Série : Critiques, vos papiers

Description de la catégorie

J’écris ton nom

()

Maps to the stars

Un vrai film d’horreur.

Le film n’a vraiment pas d’intérêt si on réduit son récit à une satire d’Hollywood. On n’aurait pas besoin de ce film pour savoir que les stars d’Hollywood sont de petits dieux capricieux, bouffis de vanité, qui, dans la vraie vie, pètent comme tout le monde. Rabaisser Maps to the Stars au rang d’une satire, c’est comme dire que La Mouche est un film sur les dangers de la science, ou Faux-semblants un portrait au vitriol du monde des gynécologues : ça n’a aucun intérêt. Et puis, qu’est-ce qu’une satire ? Qu’est-ce qu’un rire satirique ? C’est un rire qui s’amuse des tares supposées de la nature humaine, qui naît d’un regard extérieur porté sur l’être humain et sur la vie en général, pour se désoler de leur misère, de leur insuffisance native et de ce que l’homme se laisse berner par les illusions, guider par ses passions, au lieu de vouloir tout simplement ce qui est bon, ce qui est juste, ce qui est bien, comme il est naturel. S’il y a un cinéaste pour lequel cette idée de l’homme n’a aucun sens, c’est bien Cronenberg, lui qui s’est attaché à donner de l’homme l’idée d’un être sans volonté propre, sans liberté, trompé, manipulé, contrôlé par un faisceau de forces extérieures, qui ne lui laissent guère la possibilité de pouvoir être autre que ce qu’il est, ni aucune liberté de vouloir le bien, le juste, comme si c’était là des objets que chacun désirait naturellement et qui étaient à la portée d’un simple bon vouloir. Ne parlons donc pas de satire, qui supposerait que Cronenberg juge la vie du point de vue supérieur d’un moraliste : son projet n’a jamais été de juger la vie, pas même celle de stars idiotes, mais d’être l’observateur de ce qui, dans la vie même de ses personnages, s’affole et se dérègle, les dépasse et les emporte vers une catastrophe contre laquelle ils ne peuvent rien. Lire la suite »

Le voyage des soleils

()

Mille soleils 2

Mille soleils est un très beau film.

Mais une fois qu’on a dit ça, on n’a rien dit.

C’est un très beau film mais quelque chose ne va pas, ou ne va pas tout à fait. Les images sont belles, très belles. Le numérique, la nuit, les néons, le soleil, tout concourt à faire des plans des images intéressantes. Telles silhouettes filmées dans la lumière bleue d’un vidéo-projecteur semblent se découper comme en surimpression sur les murs de la ville, jaune orangé. Un gros plan sur des oisillons à l’intérieur d’un troquet surprend comme une image presque surréaliste. De grands icebergs surgissent soudain au milieu de l’Afrique, en un flash annonciateur d’un coup de fil vers l’Alaska.

Mais faire de belles images n’est pas tout faire. Lire la suite »

Le Géant égoïste

()

The Selfish Giant (Clio Barnard)

Le film, apparemment, est adapté d’un conte d’Oscar Wilde, mais d’une manière si lointaine qu’on se demande un bon moment qui est le géant égoïste du titre. Ca pourrait être le blondinet, mais par antiphrase, puisqu’il est tout petit par rapport à son copain. Ca pourrait être son copain, Swifty, très grand, comme un géant de Swift, mais pas du tout égoïste: au contraire, généreux, et même « too soft«  trop tendre, comme dit le blondinet. Ca pourrait être les immenses pylônes électriques dont la silhouette silencieuse ponctue tout le film. Finalement, le géant égoïste du titre, c’est Kitten, le ferrailleur pour lequel les deux gamins volent des câbles en cuivre; c’est lui qui reprend le rôle du géant imaginé par Wilde, mais son personnage reste quand même assez secondaire pour qu’on doute que ce soit lui qui donne son nom au film.  Clio Barnard a pensé rebaptiser son film quand elle a vu à quel point elle s’éloignait du récit d’origine. Mais finalement, elle a bien fait d’en garder le titre. Le géant égoïste, on peut décider que ce n’est aucun personnage du film: c’est la figure invisible qui maltraite tous les personnages de cette histoire, et qui les oblige tous à recourir au vol, au mensonge, à la traîtrise, toutes sortes d’expédients dont la question de savoir s’ils sont légaux ou pas, moraux ou pas, ne se pose plus, tant la nécessité fait loi. Lire la suite »

Le virus, les stars et les spectres

()

Antiviral (Brandon Croneberg)

Le prétexte, ce sera donc Antiviral de Brandon Cronenberg. Le nom vous dit quelque chose, le prénom aussi. Un prénom de série ; le nom d’un « grand » metteur en scène. Je sais pas trop bien ce qui m’a conduit à ce film. La volonté de répondre à la question, que deviennent les fils de cinéaste quand ils veulent faire du cinéma ? Le désir de voir quelque chose, du neuf, en croyant le trouver dans un premier film. Une belle illusion : quand un débutant commence par faire du neuf, c’est un géant, c’est Welles ou Godard. Mais généralement, un premier film, c’est juste un premier film. Lire la suite »

RAS

()

Scène du stabilo dans Quai d'Orsay, Bertrand Tavernier

On ne connaîtrait pas le sens du mot cinéma, s’il n’y avait pas de mauvais films.

Autant le dire tout de suite : Quai d’Orsay c’est pas les fragments d’Héraclite, pas même Tintin, c’est une suite de sketches très théâtre de boulevard, avec Thierry Lhermitte qui fait son show. Il est pas nul. Il est même amusant deux ou trois fois. Mais à la longue, ça lasse, les portes qui claquent, les feuilles qui s’envolent, l’énergie speed, les formules et les aphorismes bidons, toute cette agitation maniaque du grand homme, qui nous rappelle de Funès en plus de Villepin, plus que les personnages des comédies de Hawks.

Les bons livres font souvent se lever la tête, disait Barthes. On pense, imagine, intériorise ; on dérive et rêvasse ; les mauvais films, c’est pareil, mais pas pour les mêmes raisons, on regarde le plafond, à gauche, à droite, on ferme le yeux, en se demandant ce que l’on fout dans la salle et ce que le film fait sur l’écran. Lire la suite »

Salvotion Army : avec qui mange-t-on ?

()

salvo

Comment filmer la cécité ? La mince affaire. Comment réaliser un premier film ? La bonne affaire !

Fabio Grassadonia et Antonio Piazza furent un temps scénaristes et consultants, un duo de quatre mains qui se révélèrent deux paires d’yeux pour se décider à réaliser ensemble. Après un court métrage, Rita, qui racontait déjà l’histoire d’un étranger faisant intrusion dans le quotidien d’une jeune fille aveugle, voici Salvo présenté et primé à la Semaine de la Critique de Cannes 2013. Lire la suite »

Never Mind the Bullock

()

Gravity (A. Cuaron)

Comment expliquer toutes les étoiles que lui décerne la presse ? Paradoxe pour un film qui ne regarde jamais vers elles. Tout le monde cause espace, mais ce n’est pas un film sur l’espace, c’est un film sur la haine de l’espace (étendue, profondeur, infini, distance). Sandra le dit clairement : « I hate space ! » C’est un film sur le proche, la proximité, la nostalgie du chez soi. Mais la fidélité à la terre, quand elle n’est que nostalgie de la vie moyenne américaine, ne peut pas nous toucher, ne peut pas toucher. Lire la suite »

Omar, ce mur qui nous sépare

()

Non loin de Nazareth, au cœur d’un petit village arabe séparé en deux par un immense mur, pointe la tête d’un jeune homme arrivé en haut de ce gigantesque édifice. Méthodiquement, il entreprend de descendre à la corde les quinze mètres qui le séparent du sol. Soudain, une déflagration, le coup manque de le toucher et le voici qui dégringole à toute vitesse se brûlant les paumes le long de la corde.

Mais, une fois au sol, comme si de rien n’était, Omar s’essuie les mains et reprend sa marche.

Au cœur de cette séquence inaugurale Hany Abu-Assad pose les jalons de son long métrage. Ni film d’auteur, ni film commercial, pas plus film de genre que factum anti-israélien, Omar oscillera sans cesse entre sensationnalisme et subtilité, nervosité et réflexion. Présenté au Festival de Cannes 2013 dans le cadre de la section Un Certain Regard où il remporte le Prix du Jury, Omar est le premier film entièrement financé par des fonds privés palestiniens, écrit et réalisé par Hany Abu-Assad après Paradise Now. Lire la suite »

Blue Jasmine

()

Pourquoi Jasmine finit-elle seule et sans argent, sur un banc public ?
Et pourquoi Chris, le héros de Match Point, ne finissait-il pas, lui aussi, sur le même banc ?
Pour rien. Parce que c’est comme ça.

On dit que Woody Allen est un moraliste, un satiriste habile à révéler la petitesse d’âme, les mensonges, les ruses des uns et des autres. Le problème, c’est que c’est un moraliste sans morale. La morale de ses grands films, comme Crimes et délits ou Match Point, c’est que justement, il n’y a pas de morale : les assassins s’en sortent, leurs crimes ne leur donnent même pas mauvaise conscience ; il n’y a pas de dieu vengeur pour rattraper les criminels, ni de dieu de miséricorde pour sauver tout le monde. Il n’y a ni justice, ni bien, ni vérité : il n’y a que des intérêts, des passions, des appétits, sans aucun principe pour les réguler. Si quelques-uns réussissent, deviennent riches et célèbres, mènent la vie de palace et boivent du champagne au petit déj’, ça ne tient pas à leurs mérites mais uniquement à la chance. Lire la suite »

Like someone in love

()

On ne fait pas suffisamment l’éloge des menteurs. On dit au menteur d’arrêter de raconter des histoires : « Tu mens. Dis la vérité maintenant. Parle ! » Mais qui fait des histoires, dans le cas présent ? Il faut rendre justice à l’honnêteté du menteur qui cherche à nous rendre disponibles pour autre chose que cette traque acharnée de la vérité sûre et certaine – car ils sont bien fatigants, ces faiseurs d’histoires avec leur goût dramatique du vrai, ces amoureux jaloux de la vérité qui n’ont pas idée qu’elle puisse se livrer autrement que par une scène épouvantable. C’est l’une des leçons de Like someone in love : nous reposer des histoires, grâce au mensonge. Empêcher toute histoire de «prendre», en jouant, en mentant, en biaisant – et quand vraiment les mensonges d’Akiko ne peuvent tenir plus longtemps, que sa situation se découvre dans toute sa trivialité, celle d’une petite prostituée surprise par son amant jaloux chez un vieux client, alors il est temps d’en finir : une pierre traverse l’écran, le drame va commencer, mais ce ne sera pas dans ce film-ci : « The End ».

Drame sans histoire, ou comédie sans situation ; on ne sait pas trop comment qualifier ou résumer le dernier Kiarostami, qui expose tous les éléments d’un « drame » (au sens premier d’« action ») pour l’achever net au moment précis où il menace de prendre forme. On dira, pour donner consistance à ce qui se présente moins comme une histoire que comme la possibilité d’une histoire, que Like someone in love montre « à Tokyo, une jeune prostituée développer un lien inattendu avec un veuf sur une période de deux jours » (résumé Imdb). On se demande à qui s’adresse un tel résumé : à ceux qui projettent de voir le film ou à ceux qui l’ont vu et se demandent encore perplexes ce qu’ils viennent de voir ? Toute la question, pour ceux-ci, est de savoir s’ils tiennent vraiment à suspendre cette indécision sur l’identité des personnages qui court tout au long du film et à définir exactement qui est qui dans cette histoire, alors que c’est sur cette indécision même que repose le pouvoir de fascination du film, sa sorcellerie. Lire la suite »