrai des Évangiles, la manière dont il mêle noir et blanc et couleur des tableaux reconstitué, la dureté et la tendresse…

En direct du forum : http://spectresducinema.1fr1.net/t1696-la-ricotta-pasolini-1963-in-rogopag

Proust, Rosebud et le monolithe

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Une différence essentielle entre Welles et Kubrick pourrait être figurée par les « objets » les plus fameux de leur cinéma : le monolithe (de 2001) et le traîneau – Rosebud (de Citizen Kane) ; dans un cas, l’objet mène à une renaissance, à une nouvelle enfance ; dans le second, il ferme définitivement les portes du passé et de l’avenir. Tout est fini. Il est trop tard. Les personnages de Welles n’ont pas de seconde chance, contrairement à ceux de Kubrick, à la fin des films de qui on trouve presque toujours une ouverture vers l’avenir symbolisé par l’enfance. Je pense à la fin de Spartacus, à celle de Shining, mais même ses films qui semblent sans espoir, s’achever avec l’échec du héros, contiennent une manière de promesse ; Barry finit très mal, mais une date sur le document que signe lady Lyndon marque la fin prochaine de l’aristocratie.

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Le Rosebud de Kane, c’est un peu « le pan de mur jaune » de Bergotte, tous deux meurent conscients de l’échec de leur vie, de leur création, ou mieux peut-être, l’un de ces objets qui contiennent notre passé, notre promesse d’éternité, mais que nous manquons, parce qu’il appartient au hasard que nous les rencontrions ou pas.

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« Je trouve très raisonnable la croyance celtique que les âmes de ceux que nous avons perdus sont captives dans quelque être inférieur, dans une bête, un végétal, une chose inanimée, perdues en effet pour nous jusqu’au jour, qui pour beaucoup ne vient jamais, où nous nous trouvons passer près de l’arbre, entrer en possession de l’objet qui est leur prison. Alors elles tressaillent, nous appellent, et sitôt que nous les avons reconnues, l’enchantement est brisé. Délivrées par nous, elles ont vaincu la mort et reviennent vivre avec nous. Il en est ainsi de notre passé. C’est peine perdue que nous cherchions à l’évoquer, tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. Il est caché hors de son domaine et de sa portée, en quelque objet matériel (en la sensation que nous donnerait cet objet matériel), que nous ne soupçonnons pas. Cet objet, il dépend du hasard que nous le rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas. »
(Proust)

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Sugar Man

« Malik Bendjelloul, Stephen Segerman et Craig Bartholomew-Strydom dépeignent une Afrique du Sud de pacotille, terriblement blanche, dans laquelle il aurait suffi de quelques chansons « osées » pour mobiliser les jeunes blancs dans la lutte contre l’apartheid et ainsi ébranler le régime. »

Un article intéressant de Denis-Constant Marin à propos de Sugar Man, le film sur Sixto Rodriguez sorti l’an passé et couvert d’éloges, à lire sur le site de La vie des idées.