Carrie White au bal des vampes pires

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De temps en temps, il est bon de se reposer une question toute bête : pourquoi continuer à aller au cinéma ? Voir des films ne devrait jamais devenir une pratique routinière, venant se greffer au travail et au reste. Le cinéma n’est pas un besoin comme un autre. Y aller par habitude, comme on va manger ou pisser, c’est déjà un peu le négliger. Ça fait plus d’un siècle maintenant qu’on s’y rend pour se divertir, draguer, manger du pop corn, se vider la tête, rigoler, frissonner, voyager, réfléchir… Il y a beaucoup de plus ou moins bonnes raisons de passer du temps dans le noir. Plutôt que de me perdre en généralités sociologiques sur le spectateur et son expérience, je me bornerai à répondre à la question en employant la première personne du singulier. Aujourd’hui, quand je vais au cinéma, j’attends d’être surpris, c’est-à-dire que j’attends du film qu’il dirige mon regard sur des formes, des récits, des rythmes, des idées, des agencements qui n’ont jamais été représentés de cette manière au cinéma, ou alors, j’attends qu’au moins le cinéaste dévie un peu son sujet de sa route initiale ou de celle qu’il est censé emprunter.

Pour parler d’images avec des images, disons qu’il y a des “films-autoroute” qui empruntent la ligne droite pour arriver le plus vite possible à destination, et puis il y a les “films-route de campagne”, qui prennent le temps de nous perdre, de rêvasser, de pique-niquer en rase campagne ; des films qui se donnent la peine de jouer avec nos attentes, de nous surprendre en se souciant comme d’une guigne de la destination. Je ne sais plus quel critique opposait les “films-cercle” (le réalisateur a une vision globale dès le début, il sait à l’avance ce qu’il va filmer) et les “films-ligne droite” (le réalisateur découvre au fur et à mesure où il veut aller avec ce film). Pour schématiser, c’est une question de méthode : Kubrick contre Godard. Ce que je veux dire avec cette histoire d’autoroute s’en rapproche, mais c’est quand même différent : seul importe le résultat final, ce sentiment de liberté qu’on peut éprouver en découvrant la route d’un film se dérouler sous nous yeux. Le contexte de sa fabrication est secondaire.

Il y a donc les cinéastes qui se plient à un cahier des charges en remplissant soigneusement toutes les cases et ceux qui passent leur temps à détourner les contraintes et les exigences du spectateur comme du producteur. Autant dire que dans la première catégorie, on peu placer à ce jour la quasi-totalité du cinéma étatsunien. Certains rares contre-exemples, comme Tarantino, parviennent encore à faire des films qui nous surprennent vraiment et qui, d’une manière ou d’une autre, posent problème en prenant à rebours les recettes de genres éprouvés plutôt qu’en se situant dans une filiation aimable et respectueuse vis-à-vis des modèles revendiqués.

Le cas de Black Swan est un peu particulier. À première vue, un film sur l’univers de la danse filmé comme un thriller psychologique et horrifique, paraît intéressant ou au moins original, puisqu’on a si souvent filmé cette discipline au cinéma en jouant sur le registre du merveilleux, du rêve, de la féerie… De Fred Astaire à Billy Elliott en passant par l’émouvant documentaire Les rêves dansants, un pas de deux suffit à créer le décalage qui réenchante le monde, pour continue à rêver même quand on n’a pas une vie très drôle.
Au rêve, on le sait, Aronofsky préfère le cauchemar, l’hallucination et les pulsions destructrices. Gageons qu’il ne doit pas être quelqu’un de très léger, ni de très drôle. Il filme des descentes aux enfers, des personnages névrosés, obsédés, qui précipitent leur propre fin en mutilant leur corps. Après tout pourquoi pas, mais cette obstination à filmer le spectacle comme un long chemin de croix et l’artiste comme un martyr sanguinolent a de quoi agacer un chouilla (sur ce plan, The Wrestler et Black Swan suivent la même trajectoire). Et puis, il serait facile de comparer la chute finale de Nathalie Portman avec celle de Lola Montès, en célébrant l’élégance tragique de la seconde pour mieux condamner l’afféterie de la première.

Car contrairement au Wrestler et aux camés de Requiem for a dream, les blessures qu’elle s’inflige, sa chaire meurtrie, ne sont à l’écran que projections mentales et Nathalie-Nina finit sa chute impeccablement coiffée et maquillée comme la poupée tombée de sa boîte à musique. Là encore, ces blessures numériques et fantasmagoriques, filmées dans un style tremblé, imitant le grain amateur de la vidéo, auraient de quoi surprendre ; le décalage pourrait produire quelque chose d’intéressant dans la manière de représenter les fantasmes à l’écran. Mais son parti pris n’est pas assumé jusqu’au bout, Aronofsky, comme les autres, rend les armes face à la photogénie de sa starlette, il refuse de l’enlaidir, il faut qu’on voit les larmes scintiller en dégringolant sur ses joues poudrées. Et il refuse donc aussi de filmer en vidéo, parce qu’un blockbuster, c’est connu, ne se filme pas en vidéo (c’était déjà la relative hypocrisie de Cloverfield). On est loin, très loin de l’ambition et de la radicalité d’un David Lynch, qui tourna son Inland Empire en numérique, et qui nous emmenait jusqu’au bout du cauchemar, aux confins de l’inconscient, sans ménager son actrice fétiche. Ici, rien de très nouveau, dans cette histoire d’une danseuse se sacrifiant pour atteindre l’espace d’une représentation la perfection de son art. Toutefois, si vous allez au cinéma pour « prendre une claque », avoir votre dose d’adrénaline et d’émotions fortes, vous serez comblés par cette caméra nerveuse, surexcitée, toujours en mouvement, collant les corps agiles, et il faut bien avouer que les effets spéciaux sont du plus bel effet. Je confesse bien volontiers m’être amusé à sursauter une fois ou deux.

Passons sur la psychologie grossière, limite machiste, des personnages féminins qui sont toutes des pies jalouses, frustrées et méchantes. On aimerait s’attarder sur la dimension psychanalytique du film mais elle n’est hélas pas plus fine. Décidément, rien à sauver au milieu de ce tas de grosses ficelles. Le chorégraphe (Vincent Cassel, étonnamment peu cabotin pour une fois) se sentant obligé de raconter l’histoire du Lac des cygnes à ses danseuses au début du film nous raconte aussi, on s’en doute, ce que va devoir vivre la danseuse. Le cygne blanc aura à affronter le double maléfique qui sommeille en elle et qui lui fera faire des choses terribles et moralement impardonnables comme se masturber dans son lit de petite fille ou jeter au vide-ordure les nounours de son enfance. Si Nina avait vu Toy Story 3, elle saurait que c’est pas des choses à faire.
La figure du double est donc soigneusement posée : il y a le noir du mal d’un côté et le blanc immaculé de l’innocence de l’autre. Ah, vous aviez cru que c’était l’inverse ? Non, parce qu’au cas où vous auriez un doute, Nathalie-Nina s’habille en blanc pendant quasiment tout le film et celle qui incarne son côté obscur porte des ailes noires tatouées dans le dos, donc vraiment, si vous n’aviez pas compris ça, le plus malin des critiques de cinéma ne peut plus rien pour vous. Mais gageons que tout le monde a tout pigé, c’est encore la meilleure manière de ne pas faire de jaloux. Enfin, c’est triste quand même, cette manie de charger la barque pour être sûr de ne laisser personne à quai. Même Fincher à l’époque de Fight Club avait abordé la schizophrénie avec un peu plus de subtilité, c’est dire.

Black Swan est donc un bel exemple de film-autoroute, un film au-dessus duquel on peut lire la destination régulièrement indiquée sur un gros panneau pour être sûr qu’on ne s’est pas trompé de direction, un film qui avance très vite, en faisant vrombir son gros moteur très fort, pour nous en mettre plein la vue. Mais quand, une fois arrivés à bon port, la fumée du pot d’échappement se dissipe et que toutes les plumes du cygne retombent tristement au sol, il est inutile de tendre l’oreille pour chercher à entendre l’écho du chant de la bête moribonde.

Raphaël Clairefond

3 thoughts on “Carrie White au bal des vampes pires

  1. Super critique! Je suis d’accord, on fait pas plus manichéen comme film, et je trouve que c’est une vision du travail artistique fausse et inutile. Par contre je trouve que Cassel cabotine un maximum! surtout quand il parle français!

  2. Une analyse très intéressante! Il n’en reste pas moins qu’on peut aller voir un « film-autoroute » avec plaisir. Même en connaissant la destination, on peut apprécier le voyage…

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