Cameron, portrait du cinéaste en industriel

()

Avatar

Comme prévu, Avatar, film auto-proclamé (et ce depuis dix ans) révolutionnaire, soit-disant synthèse d’un siècle de cinéma et précurseur d’une esthétique nouvelle, déchaîne les passions et remet en branle la grande valse des opinions.

Une valse à trois temps qui s’offre encore le temps de s’offrir des détours du côté de Pandora…

1.Une savante campagne de communication excite la curiosité, touchant d’abord les geeks sur internet, puis le grand public.
2.La foule se rue dans les salles pour se rendre compte par soi-même de ces si bouleversants bouleversements du Septième Art.
3.Chacun y va de son avis sur la qualité des effets spéciaux et l’usage de la 3D; sur la perfection de l’expérience immersive proposée, en somme. Les spectateurs nostalgiques de leur coffre à jouet louent ce monde merveilleux, romanesque et plein d’innocence ; les autres, dont je fais partie, déplorent la faiblesse du récit, ses stéréotypes, son manque d’inventivité et son idéologie douteuse. Ne parlons pas des (apprentis) intellectuels cinéphiles (cf. critique de Chronic’art : http://www.chronicart.com/cinema/chronique.php?id=11577) qui s’épuisent à chercher les signes de la modernité du film armés de leur baguette de sourciers baudrillardiens.

Bref, voilà résumé en quelques mots un manège fort amusant qui se remet à tourner (en rond, forcément) à la sortie de chaque nouveau blockbuster étasunien à succès. Ce n’est cependant pas ce qu’il y a de plus intéressant dans cette affaire. Revenons à l’ambition première de Cameron. Et non, « faire un film pour l’ado qui sommeille en moi » n’est pas ce qu’on peut appeler une « ambition ». En fait, elle est simple, elle a la simplicité des grandes ambitions et tient en un mot : innovation.

Ce mot-là résume tout. Cameron est novateur, moderne, de son époque, tout ce qu’on veut…dans son obsession même pour l’innovation et donc pour les nouvelles technologies numériques. C’est-à-dire qu’il n’est plus vraiment un cinéaste, un créateur qui éprouverait le besoin de donner corps à des images qui l’habitent. Contrairement aux autres, ceux qu’il aurait relégués à l’âge de pierre, lui trouve des solutions à des problèmes techniques. Des solutions au problème suivant : comment reconstituer un monde virtuel, imaginaire de telle sorte que le spectateur puisse le découvrir avec la même liberté de mouvement que dans le monde réel (avec plus de liberté même) ? C’est une question que se posaient jusqu’à présent les créateurs de jeux vidéo, on ne s’étonnera donc pas qu’aucun autre film n’a autant ressemblé à un assemblage de séquences de jeu. Mais au moins, Cameron a été assez malin pour prendre en compte cette évolution formelle dans son script, et c’est à peu près la seule idée (une astuce, devrait-on dire) du film.

Pub LG AvatarMême la stratégie marketing l’a intégrée. Dans la publicité pour le dernier téléphone LG (qui précède la séance : http://www.youtube.com/watch?v=aKPaoVAiTmw ) on découvre un futur client prenant la place du héros du film dans la séquence qui le voit poursuivi par un gros monstre. On retrouve à la fin notre client, son portable en main, trempé après que lui, en fait son avatar, a dû sauter dans une cascade pour s’échapper. Ce que vend Avatar dans la forme comme sur le fond, ce sont donc les bonnes vieilles sensations du monde réel, par procuration, transposées dans un univers virtuel. Sauf que le héros du film se commande seul et prend son pied (en retrouvant ses jambes) à notre place.

Dès lors, la mise en scène, comme dans un jeu vidéo, est déterminée par la place et le regard du spectateur. Il faut le faire vibrer et s’émerveiller, à tout prix. Sur un forum, quelqu’un (Guillaume Massart, pour les initiés) parlait de « pilotage automatique », expression qui dit bien la prévalence de la technologie dans le projet et la cruelle absence de regard, de personnalité, de subjectivité du film. La caméra doit nécessairement déambuler dans cet univers de pixels pour révéler la finesse des détails, la richesse et la diversité des formes. Sa place n’est plus déterminée par l’envie, la nécessité de montre une chose plutôt qu’une autre. Elle agît à la manière d’un guide touristique dirigeant notre regard partout autour de lui, comme pour défricher cette terre vierge.

Avec la mutation progressive de la caméra en ordinateur, on assiste à sa dématérialisation, provoquant, comme un dommage collatéral, la disparition du point de vue. Pouvoir amener cette caméra partout, c’est pour Cameron ne la placer nulle part. J’évoquais la politique des auteurs, plus haut, on peut aussi se demander quelle écriture cinématographique est possible quand le cinéaste est plus occupé par les rouages de sa nouvelle caméra-stylo que par les règles de sa grammaire personnelle. Finalement, Cameron ne semble plus concerné par les questions les plus essentielles au cinéma : quoi montrer (champ/hors-champ), comment raconter une histoire, comment sortir des clichés, du déjà-vu, tout simplement… Ainsi ce glissement de l’idée créative à la solution technique amorce un changement radical dans la conception même du métier de cinéaste.

Dans son entreprise (1), il semble que la question de la faisabilité technique précède l’idée, l’image, l’imagination. Comme si les moyens passaient désormais avant la fin. Il n’est plus auteur, suivant les canons de la Nouvelle Vague et de sa bonne vieille politique, mais au mieux, un ingénieur, un concepteur qui prétend proposer au spectateur des sensations et des émotions plus intenses que les autres. C’est un animateur de parc d’attractions. A Holywood (oui, avec un « l », pourquoi pas ?), on a parfois transposé une attraction en film (Pirates des Caraïbes), on a aussi adapté des jeux vidéo… Cameron est plus fort. Son film précède le jeu et l’attraction. A la limite, il est tout ça à la fois.
Tout son projet relève évidemment d’une logique commerciale primaire. Un entrepreneur qui veut lancer un nouveau produit va chercher ce qui s’est fait de mieux sur le marché jusqu’à présent, puis investira des fonds conséquents en Recherche et Développement pour synthétiser tout ça en apportant au produit des services encore inexistants et un usage aussi intuitif que possible. Ce film dans lequel les aliens se connectent aux animaux et aux plantes en y insérant leur queue de cheval pourrait bien être l’Iphone du cinéma contemporain.

AvatarAlors, pour l’imagination, forcément, on repassera. Les extraterrestres, la planète Pandora, s’ils forment un univers visuel cohérent et luxuriant n’en laissent pas moins une désagréable impression de déjà-vu. On ne parle même pas de leur esthétique kitsch et de leurs couleurs fluorescentes criardes (non, les lianes ne sont pas des luminaires Ikéa). Cameron a apparemment mélangé une faune préhistorique et une flore marine dans un environnement qui ressemble à la terre (forêts, montagnes, certes suspendues). Quant à ses aliens, il s’est contenté de les fondre sur le modèle des moeurs et des pratiques sociales des Indiens d’Amérique, rejouant leur génocide, agrémenté d’un happy end parce qu’on est quand même à Holywood. Reste la conception d’un monde naturel en tant que réseau d’énergie, analogue au réseau numérique : deuxième et dernière idée originale du cinéaste.

Avatar est donc aussi le résultat d’une immense entreprise de recyclage portée à un degré de perfectionnement inégalé. On sent bien que Cameron est prêt à tout pour rester le roi des entertainers à Holywood quitte à se muer aussi en storyteller paresseux. Ce qui lui importe, pour récupérer sa couronne, comme son héros, c’est de dompter le plus gros dragon, le plus rapide, le plus puissant, le plus coloré, le plus impressionnant…celui devant lequel le grand peuple païen des spectateurs incultes se prosternera.

Alors, c’est qui le patron ? C’est qui le messie ? Le pape du cinéma de demain ?

C’est toi, James, c’est toi.

A la sortie de la salle, tes fidèles sont rassasiés. Ils ont pris leur hostie, pardon, leurs lunettes; ils ont le crâne plein à craquer de belles lumières, de bons sentiments et d’effrayantes bestioles, leurs pupilles frissonnent encore dans leurs orbites et leurs jambes sont flageolantes. Une nuit blanche sur Warcraft, à côté, c’est une promenade de santé. Mais le service après-vente alors ? As-tu au moins pris la peine de fournir à tes fidèles un fauteuil roulant avec leurs lunettes 3D ?

Lucky Jack Sully…

Raphaël Clairefond

(1) Le terme résume particulièrement bien le travail de Cameron : du business au sein du champ artistique, le cinéma quoi.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>