Autour du numéro 69/70 de Images documentaires : « Questions d’éthique »

La revue Images documentaires se construit rarement en opposition à son objet d’étude. C’est une des remarquables attitudes de Jean-Louis Comolli de ne parler qu’en creux des films qu’il n’aime pas. Il est bien plus dur de faire des critiques positives que des critiques destructrices. Deux fois seulement la rédaction d’Images documentaires (Jean-Louis Comolli, Marie-Claire Amblard, Catherine Blangonnet-Auer, Gérald Collas, Annick Peigné-Giuly) a décidé de parler surtout de films qu’elle réprouve. La première fois en 2006 dans le numéro 57/58 Le Documentaire au box-office (http://www.imagesdocumentaires.fr/Le-documentaire-au-box-office.html). La deuxième fois, dans le numéro sorti il y a quelques semaines Question d’éthique. Dans les deux cas, ce ne sont pas vraiment les films critiqués qui sont au centre de la démarche de la revue, mais plutôt ce dont ils sont le symptôme : une inadéquation entre ce qui se présente comme documentaire pour se vendre mieux, et ce que la pratique effective et cinématographique de la plupart des réalisateurs et des penseurs du documentaire est en réalité. Le numéro Le Documentaire au box-office réagissait au succès public du Cauchemar de Darwin et de Bowling for Columbine, en proposant une approche critique et cinématographique que les sujets des films rendaient difficile, ainsi que les nombreuses controverses qui avaient accompagné la sortie des deux films (1).

Ce dernier numéro, Questions d’éthique, a été appelé par la diffusion sur Arte d’un reportage La Cité du mâle, présenté comme un documentaire, dont la déprogrammation au dernier moment a fait grand bruit. La Cité du mâle est un objet infect, ne valant guère plus que ce que toutes les « presses de caniveau » du monde ont pu produire de pire, qui fut présenté par la société qui l’a produit (Doc en stock) comme un documentaire, et vendu comme tel par Arte (2). C’est tout au plus un reportage ou un magazine très mal fait. Images documentaires a jugé qu’il était nécessaire de décrire à nouveau la pratique documentaire, pour dire que ce qui se présente comme tel pour occuper les « cases » dédiées à ce genre de cinéma sur la plupart des chaînes télé n’est la plupart du temps pas du documentaire, si tant est que l’on pense que ce mot a un sens cinématographique et artistique.

Le numéro comporte tout d’abord une tribune de Denis Gheerbrant, grand réalisateur de documentaire, et auteur d’une magnifique série de films sur Marseille, publiée une première fois dans Le Monde, courte et claire, qui rappelle qu’il y a une éthique du réalisateur de documentaire, et que des reportages tels que La Cité du mâle, qui méprisent leurs personnages autant que leurs spectateurs dans la manière dont ils construisent un monde binaire, sont le résultat d’une politique économique de la télévision publique et du CSA, qui façonne l’opinion publique dans la perception d’une société fractionnée. Des magazines et des reportages qui ne sont en rien des documentaires sont enregistrés sous ce terme, pour permettre aux chaînes d’alimenter leurs cases « docu » à peu de frais et avec des « produits » qui correspondent au reste des programmes, télé-réalité, jeux, info en continu, autant de productions télés qui ne prennent aucune distance avec la réalité et n’aident pas du tout, comme le dit Gheerbrant, à faire société commune.

Jean-Louis Comolli, en analysant finement La Cité du mâle et un autre reportage télé Justice à Vegas, une série présentée comme documentaire, décrit ce qu’est l’éthique dans le documentaire et pour le réalisateur de documentaires, en développant une nouvelle fois les grands thèmes de sa pensée.

Une retranscription de discussion entre Jean-Louis Comolli et Marie-José Mondzain développe les mêmes thèmes que l’article de Comolli, de manière plus lâche, autour d’un échange entre les expériences d’un praticien (Comolli) et d’une théoricienne (Mondzain).

Enfin, un texte de Michel Deguy tente une définition à la fois décalée et classique du documentaire, de manière poétique, en tournures fulgurantes, et il ouvre des abîmes de réflexion.

Je ne peux pas parler de l’entretien accordé à Marie-Claude Treilhou, a priori intéressant, mais que je ne peux mettre en perspective de rien, ne connaissant aucun de ses films. Je voudrais surtout revenir sur le texte de Jean-Louis Comolli, que j’ai lu, comme presque tous ses textes, en ayant l’impression de boire enfin un peu d’eau fraîche, et qui m’a permis de sentir qu’il y a bien, quelque part, des gens qui pensent la manière dont je conçois le documentaire et dont j’aimerais réussir également à le partager et le faire aimer.

« Acérées sont les épines du maquis de l’éthique »

Le titre de l’article de JL Comolli Humiliés et offensés. Ethique et maquis résonne cinématographiquement de manière révoltée et contemporaine. Référence directe au film Humiliés (… que rien de fait ou touché par eux, de sorti de leurs mains, ne résultât exempt du droit de quelqu’étranger.) de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, ce titre nous dit qu’il sera ici question de tenir une place, droite et politique. Ethique et maquis me fait penser aussi au dernier film de Rabah Ameur-Zaimèche, Dernier maquis. Même monde ouvrier, positionnement politique également fort. Si le texte parle de cinéma, il nous parlera, exactement pour cette raison, de politique.

Jean-Louis Comolli a développé quelques axes de réflexions qu’il travaille et affine depuis longtemps. Il a réfléchi sur ce qu’induit le pouvoir de filmer, le pouvoir de voir pour montrer. Pouvoir d’une pulsion qu’il nomme pulsion scopique, dont on cherche fatalement à jouir. Jouissance de celui qui filme, jouissance de celui qui regarde. Pour lui, le filmeur et le spectateur sont étroitement liés. Respecter celui qu’on filme, c’est respecter le spectateur. Se garder d’abuser du pouvoir que procure la caméra, c’est attendre du spectateur qu’il se garde lui aussi de la facilité d’une jouissance scopique simple, c’est attendre de lui qu’il soit un spectateur actif et penseur. D’autre part, il a réfléchi aux rapports entre la machine qui filme, et les corps qui sont filmés. Qu’est-ce qu’induit dans un espace la présence d’une caméra, machine, machine-outil, pouvoir du métal et des rouages, sur le corps des gens filmés, qui ne sont pas acteurs – souvent il n’est question que de documentaire –, mais dont le corps filmé fait accéder au statut de personnage. Il y a dans toute sa pensée une grande idée de respect, respect de ce et de ceux qu’on filme, respect que l’on doit aux personnages, comme aux spectateurs, comme à soi-même. Nous sommes tous dans le même bateau.

Et donc, il y a une position éthique de réalisateur. Quelle est-elle ? Elle part de l’idée que « la mise du monde en cinéma change aussi bien le monde que le cinéma ». Ainsi « pour qui l’exerce comme pour qui le subit, le pouvoir de montrer déplace les lignes : ce sont les présupposés, les attendus et les conséquences de ce(s) déplacement(s) qui concernent l’éthique. »
Évidemment, lorsque le pouvoir de montrer, de filmer, est exercé dans le cadre d’un documentaire, auprès de gens qui mettent leur vie en jeu, au sens propre, les responsabilités qui en découlent sont incomparables à ce qui se passe dans le cadre d’une fiction. Est éthique l’attitude qui, se gardant d’abuser de ce pouvoir – et s’en garder veut tout d’abord dire en avoir une conscience aigüe – considère l’autre, l’autre qu’on filme ou l’autre pour qui l’on filme, comme son égal. C’est-à-dire, comme son égal en droits et en devoirs. Digne et éthique est l’attitude qui loin « d’observer ou de transgresser quelque code moral que ce soit […], [postule] une égalité de droits et de devoirs des êtres humains, une revendication d’existence des êtres et choses filmés. » Un corps filmé doit accéder, d’une manière ou d’une autre, à une dignité que le fait même d’être filmé appelle.
« Le monde filmé renvoie au monde non-filmé, mais en le déplaçant, le dépassant, le transfigurant. Cette aura bazinienne du monde révélée par le cinéma se rencontre chez tous les grands cinéastes à commencer par les documentaristes (citons Bunuel, Flaherty, Rouch). Il me semble possible de dire que le cinéma tisse une trame sensible (la plupart du temps peu visible) entre existence et dignité. »

Le lien entre le filmeur, le filmé et le spectateur, Comolli le définit en analysant le fonctionnement des émissions de télé-réalité, plus précisément Striptease et Vie privée, vie publique, deux émissions phares des années 90 et 2000. Le fonctionnement de la télé-réalité est le suivant : retourner le cinéma contre ceux et celles qu’il filme, avec le but avoué de mettre les spectateurs du côté de ceux qui filment, dans une attitude de compassion apitoyée, ou de jouissance des malheurs de l’autre. L’exact opposé de ce que le cinéma peut et doit réussir à faire, montrer l’autre, filmé, comme un autre égal en dignité à n’importe quel spectateur.

Pour développer plus précisément ces différentes idées, Comolli s’appuie, pour les « travaux pratiques », sur l’analyse précise de deux productions télés. Tout d’abord les deux premiers épisodes de la série Justice à Vegas, nommés Le choix de Gladys, 1 & 2, puis La Cité du mâle .

À travers ces deux exemples dont il décortique précisément les formes, les techniques narratives et de réalisation, il décrit les différentes manières dont ces reportages méprisent et détruisent ceux qu’ils filment. Soit en leur refusant l’accès à la fiction vraie (dans le cas de Gladys, qui devrait être filmée comme une héroïne de tragédie, à qui le reportage refuse toute possibilité de dignité en l’assignant à un rôle et en la condamnant moralement, le filmage rendant même son réel obscène), soit en leur refusant le statut même de personnage (dans La Cité du mâle, les corps sont découpés par le cadrage, un menton, une main, un œil, parlent ; les visages sont floutés ; les paroles sont découpées et recomposées au gré des désirs de ceux qui filment). À propos du Choix de Gladys, Jean-Louis Comolli réfléchit aux liens entre la télé-réalité, les snuff movies et le documentaire, et à ce qui, bien sûr, les différencie. Comment l’inscription vraie du corps dans le cadre, le pouvoir enfermant du cadre sur les corps, sont communs aux snuff movies et aux documentaires, et comment le désir les fait différer, le désir du film. Seul le spectateur désire le film, dans le cas des snuff movies ; personnes filmées et spectateurs désirent le film dans le cas du documentaire.

Je me souviens de ce qu’Alain Badiou racontait dans son interview dans les Cahiers du cinéma, à propos de sa présence dans Film socialisme, et du tournage du ce film. Indépendamment de ce que lui-même pensait du film et du travail de Godard, il disait que Godard lui avait rendu justice. Peut-être est-ce également cela, ce qui sourd dans tout le texte de Comolli, cette idée que l’attitude éthique du réalisateur de documentaire est celle qui rend justice à ceux qu’il filme.

En conclusion de son article, Jean-Louis Comolli rappelle qu’au cœur de ces questions d’éthique, de justice, de pouvoir, de désir et de jouissance se trouve la question des formes. « Seules les formes nous entraînent, nous captivent, nous retiennent. Seules elles font passer les questions d’éthique par le filtre de la sensibilité, de la connaissance sensible. Car les formes qui nous donnent à voir, à entendre, à suivre un récit, nous proposent, nous suggèrent des modèles, des conduites, des manières de faire avec les autres qui viennent à nous. Pour le cinéma « documentaire », ce que nous appelons éthique est très précisément la forme donnée à la relation filmée, c’est-à-dire la place et la forme que nous donnons à la question de l’autre – l’autre étant à la fois du côté de ce que nous filmons et du côté de nos spectateurs ».

J’ai envie de terminer ce texte par ce que Serge Daney écrivait de la violence des formes, en 1992, puisqu’il n’est question, finalement, que d’une seule et même chose : comment filmer ?

« Il m’avait donc fallu vingt ans pour passer de mon « travelling de Kapo » à cet Holocauste irréprochable. J’avais pris mon temps. La « question » des camps, la question même de ma préhistoire, me serait encore et toujours posée, mais plus vraiment à travers le cinéma. Or, c’est par le cinéma que j’avais compris en quoi cette histoire me concernait, par quel bout elle me tenait et sous quelle forme – un léger travelling de trop – elle m’était apparue. Il faut être loyal envers le visage de ce qui, un jour, nous a transis. Et toute « forme » est un visage qui nous regarde. C’est pourquoi, je n’ai jamais cru – même si je les ai craints – ceux qui, dès le ciné-club du lycée, pourfendaient avec une voix pleine de condescendance ces pauvres fous – et folles – de « formalistes », coupables de préférer au « contenu » des films la jouissance personnelle de leur « forme ». Seul celui qui a buté assez tôt sur la violence formelle finira par savoir – mais il y faut une vie, la sienne – en quoi cette violence, aussi, a un « fond ». Et le moment viendra toujours assez tôt pour lui de mourir guéri, ayant troqué l’énigme des figures singulières de son histoire pour les banalités du « cinéma-reflet-de-la-société » et autres questions graves et nécessairement sans réponses. La forme est désir, le fond n’est que la toile quand nous n’y sommes plus. » (3)

 

Adèle Mees-Baumann

(1)  Trois articles intéressants à lire, à propos des controverses qui ont entouré la sortie au cinéma du Cauchemar de Darwin :
L’article de Jean-Louis Comolli : Fin du hors-champ ? qui n’est pas disponible sur le net, dans le numéro 57/58 de Images documentaires.
L’article de François Niney : Tu n’as rien vu à Mwanza : à propos du « Cauchemar de Darwin » de Hubert Sauper
http://www.larevuedesressources.org/spip.php?article713
L’entretien que François Garçon, qui a opposé une critique radicale au film d’Hubert Sauper, a accordé à la revue Le Tigre :
http://www.le-tigre.net/Numero-11-12.html#
(2)  Pour les tenants et les aboutissants de l’histoire de la déprogrammation de la Cité du mâle, et pour avoir une idée de ce que c’est :
L’article le plus fouillé et le plus intéressant de la presse quotidienne expliquant les conditions de la déprogrammation, sur le site Libération.fr :
http://www.liberation.fr/medias/01012293012-la-cite-des-lieux-communs
L’article de Mona Cholet dans Le Monde diplomatique, cité par Jean-Louis Comolli en fin d’article :
http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2010-10-01-Arte
L’analyse par le blog Les Entrailles de mademoiselle , citée par Mona Cholet, de la soirée théma d’Arte incluant la première diffusion du reportage. L’affiche de cette soirée en disait déjà long :
http://entrailles.fr/index.php?post/Femmes-pourquoi-tant-de-haine
On ne trouve sur youtube plus que les parties 2, 3, 4 et 5 du reportage, la société de production ayant exigé le retrait de la première partie :
http://www.youtube.com/watch?v=k8HhgyHcdmU&feature=mr_meh&list=PL0D34ACA7E2FDEF5E&index=2&playnext=0
http://www.youtube.com/watch?v=KtWDrZ5-5UE&feature=BFa&list=PL0D34ACA7E2FDEF5E&index=3
http://www.youtube.com/watch?v=GPBnsjxJ_tQ&feature=BFa&list=PL0D34ACA7E2FDEF5E&index=4
http://www.youtube.com/watch?v=wczYvpoS0xk&feature=BFa&list=PL0D34ACA7E2FDEF5E&index=5
(3) Serge Daney, Le Travelling de Kapo, Trafic, n°4, automne 1992.

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