Série : Miscellanées

Des visages

« La critique devrait saisir l’occasion exceptionnelle qui lui est offerte par la disparition provisoire de la presse cinématographique spécialisée dans le culte de la vedette, pour prendre à sa charge le bon combat.
Aussi bien, serait-il hautement désirable de voir s’établir une certaine spécialisation de la critique. La presse quotidienne pourrait donner avec un résumé du film un jugement succinct sur les mérites techniques et artistiques. Elle profiterait de ce jugement pour faire connaître le metteur en scène, le dialoguiste, etc., rappelant à l’occasion leurs œuvres antérieures. Tout en répondant à ce que le public populaire attend d’abord : une idée de l’histoire, elle travaillerait à faire admettre que le film vaut d’abord par ses auteurs et qu’il est beaucoup plus sûr de se fier au metteur en scène qu’au jeune premier. L’attention que l’homme de la rue prête à la composition d’une équipe de football, la compétence, la finesse, la mémoire, l’espèce d’érudition dont il fait preuve quand il s’agit d’un sport qui n’est au fond pour lui qu’un spectacle, pourquoi n’en serait-il pas capable à l’égard d’un art dont il fait sa pâture hebdomadaire, et qui tient dans ses loisirs et ses rêves une place extraordinaire ? Le cinéma est un sport d’équipe où chacun joue son rôle pour gagner la partie, un rôle qui n’est pas si mystérieux. Le mécano comprendra aussi bien celui de l’opérateur que celui de l’ailier gauche. Il n’est que de le lui expliquer. Il n’est aussi que de lui laisser entendre qu’on ne connaît rien au cinéma quand on ignore un certain nombre de noms qui ne sont pas nécessairement des noms d’acteurs. Il devrait être facile, en faisant appel à ce goût si populaire de la compétence, de rendre au générique la place qui lui revient et de créer en face du culte de la vedette un contre-snobisme du technicien. Ainsi verrions-nous se développer une saine vulgarisation écrite du cinéma qui ne serait pourtant pas moins populaire que la biographie de Danielle Darrieux.
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Dans Three Godfathers, la vieille femme qui garde le puits sur la voie de chemin de fer ressemble trait pour trait à la mère des Raisins de la colère. Elle a aussi le même visage que la joueuse de cor de Wagon Master, et que la tenancière du bordel de My Darling Clementine. Une célibataire, une mère, une illuminée, une maquerelle. Un seul visage pour autant de femmes. Et cette liste des rôles de Jane Darwell dans les films de John Ford n’est pas exhaustive.

Le shérif de Three Godfathers a la même tête que le shérif-prêtre de The Searchers, et que le maître du convoi de Wagon Master. Cette liste des rôles de shérif de Ward Bond dans les films de John Ford n’est évidemment pas exhaustive.

Cary Grant et Gene Kelly s’empêtrent tous les deux de la même bourgeoise, froide et riche, l’un dans An Affaire to Remember, l’autre dans Un Américain à Paris. Cette liste des rôles de Nina Foch dans les films de McCarrey et Minnelli n’est évidemment pas exhaustive. D’autant qu’en l’occurrence, je me suis trompée, comme la plupart des gens. Ce n’est pas Nina Foch qui joue dans An Affaire to Remember, mais Neva Patterson. La pauvre, comme le dit Internet, « souvent prise pour Nina Foch… ». C’est sans doute parce qu’elles ont presque la même voix. Lire la suite »

Oncle Boonmee

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Un couple parmi d’autres est allé voir Oncle Boonmee. Récit.

Elle pousse difficilement la lourde porte de sortie et vacille sous le poids de l’intense lumière blanche. Il lui emboîte le pas. Elle sent dans son dos les frémissements d’un ricanement prêt à jaillir et qui annonce probablement une pauvre vanne moquant la faiblesse physique bien connue des bonnes femmes. Avait-il compris qu’elle n’était pas d’humeur ? Toujours est-il que pour une fois, il s’abstint. Avant même que les lumières de la salle de cinéma ne se rallument, elle avait bien compris qu’il était d’humeur sarcastique. Lui, de son côté, avait aussi senti qu’elle avait été émue, très émue par le film. Mais qu’il ne s’avise pas de parler de sentimentalisme, ça la mettrait très en colère. Les noms thaïlandais achevaient lentement leur ascension. Ils restaient silencieux, face à la toile, sans se regarder. Ils se connaissent assez pour n’avoir pas à se dire les choses dans la seconde. Après avoir aussi sagement attendu la fin du générique, il avait attrapé sa veste. C’était évident, elle, n’avait pas envie de se lever, pas envie de quitter l’écran. À la fin du film, le vieil oncle mourant retourne dans une grotte qui pouvait fort bien symboliser le ventre d’une mère. Retour aux origines, etc. Le vieil oncle se recroqueville contre une des parois pour laisser s’écouler les dernières gouttes de vie qui lui restent. Comme par mimétisme, elle s’était repliée au fond de son siège, presque en chien de fusil, comme un enfant prostré serrant très fort son doudou en suçant son pouce. Et comme le vieillard, elle se sentait en sécurité dans cette grotte de cinéma. Probable, qu’elle aurait voulu ne jamais en sortir. Mais les lumières ont fini par se rallumer et les agents auraient fini par la mettre à la porte, parce qu’autrement il faudrait payer plusieurs fois pour voir plusieurs fois le même film et elle n’avait pas « La Carte ». Bonne fille, elle s’était dirigée vers la sortie. Lire la suite »

Takamine Hideko

Le corps de Takamine Hideko, un mètre cinquante-trois, une bouille reconnaissable parmi mille autres, a rendu l’âme le 28 décembre. Je ne l’ai appris que le 31 décembre, via un post Facebook. Je ne vous parlerai donc pas ici du film sur le créateur de ce site, qui m’a permis d’apprendre ce que je n’aurais su que plus tard (ou jamais), si je n’avais compté que sur la presse spécialisée française.

Pourtant cette information est un événement. Par la mort d’une figure aussi importante historiquement, on aurait tendance à formuler des signes qui disent des choses graves sur l’identité du monde à travers le cinéma.

C’est peut-être une évidence, le cinéma classique du XXe siècle perd ses corps les plus représentatifs, pour rentrer définitivement dans l’iconographie mythologique. Les corps, les visages qui font vibrer par leur jeunesse les images réalisées entre les années 30 et 60, arrivent à leur limite biologique. Takamine Hideko n’est plus une vieille femme de 86 ans atteinte d’un cancer du poumon. Sur sa page Wikipedia on peut lire : « actrice japonaise, née à Hakodate, île d’Hokkaidō (Japon), le 24 mars 1924 ; décédée à Tokyo le 28 décembre 2010, qui débuta comme enfant acteur et continua sa carrière jusqu’à la fin des années 1970. »

L’année 2010, sa fin, lorsqu’on part de la mort de Takamine Hideko, n’est donc pas juste un passage pour 2011, mais un nombre qui signe, date la fin d’un corps, d’un visage devenu icône par le biais du cinéma de Ozu Yasujiro, Naruse Mikio, Kinoshita Keisuke, Kobayashi Masaki, Toyoda Shiro, entre autres. Des cinéastes qui notamment par la grâce, le charme, « l’iki » de Takamine Hideko, ont donné forme aux fantasmes qui accompagnent l’âge classique du cinéma japonais, ou ont préparé sa fin (Kobayashi Masaki).

Ainsi j’ose dire ici, d’une manière un peu convenue et grandiloquente : mort biologique, vie éternelle à l’icône !

Mounir Allaoui

Explorations. Les spectres, en cette année…

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Une année est un trajet. Un chemin parcouru, des endroits traversés, une distance réalisée. Certes, cette idée de cheminement est toujours à refaire, l’initiative n’est jamais totalement préconçue. On part d’un temporaire vers un inconnu, on ne sait jamais trop d’où l’élan nous est venu ; on ne sait comment il nous pousse et nous motive et l’on ignore quelle est cette irrésistible direction, ce sens encore dissimulé vers lequel nous sommes attirés. Il nous est nécessaire de rudoyer notre maîtrise des événements, de nous laisser conquérir par notre humilité, de savoir nous défaire des commandes pour suivre le souffle du vent, pour caler nos pas sur le rythme de la marche annuelle. Savoir nous laisser porter sans pour autant nous défaire de ce que nous sommes, de ce qui constitue notre identité, nos tendances.

Précieuse précaution. Surtout dans cette passion dévorante qu’est le cinéma.

Nous traversons 2010 comme des figures fantomatiques, drapés dans le linceul grotesque que nous portons à notre traîne. Si nous allions à un point précis, au terme de cette année, nous ne savions pas quelles rencontres allaient ponctuer le voyage, quels films marquants allaient se dresser sur le trajet, quelles expériences bigarrées allaient nous toucher dans notre sensibilité comme dans notre intellect.

Oui, des âmes errantes, spectrales, avançant sur le chemin ou reculant, tantôt abordant de front une œuvre comme pour mieux se laisser pénétrer par elle ou l’abattre dans un duel tendu ; tantôt contournant le film pour mieux le cerner, pour mieux en saisir l’envergure, le garder plus longtemps à portée de vue, prendre le temps. Et si nous sommes dépourvus de chair et de sens, s’il nous faut compter sur ces lacunes pour construire notre rapport aux films que nous approchons, s’il est impératif de convertir ces manques en force, nous pouvons aussi multiplier les abords, confronter les vues et les opinions. Nous ne sommes pas des fantômes esseulés. Nous sommes plusieurs à emprunter un même chemin, à partager le même voyage, le même élan, cette impulsion vers les films. Notre regard n’est alors plus absolu, mais se compose, au gré de chacun, grâce à chacun. Ce qui implique que cette marche en cette année n’a pas été une ligne rigoureusement droite, qu’il a fallu se perdre quelques fois, s’affronter, se défendre ou défendre ce qui nous a touchés dans notre amour des films. Parcours erratique souvent, mais toujours dans ce lien étroit qui nous joint autour de notre affection, de notre âme, cet unique résidu de ce que nous demeurons.

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What’s up, cinéma ?

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Bonjour cinéma.

Jean Epstein, je connais pas trop ses films. J’allais dire que j’en ai vu aucun, mais je me le rappelle maintenant, j’en ai vu un. C’était à la Cinémathèque, dans la salle « Jean Epstein », ce qui m’avait amusé. Malheureusement je n’en garde pas un souvenir impérissable ; ça s’appelait La chute de la maison Usher, je crois. Faut dire que je ne me souviens de pas grand-chose. Des gros plans, des ralentis, des surimpressions peut-être, tout un appareil de trucs et astuces suranné. C’est drôle, avant la Cinémathèque on disait que c’était un formidable lieu de mémoire ; même Aragon en parlait, dans une grande dissertation sur l’oubli, la mémoire. À la Cinémathèque, j’y suis allé pour la première fois, c’était y a pas très longtemps, quand jeune ado je me prenais pour un cinéphile. Je faisais comme François Truffaut (y a pas de quoi être fier, mais quoi, on a tous nos mauvaises périodes), j’y allais pour ne pas aller à l’école. Finalement l’école a gagné : j’y suis toujours (pas de quoi être fier non plus, mais quoi, nobody’s perfect). La Cinémathèque, il paraît que c’était génial pour la mémoire, mais moi, je suis bien obligé de le constater, à part deux ou trois films, je me souviens de pas grand chose. Pourtant des films, j’en ai vu là-bas, j’avais même une petite boîte où je gardais tous mes tickets de caisse, une belle boîte à souvenirs. Ah là là. À un moment donné, je sais plus pourquoi, j’en ai eu marre, vraiment. Ça pouvait plus durer. Bon, je suis pas là pour critiquer les gens en place, le pouvoir et tout. Vous n’avez qu’à y aller, juste pour voir, vous verrez. Lire la suite »

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Choisir un visage dans ce film. Un sur combien ? L’oubli du chiffre est sans importance : une série illimitée de visages vieux, beaux, bouffis, rudes, en larmes, illuminés… Le choix porte sur rien, un de ces visages n’en entraîne aucun ou les entraîne tous, dissemblables, singuliers, hors catégorie. Et dans ce défilé de singularités, ce qui me point, c’est ce qui me pointe, d’abord comme sur un registre et selon mes coordonnées d’appartenances et d’affiliations sociales et culturelles. La liste est reçue immédiatement par la mise en batterie de tout ce que j’ai étudié de près ou de loin, ouvertement, volontairement, ou subrepticement. Tout un discours qui m’informe au préalable. Mais il y a aussi le pointage des glissements possibles, des liens nouveaux et des déliaisons, une parole en tout cas qui trouvera plus ou moins à se transcrire en verbiages. L’injustifiable de ces figures, ce qu’elles ont de rétif et d’obtus à toute explication, est pourtant justiciable de ce pointage double-face, coup-de-force et coup forcé contre le réel qu’on appelle un choix. Tant qu’il y a décision et limitation, dès qu’un regard est porté, la pleine vision reste impossible et l’obtus se ramène à une espèce de l’obvie. Alors, dans cette longue rafale de portraits, on peut regarder ceci : qu’il n’y a rien d’irréductible dans le sensible, dans ce qu’on appelle le sensible et qui est, pour celui qui regarde, juste un passage, une position intermédiaire avec ce qui fait parole. Autrement dit, le sensible est toujours accroché à son Autre intelligible par toutes les déterminations du regard. Lire la suite »

Bonjour cinéma !

What’s up, cinéma ? What's up, cinéma ? Explorations. Les spectres, en cette année… Explorations. Les spectres, en cette année… Des visages Des visages Takamine Hideko Takamine Hideko Oncle Boonmee Oncle Boonmee Shirin Shirin

En 2010, les Spectres ont vu des films, comme tout le monde. Des nouveaux et des anciens, des pas très jeunes et des pas si vieux… Mais aux morts-vivants comme à Godard, l’âge importe peu, sauf quand il s’agit d’y passer pour de bon. Il n’y a pas de vieux livres ou de vieilles toiles, nous disait le cinéaste. De la même manière, il n’y a pas de vieux films, ni de vieux spectres. Bref, dans les salles de cinéma ou notre salon, nous continuons à hanter à notre manière le monde du cinéma. En retour, certaines images, certains visages nous ont habités.

Alors pour inaugurer ce nouvel espace, plutôt que de classer les films de l’année passée sans rien en dire, on a préféré vous parler de la manière la plus libre et la plus personnelle possible de ce qui nous a marqués au cours de l’année écoulée : du décès de l’actrice japonaise Takamine Hideko au singe-fantôme d’Oncle Boonmee, d’un texte d’Epstein sur le cinéma aux spectatrices de Shirin, des visages de certains seconds rôles au spectre comme excavateur, le panorama est large, libre et ouvert, comme ce nouveau site que nous souhaitons plein de courants d’air et de portes entrebâillées.

Bonne lecture !