Série : Des histoires, du cinéma

Scorsese’s life (part.1): le temps de l’innocence

Tous les cinéphiles savent que Martin Scorsese vient de New York. Mais combien savent où il veut aller ?

Scorsese a toujours dit qu’il n’avait pas tenu à grand-chose qu’il devienne un voyou comme la plupart de ses copains de jeunesse de Little Italy de N.Y. Tous avaient à un moment ou un autre côtoyé la prison. Combien de fois a-t-il rappelé aussi que c’est sa santé fragile qui l’avait amené à s’écarter des clans, à plutôt les observer tel un James Stewart fenêtre sur cour et à aller au cinéma à plein temps voir Duel au soleil avec son père qui ne savait quoi faire d’autre avec lui ? Son infirmité le rapproche de l’un des autres grands cinéastes de sa génération, Coppola, qui, malade pendant son enfance dans le Queens du même N.Y., devait rester à longueur de journée calfeutré dans sa chambre, s’inventant du coup des histoires à plein régime, des histoires avec des marionnettes, des jeux d’ombres et de théâtre. La maladie et l’infirmité comme moteurs premiers des deux plus importants réalisateurs américains de leur époque, voilà qui ne manquera pas d’interpeller surtout lorsque l’on sait que les deux hommes seront amenés à se croiser souvent et que Coppola (le plus âgé des deux) sera une espèce de mentor pour Scorsese. Leur manière d’aborder le récit cinématographique de manière décalée (par rapport aux standards des studios américains) n’est sûrement pas sans rapport avec tout ceci. Lire la suite »

Le Monde et la Croix (1° partie)

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Le générique de My Darling Clementine s’inscrit sur 9 panonceaux de bois accrochés autour d’un poteau rond.

Ce chiffre 9 marque tout le film :
- 9 périodes du cycle : 5 jours et 4 nuits ;
- 9 cadavres au total : 5 Clanton, 2 Earp, Doc Holliday et Chihuahua ;
- 9 participants au duel final : 4 Clanton, 2 Earp, le Maire et le diacre Simpson ;
- etc… (1)

Chaque panneau est rectangulaire et forme une croix avec le poteau rond. Le passage d’un panneau à l’autre se fait par un quart de tour descendant, de gauche à droite et retour, sur deux séries de panneaux alignées, formant deux séries de croix, ou deux angles de vue, deux modes d’appréhension de la croix. Ces deux motifs géométriques se retrouvent partout dans le film, du panoramique découvrant pour la première fois Tombstone au bout d’une courbe jusqu’au « broad sombrero » amoureux de Chihuahua, depuis la croix que font le violon et l’archet de Simpson interrompant le bal à la crucifixion assez littérale de Billy Clanton tentant d’échapper à Wyatt Earp. Mais le meilleur exemple reste bien entendu le bijou que James Earp veut offrir à sa fiancée, qui court d’un bout à l’autre du récit comme un fil rouge et qui conjugue rond et croix en une seule figure. Cette géométrie est tout le programme formel du film et les 9 premiers plans du film (9 encore), qui en sont la 1° séquence, en offrent un développement systématique. Lire la suite »

La Révolution est une fête mobile, dit le cinéma (1)

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Une statue surplombante + une foule qui monte à l’assaut + on tend des cordes + la statue est effondrée… Dès le début d’Octobre, Eisenstein expose le conflit figuratif qui traverse tout le film, entre le mouvement révolutionnaire et le statisme de la réaction. Naturellement, la révolution y est ce qui survient, bouge, grouille et flue : les vagues de banderoles effaçant un orateur attentiste, la cohue des manifestants, la nappe des milliers de bras et jambes envahissant la cour du palais d’Hiver. Tous les défilés convergent sur la Perspective Nevski – mouvement – mais les mitrailleurs contre-révolutionnaires sont déjà là aux aguets, tout comme les Bourgeois sont déjà sur la route de la bannière révolutionnaire pour la bloquer et assassiner, immobiliser mort son porteur. Assis devant ses téléphones, le Premier ministre du Gouvernement provisoire ordonne de lever les ponts et propage ainsi son immobilisme à la ville entière. Car les vitesses et lenteurs idéologiques se communiquent aussi. Bien sûr, le drapeau et les exemplaires de la Pravda sont jetés dans la Néva et vont, portés au fil de l’eau, chercher les marins de l’Aurore pour libérer les ponts ; mais là, il s’agit avant tout d’un faux-mouvement de la Bourgeoisie – faux mais inévitable pour illustrer le processus par lequel la Bourgeoisie prépare les conditions de sa propre défaite (1). Mais il est beaucoup plus fondamental que Kerenski et Kornilov soient l’un comme l’autre des Bonaparte de plâtre (2), et que la sclérose de la Bourgeoisie au pouvoir agisse comme une peste mal intentionnée, se propageant aux soldats coincés dans leurs tranchées comme aux femmes faisant la queue pour une bouchée de pain. L’immobilisme procède du gouvernement bourgeois comme d’un centre diffusant à travers l’appareil répressif d’État : armée, police. Et il y a une dissymétrie forcée avec la propagation révolutionnaire qui ne dépend pour sa part d’aucun centre. C’est que l’Octobre d’Eisenstein est une révolution populaire et la mise en mouvement des masses doit y être un résultat de leur volonté propre. Alors, à la force centrifuge de l’État bourgeois, le film oppose un caractère centripète de la révolution, dont le mouvement d’ensemble est essentiellement holiste (voir la synchronie du début de la prise du palais d’Hiver et de la décision de l’attaque par le Congrès des Soviets) et se constitue par la conjonction d’une multitude de mouvements particuliers et apparemment autonomes, à l’image de l’agitation déréglée mais cohérente qui règne à Smolny. Lire la suite »

Poum poum, tralala (Aragon, même pas peur !)

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J’ai découvert la nouvelle l’autre jour, en feuilletant l’un des innombrables programmes du Festival Lumière de Lyon que j’ai reçus par la Poste : Pierrot le Fou a été restauré. J’aurais dû être content, piaffer d’impatience à l’idée de pouvoir enfin voir le film de Godard au ciné, dans sa « splendeur originelle » (dixit Serge Toubiana), et en plus avec des invités prestigieux tels que Tonie Marshall ou Asia Argento dans la salle pour présenter le film et nous guider dans cette étape cruciale pour la vie d’un cinéphile.

Franchement, j’avais tout pour être heureux et je crois bien que Thierry Frémaux, le mec à qui on devait tout ça, il comprendrait pas pourquoi je me suis dit « j’irai pas ! ». Suffit pourtant de penser à un précédent film de Godard, Le Mépris, à Camille, cette foutue dactylo de 25 piges qui voulait pas aller à Capri avec son mari. Pourtant Capri, c’est super beau, enfin j’y suis encore jamais allé mais dans le film on voit des paysages absolument magnifiques, parce qu’ils y vont quand même. Mais Camille, au début, aussi moderne que l’architecture de la villa de Capri où ils sont invités, elle dit « non », elle veut pas y aller, elle a compris que cette invitation de Prokosch et les incitations de son mari pour qu’elle l’accompagne, c’est pas très net tout ça. Faut dire, réaliser que Toubiana et sa Cinémathèque sont derrière la restauration de ce film, ça fiche aussi un coup, lui qui, comme l’explique son ancien camarade des Cahiers Jean-Louis Comolli, fait partie des renégats de la période rouge de la revue, on le voit mal contribuer à la redistribution des couleurs d’origine du film de Godard, quand bien même à cette époque, le rouge du cinéaste était du sang, et pas forcément celui versé pour les luttes révolutionnaires. Quand à Frémaux, son petit tralala de festival est plein de bons sentiments, mais plus racoleur que ça, tu meurs ! « Grand Lyon Film Festival », je me demande vraiment si c’est l’invité d’honneur Eastwood qui a choisi le nom ou si la personne qui l’a trouvé avait quelques problèmes avec la syntaxe ?

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Les sports favoris, des hommes. Man’s Favorite Sport ?

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Affiche japonaise de Man's Favorite Sport ?

Depuis combien de temps n’avais-je pas revu Le sport favori de l’homme (Man’s Favorite Sport ?) ?

Voir Le sport favori de l’homme est-ce la même chose que voir « Man’s Favorite Sport ? » ?

Je pose la question, sans chercher à la construire, ici. J’y viendrai, une autre fois. Sans être obsédé comme moi par les transpositions françaises des titres des films de Hawks, vous aurez repéré la disparition de l’interrogation dans le titre français, qui affirme là où l’anglais se contente de questionner. La France apporte la réponse, met fin à l’incertitude. C’est bien le sport favori de l’homme, même si on ne sait pas très bien encore de quel sport il s’agit.

Man’s Favorite Sport ?, c’est de 1964 ; c’est avec Rock Hudson et Paula Prentiss, une fille sympa d’origine sicilienne. Je précise sans que cela ait la moindre importance, pas plus que de savoir qu’elle a failli remporter un Emmy Award. Je l’avais plus ou moins vue, sans la reconnaître, ou plutôt sans savoir que c’était elle, dans deux films sans valeur, What’s New, Pussycat ?, titre d’une chanson horrible de Tom Jones, et Catch 22, d’après le roman du même titre ; homonyme, donc. Elle se débrouille pas mal dans le film de Hawks, surtout lors de la scène, la seule qui me reste à l’esprit, où elle tente de convaincre Roger Willoughby, c’est-à-dire Hudson, de révéler, au risque de perdre son emploi, sa réputation, et tout ce qui va avec, l’argent, les filles, une vie heureuse, qu’il n’est pas le meilleur pêcheur du monde, mais un imposteur aidé par le hasard.

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