Blue Jasmine

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Pourquoi Jasmine finit-elle seule et sans argent, sur un banc public ?
Et pourquoi Chris, le héros de Match Point, ne finissait-il pas, lui aussi, sur le même banc ?
Pour rien. Parce que c’est comme ça.

On dit que Woody Allen est un moraliste, un satiriste habile à révéler la petitesse d’âme, les mensonges, les ruses des uns et des autres. Le problème, c’est que c’est un moraliste sans morale. La morale de ses grands films, comme Crimes et délits ou Match Point, c’est que justement, il n’y a pas de morale : les assassins s’en sortent, leurs crimes ne leur donnent même pas mauvaise conscience ; il n’y a pas de dieu vengeur pour rattraper les criminels, ni de dieu de miséricorde pour sauver tout le monde. Il n’y a ni justice, ni bien, ni vérité : il n’y a que des intérêts, des passions, des appétits, sans aucun principe pour les réguler. Si quelques-uns réussissent, deviennent riches et célèbres, mènent la vie de palace et boivent du champagne au petit déj’, ça ne tient pas à leurs mérites mais uniquement à la chance.

Le héros de Match Point veut s’élever, y parvient par le mensonge et le crime et il s’en sort ; la chance lui sourit, la « balle de match » lui est favorable. Jasmine tente le même coup : elle veut la vie de château, les palaces, se croit faite pour cela. Quand elle est de nouveau près d’y parvenir avec son ambassadeur, la malchance met sur sa route une ancienne connaissance, qui dévoile tous ses mensonges : la revoilà à la rue, seule et sans argent. Qu’est-ce qui explique que l’un réussisse, et l’autre pas ? Rien. Il n’y a aucune raison. Voilà toute la morale.

L’échec ou la réussite de ces personnages ne dépend pas de leurs origines sociales, de la structure d’une société qui privilégie les forts et encourage l’égoïsme de tous. Ce n’est pas parce qu’ils viennent d’un milieu modeste qu’ils ne peuvent pas réussir (ainsi de Jasmine, partie de rien, arrivée au sommet). Et la réciproque est vraie aussi : ce n’est pas parce qu’ils appartiennent à un milieu socialement favorisé qu’ils ne peuvent pas déchoir (voir son beau-fils : né dans le luxe, destiné à Harvard et reconverti vendeur de guitares). L’ascenseur qui fait monter les uns et descendre les autres est le même pour tous : c’est la chance, rien d’autre. Dans Blue Jasmine, les deux sœurs ont été adoptées ; elles mettent leur réussite ou leur échec sur le dos des gènes : « C’est toi qui as hérité des bons gènes », dit la sœur de Jasmine. Cette histoire de gènes, censée tout expliquer, n’explique justement rien : c’est une manière de dire qu’il n’y a pas d’origines qui conditionnent leur destin ; c’est le nom qu’elles donnent après coup à leur réussite ou à leur échec, qui est sans explication.

La société est injuste, mais ce n’est pas de sa faute : c’est le résultat du libre jeu des égoïsmes et des ambitions de chacun, arbitré par le destin, qui tranche dans un sens favorable ou non, sans aucune raison. Ce qui fait que ce n’est pas la société qui est injuste et traite les uns et les autres différemment, selon leur milieu : c’est la vie elle-même. C’est pour ça que chez Allen, on se plaint moins des inégalités sociales que du mauvais sort, des coups qu’il vous réserve ou vous épargne, selon son caprice du moment.

Allen n’est pas sans s’apercevoir qu’il y a des riches et des pauvres, et qu’il est beaucoup mieux d’être riche et bien portant que pauvre et mal fichu. Mais le film suggère aussi qu’il n’existe aucun levier pour changer cet ordre des choses, que cette injustice est l’ordre des choses lui-même. Et même, on peut dire que cet ordre des choses, aussi injuste soit-il, est fondamentalement « juste » au fond, car ce qui égalise les conditions des uns et des autres, c’est une parfaite « égalité des chances ». La chance est la même pour tous, puisqu’elle est sans raison : c’est ce qui fait qu’elle est profondément juste, dans son injustice même. Elle ne récompense pas, elle ne punit pas : elle tombe comme le résultat d’une pièce lancée à pile ou face ou comme le verdict d’un procès qui a eu lieu à notre insu, sur on ne sait quelle preuve à charge et à décharge. La chance n’a pas de préférences : elle est aveugle, comme la justice.

Ceux qui parviennent au sommet sont sans scrupules, de vrais truands ; mais ceux qui échouent ne valent pas mieux, ne sont pas moins égoïstes et menteurs que les autres. C’est seulement parce que le sort ne leur a pas souri qu’ils sont restés là où ils sont. Leur consolation est alors de se dire qu’au fond, ils ne voulaient pas réussir, qu’ils sont heureux de ce qu’ils ont et qu’il est vain, présomptueux, de chercher ailleurs, plus loin, plus haut, leur bonheur. Leur manque de chance, ils le nomment vertu. « Peut-être qu’au bout du compte, ce qu’il faut, c’est ne pas trop en attendre de la vie », comme il était dit dans Annie Hall. Et cette résignation leur tient lieu de bonheur et de sagesse.

Eyquem

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