Série : Critiques, vos papiers

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L’inconnu, la mort, l’amour

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Qu’est-ce, pour l’inconnu du lac, qu’être soi-même, par rapport aux autres et à ses propres yeux ? En quoi consiste l’identité de chacun ? Sur une petite plage abandonnée, coquillages et silures sont les témoins d’un théâtre sans draperies ni costumes… mais pas sans artifices.

Des hommes nus comme des dorades se draguent et se regardent, se plaisent et se baisent, se parlent et… s’aiment ? Là est un peu toute la question. Comment savoir qui est l’autre si je ne sais pas qui je suis ; est ce qu’aimer, c’est suivre aveuglément le danger au cœur du bois ? Face à ces questionnements, le film prend l’apparence d’une sorte de gigantesque huis clos en extérieur ; jamais nous ne sortirons de la plage et de son bois.

Les ellipses sont sans cesse marquées par un même plan dont ni l’échelle ni la valeur ne varient, laissant soin au spectateur d’observer les petits changements à l’intérieur du plan ; la fin d’une route à la bordure du bois où toutes les voitures viennent se ranger et qui n’est pas sans rappeler l’arrivée matinale de Ce Vieux Rêve qui bouge. À la fois running gag et véritable invitation faite au spectateur d’être attentif à la place des voitures et libre de spéculer qui conduit quoi ; ce plan, au départ répétitif, devient plus qu’un décor, il donne de la vie à l’espace du film.

Tout celui-ci est alors investi par les personnages comme un lieu de rencontre et de rendez-vous. Un endroit privilégié, à l’abri, sorte d’utopie solaire au cœur de l’été. Si cet espace nous est de prime abord étranger, la grande force du choix de Guiraudie de ne jamais le quitter permet de créer de la familiarité voire même de l’habitude pour le public. Lire la suite »

Filmer à hauteur des hommes

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J’ai eu du mal à regarder Babylon. Le film est long, il dure deux heures et au bout d’une heure un grand moment de creux, de vide, d’attente et de rien se fait sentir. J’ai dû le reprendre le lendemain pour l’achever. Possibilités de la vidéo.

Ça n’en amoindrit pas sa force.

Tout commence dans le vent et le désert. Il y a des dunes, du sable, la végétation d’un climat aride, un scarabée et des fourmis. De terre semblent sortir les gigantesques engins de chantier qui viennent envahir ce paysage. On comprend vite qu’un camp de transit, ou de réfugiés, est en train d’être installé. Les choses se mettent alors rapidement en place. Des dizaines, des centaines, puis des milliers d’hommes arrivent, en voiture, en bus, en camionnettes ou à pied, de nuit comme de jour. Des tentes sont plantées. Il y a des organisations humanitaires, le croissant rouge, médecin du monde, le haut commissariat aux réfugiés. C’est brut.

Un carton en ouverture du film précisait le choix délibéré de ne pas sous-titrer le film. On ne comprend donc que ce qu’on comprend. Mais comme les gens parlent des dizaines de langues, ou plus, ou moins peut-être, on prend rapidement le pli.
C’est un choix très juste.

Le camp est monté, et la vie passe. Difficilement. Il n’y a guère à manger, les files d’attentes sont immenses, les animations assez penaudes, et surtout, le vent ne cesse jamais semble-t-il. Au cœur du film on sent le grand vide laissé en partage à tous ces hommes par une attente dont personne ne sait dire si et quand elle prendra fin, et à laquelle même les prières n’apportent pas de réponse.

Dans cette construction et cette installation du camp, la caméra est là comme les gens sont là. Surprise sans s’étonner, à l’affut de ce qui se passe, mais sans être vraiment sûre de sa présence au monde dans ce lieu sans attache, transitoire, soumis au vent et à la pluie. Elle est partie prenante au même niveau que les réfugiés. Dans la durée, sans être jamais sûre de cette durée. Elle filme ce qui est : les partages de l’espace (journalistes, associations humanitaires, réfugiés, chacun de part et d’autre d’une barrière invisible et très présente), la solidarité, la débrouille. Il n’y a aucun mot pour dire autrement ce qui est, ou autre chose que ce qui est. On pense à Wiseman sans que ça soit juste : il n’y pas là la volonté de trouver les structures qui organisent ce qui n’est pas une institution, le regard distancié ne scrute pas pour dégager des logiques et les comprendre. On ne saura pas qui décide, qui organise, qui agit ceux qui sont agis. Il semble au contraire que tous soient agis de la même manière par quelque chose qui les dépasse, le vent peut-être, qui ne rend pas fou mais presque. Lire la suite »

Stranger vs Stranger : l’intégration à la japonaise

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Sword of the Stranger de Masahiro Andô pourrait prendre l’apparence d’un film d’animation et d’un chambara (film de sabre) très efficace et prévisible, mais même s’il s’agit surtout de suivre un récit archétypal qui aboutira par la victoire du bon sur le vilain, il est possible d’y lire des thèmes, dans une forme assez inédite, ayant à voir avec la notion « d’identité ».
Le récit commence par l’arrivée d’étrangers au japon, des envoyés de l’empereur Ming accompagnés d’un homme blond aux yeux bleus. Alors que leur objectif nous est encore obscur apparaît immédiatement le manichéisme du récit : un groupe d’étrangers vient semer des troubles dans une région japonaise.
Le personnage le plus fort du groupe est bien entendu l’homme blond aux yeux bleus, qui tout en faisant partie de ces émissaires de Ming envoyés par leur empereur pour une mission mystérieuse, en est aussi étranger. Mais à aucun moment les autres personnages de son groupe ne lui font remarquer sa différence, son apparence « non asiatique ». Le sorcier meneur de ces émissaires qualifie juste son manque de profonde croyance en leur mission comme étant le fait d’un guerrier primaire qui méprise les rites spirituels (magiques). Ce même sorcier désignera d’ailleurs vers la fin du récit les guerriers japonais attaquant sa forteresse abritant un autel sacrificiel, après avoir tué leur propre seigneur afin d’éviter qu’il serve d’otage, comme étant des « barbares ».

En effet, le seigneur japonais ne semble détenir son pouvoir que d’attributs guerriers. Il a gagné le respect et l’obéissance des siens par les armes. Son autorité n’est dû qu’à sa force, rien d’autre ne le lie à ses hommes, d’où le fait qu’il n’ait que peu de valeur comme otage. Du moins il n’a absolument pas le statut divin de l’empereur Ming. Ainsi, la situation créée par les Ming n’aura finalement servit qu’à mener à un assassinat politique et un renversement du pouvoir.
Là où ils pensaient freiner les guerriers japonais en prenant leur seigneur comme otage, les Ming n’ont fait que les aider à le remplacer par un autre guerrier puissant et ambitieux. Du moins c’est ce que fait comprendre le guerrier blond au sorcier qui mène son groupe, tout en semblant approuver l’acte des guerriers japonais. Lire la suite »

Comment Batman ne croisa jamais de baleine

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« Je suis descendu jusqu’aux racines des montagnes, les barres de la terre m’enfermaient pour toujours ; Mais de la fosse tu me fais remonter vivant, O Iahvé, mon Dieu »
Jonas, II, 7

On s’en souvient encore, il y a cinq ans, une démonstration rappelait qu’au fond les chevaliers noirs faisaient surtout preuve de mépris aristocratique. Cinq ans, donc, on le rappelle, se sont passés et Christopher Nolan nous apprend, lui, que c’était en réalité huit. Soit.

Ce n’est pas une simple anecdote : c’est la métaphore du double cheeseburger. Pourquoi n’avoir qu’un steak et une tranche de fromage dès lors qu’il est possible de doubler les quantités ? C’est un détail qui a toute son importance.
Retrouvons donc notre chevalier qui a cessé d’être chevalier, tout déçu et abîmé d’avoir fait un choix (tragique !) : porter le chapeau. S’il était établi depuis déjà deux films qu’il portait un masque, le film rappelle bien qu’un mensonge éhonté a été servi au peuple de Gotham pour protéger (on ne comprend pas trop pourquoi d’ailleurs) le travail d’un procureur devenu criminel.

The Dark Knight Rises démarre sur l’artillerie lourde des bases morales : la culpabilité, le poids du mensonge, l’impossible rédemption, éthique ou morale, ordre ou chaos, etc. Il faudra 2h44 à Christopher Nolan pour ne finalement rien dire de tout cela mais seulement esquiver et frôler. Commençons par prendre le chevalier par le masque, on s’attaquera ensuite à la cape.

Certes, c’est un actioner ou film d’action, et à ce titre, le film tente d’embrasser (mais n’était-ce pas déjà l’enjeu d’Inception ?) tous les codes, idées et possibilités du genre. La course-poursuite, le suspense, la surprise, le twist, l’angoisse, le salut, la destruction, etc. Mais ce ne sont que des cartes que l’on abat comme par obligation. Jamais le récit n’en fait une force.

Une impression désagréable finit par se profiler là où The Dark Knight Rises finit par ressembler à une gigantesque bande-annonce. Une série de moments plus ou moins connectés (avec ce qu’on pourrait appeler son lot de micro-plans et de phrases bien senties) se succèdent les uns aux autres. Cette impression devient de plus en plus désagréable dès lors qu’on comprend qu’il ne s’agit absolument pas d’une intention de la part de Christopher Nolan, à la façon de Takashi Miike dans Dead or Alive, mais d’une incapacité à mener la narration d’un récit alambiqué. Lire la suite »

Terri

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Terri (A. Jacobs)J’ai vu Terri, et j’y repense, je me demande pourquoi ce film ne m’est pas sorti de la tête. Si on s’en tenait au résumé, ça ressemblerait au tout venant des teen movies : encore une coming-of-age story, encore une histoire de freak qui fait le dur apprentissage de la vie. La bande-annonce ne cherche pas à nous en dissuader et nous présente un film qui ne semble promettre rien d’autre que ce à quoi on peut s’attendre, comme si c’était là justement ce qui nous donnerait envie de le voir (c’est se faire une bien piètre idée de notre désir) : forcément, nous dit-elle, Terri le freak connaîtra les brimades et les humiliations avant de devenir l’ami de la fille la plus mignonne du monde et tout se terminera par une leçon de vie édifiante : « La vie est tordue mais on fait tous de notre mieux ». Le résumé n’est pas complètement faux, mais c’est le ton, le rythme, qui le sont. Terri n’est pas la comédie tendre et enjouée, la petite musique douce-amère de la vie que la bande-annonce cherche à nous vendre : ce n’est pas un film drôle, c’est un film qui met plusieurs fois un peu mal à l’aise. J’ai trouvé ça parfois troublant, étonnant souvent, et pas bête du tout.

À quoi ça peut bien tenir ?

Ça tient déjà à ce que Terri n’est pas marrant, il est plutôt déprimé et le film prend cette tristesse au sérieux. Faut dire qu’il n’y a pas vraiment de quoi rire. Abandonné par ses parents, Terri vit chez son oncle, un intellectuel à la maison remplie de livres et de disques mais qui n’a plus toute sa tête la plupart du temps : c’est le gamin qui veille sur son oncle plutôt que l’inverse. Terri ne va à l’école qu’en pyjama, du moins quand il fait l’effort de s’y rendre, car il n’a pas l’air d’y apprendre grand-chose (en cours d’économie domestique, une prof enthousiaste leur apprend la bonne manière de casser un œuf contre un bol : « 1, 2, 3, crac » : de quoi passionner les foules) ; en plus de ça, comme Terri est obèse, il se fait malmener par tous les petits cons que vous pouvez imaginer. Le môme paraît avoir été déjà si malmené par la vie qu’il s’est retranché derrière une façade d’indifférence et ne semble touché par rien (« The feeling is no feeling » comme il le dit au prof de gym qui l’a cuisiné trop longtemps).

Terri a tout du freak apparemment : le type bizarre de la classe, qui se fait chambrer, qui n’a pas de copains, encore moins de copines. Mais ce n’est pas du tout ce qui intéresse le film, qui ne s’amuse pas de la maladresse de Terri, de ses pyjamas, qui ne cherche pas non plus à les expliquer, qui ne se replie sur aucune des scènes de comédie qu’on pourrait attendre avec un tel personnage. Ce qui intéresse le film, c’est bien le « freak », mais ce n’est pas le freak comme personnage ou ce qui fait de Terri un freak : c’est plutôt le « freak » comme situation, la situation « zarbie », ce que les situations ordinaires ont de freaky dès lors que Terri prend le temps de les regarder attentivement, de voir ce qu’elles révèlent de neuf, d’intéressant, pour peu qu’il se rende attentif à ce qu’elles ont d’étrange, d’inquiétant, de bizarre ou pas normal. C’est une affaire de regard, et Terri raconte l’histoire d’un indifférent qui se met à observer, à étudier. Est-ce que l’étrangeté appartient à la situation elle-même, ou est-ce que c’est seulement de la regarder plus longtemps qui la rend étrange ? Peu importe ici : ce qui compte, c’est que ce sont les situations, pas les personnages, qui se signalent par leur étrangeté, et qui font l’objet d’une curiosité, d’une attention ; leur étrangeté n’est pas jugée comme quelque chose dont on doive rire ou s’effrayer ; elle est un indice, un appel à y regarder de plus près, un signe qui commande l’étonnement, le suspens du jugement, et ouvre le champ d’une expérience, d’un apprentissage possibles.

Comment se fait-il que Terri, qui semblait d’abord indifférent à tout, se mette soudain à observer, à être sensible à ce qui l’entoure et à son étrangeté ?

Il y a deux choses qui l’intriguent : Lire la suite »

Holy Motors

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« Le livre de la vie limpide et grimaçant »

Holy Motors (Leos Carax)

Profession : génie. Carax fait dans le genre « vous n’avez jamais vu ça ». Personne n’est aussi libre que moi. Je suis fou, oui, je suis l’artiste, c’est moi le roi, Abel Gance et Napoléon aussi. La plupart des critiques professionnels ont été littéralement aplatis par le film. Ils ne peuvent pas en parler ; acculés à s’extasier pour ne pas perdre la face. Le film ne ressemble à rien, ne cesse d’insulter les conventions esthétiques et narratives les mieux admises, délire sans se gêner sur tout et n’importe quoi, et pourtant fait film. Il fait un tout. Sa forme outrée, hérissée d’outrances le rend inattaquable. C’est tout le temps qu’il va trop loin, il aligne faute de goût sur faute de goût, il le sait très bien, tout le monde le voit et le bon goût devient dans son ombre une chose mesquine et méprisable. C’est libérateur, de la vraie bonne catharsis. Obsessions : le sexe, le meurtre, les monstres, la misère, la mort. Ça agresse et ça dézingue, ça fait un grand courant d’air. Le Saint Vomi de Carax purifie l’atmosphère. Lire la suite »

Gangster personne de quatre films sud-africains

Quelques remarques sur quatre films vus lors du Festival de Douarnenez d’août 2011 (1).

Hijack Stories (Oliver Schmitz, 2001)



Hijack, c’est sortir quelqu’un de sa voiture sans lui demander son avis et prendre simplement sa place. Le hijacking est un peu un sport national en Afrique du Sud et il est beaucoup question de vols d’automobiles dans le film. Mais le hijack du titre est surtout métaphorique. Il désigne l’échange de place entre le jeune acteur noir vivant dans les beaux quartiers et voulant faire l’apprentissage de la « gangsta attitude » pour décrocher un rôle dans une série télé à la mode, et son modèle, le caïd du ghetto qui finira par révéler son humanité profonde et obtenir pour son compte le rôle du gangster télévisuel. Lire la suite »

Hadewijch

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J’ai vu Hadewijch de Bruno Dumont, et je dois dire que j’ai trouvé ça très mauvais, poseur, clichetonnant, pénétré de fausse profondeur, de fausse altitude, de fausses évidences, de représentations toutes faites, de schémas imposés, pavloviens, de valeurs morales réactionnaires, de dogmes, d’idéologie omniprésente, de démonstrations, de pure abstraction déguisée en pure sensation. En un mot : fumeux. Fumisterie et mystification.

Sans parler d’une forme de racisme « spontané », dira-t-on, assez brut de décoffrage. L’Arabe, il ne sait pas trop ce qui lui a pris: une pulsion, un instinct, il lui fallait absolument chouraver une mobylette. Chassez le naturel, il revient au galop. La pauvre fille milliardaire, elle, elle a d’autres problèmes viscéraux: elle veut s’unir à Jésus, ce qui l’empêche certes de s’unir charnellement à l’Arabe voleur de mobylettes. Mais quelque part, cette disjonction va permettre un détour intéressant, par le grand frère, un théologien. Un bref dévoiement de l’appel christique dans les impasses de la religion musulmane, laquelle va rapidement se révéler, comme de juste, poseuse de bombinettes et pourvoyeuse de mort.

Quel naturaliste, quel vériste, ce Dumont. Quelle finesse, quelle justesse dans la monstration du réel dans toute son évidente crudité. Et quelle expérience mystique, nom d’une pipe: à la fin, la fille est sauvée de la noyade. Par la main tendue de l’ex-taulard au corps décharné, le mec du terroir, le Nord célinien, sorte de martyr aux grands n’oeils tristes pleins d’innocence. Rencontre de Jésus réincarné parmi les humbles de la terre. Le vrai message du christianisme primitif, quoi. Quelque chose à quoi on ne s’attendait pas du tout, mais alors pas du tout. Ce n’est pas du tout un schéma convenu, une imagerie d’Epinal. Ah non ! Ne confondons pas tout: le cliché est transcendé par la beauté formelle, austériforme, qui atteint à la justesse vraie dans l’artifice. Comme quand on filme un âne qui est plus qu’un âne, presque un Roi mage quelque part, tout en restant un âne en tant qu’âne et essence de l’âne. Et c’est ça qui est beau. Et ça va nous chercher directement aux tréfonds enfouis de notre âme comprimée dans le corset des poncifs. Au delà des poncifs. Moi, j’appelle ça la grâce. Il n’y a plus qu’à se taire, et ressentir la beauté des choses, c’est tout. Lire la suite »

I wish

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I wish (Kore-Eda)

Le goût du karukan peut tenir lieu d’art poétique : du karukan, il est dit que son goût est d’abord « vague et incertain », mais « suave » après coup. C’est une « fadeur » qui se révèle « saveur » dans la durée seulement – mais cette saveur ne se révèle pas à tous également ; la révélation exige un certain travail sur soi, exige de cultiver sa sensibilité ; c’est pourquoi, quand on est trop jeune, on ne ressent rien, on en reste à la « fadeur », on ne sent pas encore la « saveur », elle ne vient pas, elle ne se révèle pas. C’est ce que comprend le grand frère, quand il donne à goûter le karukan à son frère et que celui-ci lui dit : « Le goût est incertain » : c’est qu’il est encore trop jeune pour l’apprécier.

Que raconte le film ? Il raconte ça, précisément : comment on bascule de la fadeur à la saveur, c’est-à-dire comment on bascule d’un univers insignifiant, vague, incertain (le « cosmos » comme fond de tout ce qui est et qui est sans raison), à la révélation d’un monde où se révèle le sens, où les sens prennent sens, font sens. « J’ai choisi le monde », dit le grand frère à la fin, après cette révélation. Lire la suite »

Vite, réfugions-nous

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Take Shelter est une histoire de signes. Tout au long du film, Curtis Laforche, père et mari comblé (c’est son collègue et ami proche qui le dit) est assailli d’une série de cauchemars, apparitions et sensations qui créent le trouble en sa psyché. Un trouble d’autant plus fort qu’il l’amène sur une longue pente inexorable que l’on diagnostiquera comme un début de schizophrénie paranoïde.

Beau et fort, Take Shelter est une trajectoire personnelle et intime au cœur d’une paranoïa de plus en plus envahissante. En quelques mots, l’enjeu du film, c’est l’alternance entre une vie rangée, banale et des perceptions sensorielles terrifiantes, angoissantes qui ne semblent dire qu’une chose : la fin du monde est là.

Homme pragmatique, Curtis Laforche cherche à tout maîtriser comme il maîtrise la construction d’un abri : budget, recherche documentaire à la bibliothèque, conseils auprès des spécialistes (sa mère, le médecin, les psychologues). Autant de petites scènes habiles dont le scénario ne fait pas l’économie.

Prophète de malheur ou malheureux interprète de signes bruyants, Curtis lutte contre ceux-ci en essayant de les contenir. Mais que sont ces signes ? De quoi sont-ils le signe ? Que signent-ils ?

Bref, qu’est-ce, un signe ?

C’est la plus belle idée du film incarnée par la figure de la très jeune fille de Curtis, Hannah. Malentendante, elle n’entend manifestement pas un son. Elle est étrangère aux signes sonores du monde extérieur et donc incapable de dialoguer avec ses parents. Tous trois apprennent la langue des signes. Lire la suite »