Tous les articles de Eyquem

J’écris ton nom

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Maps to the stars

Un vrai film d’horreur.

Le film n’a vraiment pas d’intérêt si on réduit son récit à une satire d’Hollywood. On n’aurait pas besoin de ce film pour savoir que les stars d’Hollywood sont de petits dieux capricieux, bouffis de vanité, qui, dans la vraie vie, pètent comme tout le monde. Rabaisser Maps to the Stars au rang d’une satire, c’est comme dire que La Mouche est un film sur les dangers de la science, ou Faux-semblants un portrait au vitriol du monde des gynécologues : ça n’a aucun intérêt. Et puis, qu’est-ce qu’une satire ? Qu’est-ce qu’un rire satirique ? C’est un rire qui s’amuse des tares supposées de la nature humaine, qui naît d’un regard extérieur porté sur l’être humain et sur la vie en général, pour se désoler de leur misère, de leur insuffisance native et de ce que l’homme se laisse berner par les illusions, guider par ses passions, au lieu de vouloir tout simplement ce qui est bon, ce qui est juste, ce qui est bien, comme il est naturel. S’il y a un cinéaste pour lequel cette idée de l’homme n’a aucun sens, c’est bien Cronenberg, lui qui s’est attaché à donner de l’homme l’idée d’un être sans volonté propre, sans liberté, trompé, manipulé, contrôlé par un faisceau de forces extérieures, qui ne lui laissent guère la possibilité de pouvoir être autre que ce qu’il est, ni aucune liberté de vouloir le bien, le juste, comme si c’était là des objets que chacun désirait naturellement et qui étaient à la portée d’un simple bon vouloir. Ne parlons donc pas de satire, qui supposerait que Cronenberg juge la vie du point de vue supérieur d’un moraliste : son projet n’a jamais été de juger la vie, pas même celle de stars idiotes, mais d’être l’observateur de ce qui, dans la vie même de ses personnages, s’affole et se dérègle, les dépasse et les emporte vers une catastrophe contre laquelle ils ne peuvent rien. Lire la suite »

Daney / Berri

À la fin de sa vie, Serge Daney disait qu’il avait rêvé la critique comme une bande à part, comme une « contre-société communiste » soudée par une même croyance et alliée contre les mêmes ennemis. Le procès que Claude Berri lui avait intenté à la suite de son article sur Uranus dans Libération lui avait montré ce qu’il en était, de cette « contre-société » : il s’était retrouvé tout seul.
Si le texte de Daney est bien connu, il n’en est pas de même du « droit de réponse » que Claude Berri avait fait publier dans Libération, qui n’était pas disponible en ligne. Nous le publions ci-dessous, accompagné de trois autres textes qui permettent de resituer cette polémique dans son contexte.

 

Claude Berri répond à Serge Daney

Serge Daney, si je « ne pense pas » et c’est vous qui le dites, il m’arrive parfois de réfléchir, surtout la nuit.
J’ai cru d’abord que j’étais en colère contre vous. Et puis la nuit portant conseil, je vous relis et je me calme. Par-ci, par-là, je finis par comprendre une phrase ou deux. C’est dommage que l’ensemble ne soit pas plus cohérent. Un détail vous fait « rebondir ». Un plan de quatre secondes, où l’actrice Danielle Lebrun feuillette un magazine de ciné de l’époque, sans doute Cinémonde. Je vous cite dans le texte : « Prenons un de ces petits détails à partir desquels on a encore envie de faire la critique de cinéma, c’est-à-dire de radoter. » Dixit. C’est vous qui l’écrivez.
Je n’ai pas grand-chose d’autre à souligner. Pour le reste, je renvoie le lecteur à votre « Rebonds » du mardi 8 janvier (quand Uranus est sorti le mercredi 12 décembre avec une critique parue dans le même journal, le même jour). Si je rebondis à mon tour, Serge Daney – comme le droit de réponse m’y autorise – c’est pour la mémoire de mon père qui me disait souvent : « Si on te crache à la figure, tu ne dois pas dire qu’il pleut. » Ce n’est pas la première fois que vous me cherchez. Déjà pour Florette, j’avais oublié que vous vous posiez la question : à quoi ça sert que BERRI il se décarcasse ? Lire la suite

Le Géant égoïste

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The Selfish Giant (Clio Barnard)

Le film, apparemment, est adapté d’un conte d’Oscar Wilde, mais d’une manière si lointaine qu’on se demande un bon moment qui est le géant égoïste du titre. Ca pourrait être le blondinet, mais par antiphrase, puisqu’il est tout petit par rapport à son copain. Ca pourrait être son copain, Swifty, très grand, comme un géant de Swift, mais pas du tout égoïste: au contraire, généreux, et même « too soft«  trop tendre, comme dit le blondinet. Ca pourrait être les immenses pylônes électriques dont la silhouette silencieuse ponctue tout le film. Finalement, le géant égoïste du titre, c’est Kitten, le ferrailleur pour lequel les deux gamins volent des câbles en cuivre; c’est lui qui reprend le rôle du géant imaginé par Wilde, mais son personnage reste quand même assez secondaire pour qu’on doute que ce soit lui qui donne son nom au film.  Clio Barnard a pensé rebaptiser son film quand elle a vu à quel point elle s’éloignait du récit d’origine. Mais finalement, elle a bien fait d’en garder le titre. Le géant égoïste, on peut décider que ce n’est aucun personnage du film: c’est la figure invisible qui maltraite tous les personnages de cette histoire, et qui les oblige tous à recourir au vol, au mensonge, à la traîtrise, toutes sortes d’expédients dont la question de savoir s’ils sont légaux ou pas, moraux ou pas, ne se pose plus, tant la nécessité fait loi. Lire la suite »

Monument au fantôme

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tree of life 1104

Je reviens de Houston, où j’ai suivi Jack au milieu des buildings, dans le quartier des affaires. J’aime autant vous dire que c’est l’homme le plus difficile à filer depuis Arkadin : une fois dans le centre, une fois à l’autre bout de la ville, quand ce n’est pas plus loin, et tout ça sans jamais prendre la voiture. Son truc à lui, ce sont les passerelles et les ascenseurs, des elevators magiques qui décollent de Houston et volent jusqu’à Dallas – ou au-delà. Ça n’a pas été une mince affaire mais je crois bien avoir retracé l’essentiel de ses trajets urbains.

On sait que la grande ville de verre qu’on voit au début de Tree of Life, c’est Houston, Texas. Mais ça ne me suffisait pas, j’ai voulu y voir de plus près et retrouver les lieux traversés par Jack. Alors je vous emmène refaire la balade. Tout le monde aime voyager, surtout quand on n’a pas besoin de se lever de son siège.  Et puis ça intéressera peut-être quelques-uns – à part les Houstoniens bien sûr, ce qui nous laisse quand même une marge. Lire la suite »

Sugar Man

« Malik Bendjelloul, Stephen Segerman et Craig Bartholomew-Strydom dépeignent une Afrique du Sud de pacotille, terriblement blanche, dans laquelle il aurait suffi de quelques chansons « osées » pour mobiliser les jeunes blancs dans la lutte contre l’apartheid et ainsi ébranler le régime. »

Un article intéressant de Denis-Constant Marin à propos de Sugar Man, le film sur Sixto Rodriguez sorti l’an passé et couvert d’éloges, à lire sur le site de La vie des idées.

Où regarde-t-on quand on parle ?

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Certainement, l’univers créé est mal pensé, le récit convenu, les acteurs sans éclat, l’imagerie numérique vraiment laide. Certainement, puisqu’on le dit. Ça ne m’a pas empêché de prendre un certain plaisir à After Earth, parce que c’est un film de voix et qu’un film de voix ne peut être complètement raté. Shyamalan a toujours fait un usage intéressant des voix dans ses films. Je pense aux effets qu’il tirait des voix off dans Incassable et qu’il exploite à nouveau ici, ou à la diction très particulière qu’il impose à ses acteurs, depuis Sixième Sens. Je n’irai pas jusqu’à dire que ses derniers films, à défaut d’être de bons films, feraient d’honorables « dramatiques radio », comme le suggèrent en plaisantant les auteurs de cet article, mais l’idée a le mérite d’attirer l’attention sur ce qui fait l’intérêt d’un film comme After Earth.

Ceux qui ont vu Phénomènes se souviennent peut-être de la dernière scène. Mark Wahlberg et Zooey Deschanel s’étaient réfugiés dans deux abris différents, reliés par un tuyau dont l’acoustique donnait l’illusion de la présence de l’autre : l’autre, absent, lointain, était seulement présent par et dans sa voix, toute proche, comme s’il était là. Une belle scène. After Earth est pour ainsi dire une extension de cette scène sur la durée d’un film. Le père (Will Smith) se retrouve cloué dans un fauteuil au bout d’un quart d’heure de film (le pauvre n’a même pas Grace Kelly pour lui tenir compagnie). Il envoie son fils à l’autre bout de la vallée, chercher une balise de détresse ou quelque chose de ce genre, de toute façon on s’en moque, ça n’a aucun intérêt. L’intérêt, c’est que cette situation permet de développer tout un jeu de présence/absence à partir de l’utilisation des voix : tandis que le fils erre seul dans la forêt, le père reste présent près de lui grâce à un émetteur qui fait entendre sa voix. Lire la suite »

Blue Jasmine

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Pourquoi Jasmine finit-elle seule et sans argent, sur un banc public ?
Et pourquoi Chris, le héros de Match Point, ne finissait-il pas, lui aussi, sur le même banc ?
Pour rien. Parce que c’est comme ça.

On dit que Woody Allen est un moraliste, un satiriste habile à révéler la petitesse d’âme, les mensonges, les ruses des uns et des autres. Le problème, c’est que c’est un moraliste sans morale. La morale de ses grands films, comme Crimes et délits ou Match Point, c’est que justement, il n’y a pas de morale : les assassins s’en sortent, leurs crimes ne leur donnent même pas mauvaise conscience ; il n’y a pas de dieu vengeur pour rattraper les criminels, ni de dieu de miséricorde pour sauver tout le monde. Il n’y a ni justice, ni bien, ni vérité : il n’y a que des intérêts, des passions, des appétits, sans aucun principe pour les réguler. Si quelques-uns réussissent, deviennent riches et célèbres, mènent la vie de palace et boivent du champagne au petit déj’, ça ne tient pas à leurs mérites mais uniquement à la chance. Lire la suite »

Like someone in love

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On ne fait pas suffisamment l’éloge des menteurs. On dit au menteur d’arrêter de raconter des histoires : « Tu mens. Dis la vérité maintenant. Parle ! » Mais qui fait des histoires, dans le cas présent ? Il faut rendre justice à l’honnêteté du menteur qui cherche à nous rendre disponibles pour autre chose que cette traque acharnée de la vérité sûre et certaine – car ils sont bien fatigants, ces faiseurs d’histoires avec leur goût dramatique du vrai, ces amoureux jaloux de la vérité qui n’ont pas idée qu’elle puisse se livrer autrement que par une scène épouvantable. C’est l’une des leçons de Like someone in love : nous reposer des histoires, grâce au mensonge. Empêcher toute histoire de «prendre», en jouant, en mentant, en biaisant – et quand vraiment les mensonges d’Akiko ne peuvent tenir plus longtemps, que sa situation se découvre dans toute sa trivialité, celle d’une petite prostituée surprise par son amant jaloux chez un vieux client, alors il est temps d’en finir : une pierre traverse l’écran, le drame va commencer, mais ce ne sera pas dans ce film-ci : « The End ».

Drame sans histoire, ou comédie sans situation ; on ne sait pas trop comment qualifier ou résumer le dernier Kiarostami, qui expose tous les éléments d’un « drame » (au sens premier d’« action ») pour l’achever net au moment précis où il menace de prendre forme. On dira, pour donner consistance à ce qui se présente moins comme une histoire que comme la possibilité d’une histoire, que Like someone in love montre « à Tokyo, une jeune prostituée développer un lien inattendu avec un veuf sur une période de deux jours » (résumé Imdb). On se demande à qui s’adresse un tel résumé : à ceux qui projettent de voir le film ou à ceux qui l’ont vu et se demandent encore perplexes ce qu’ils viennent de voir ? Toute la question, pour ceux-ci, est de savoir s’ils tiennent vraiment à suspendre cette indécision sur l’identité des personnages qui court tout au long du film et à définir exactement qui est qui dans cette histoire, alors que c’est sur cette indécision même que repose le pouvoir de fascination du film, sa sorcellerie. Lire la suite »

Terri

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Terri (A. Jacobs)J’ai vu Terri, et j’y repense, je me demande pourquoi ce film ne m’est pas sorti de la tête. Si on s’en tenait au résumé, ça ressemblerait au tout venant des teen movies : encore une coming-of-age story, encore une histoire de freak qui fait le dur apprentissage de la vie. La bande-annonce ne cherche pas à nous en dissuader et nous présente un film qui ne semble promettre rien d’autre que ce à quoi on peut s’attendre, comme si c’était là justement ce qui nous donnerait envie de le voir (c’est se faire une bien piètre idée de notre désir) : forcément, nous dit-elle, Terri le freak connaîtra les brimades et les humiliations avant de devenir l’ami de la fille la plus mignonne du monde et tout se terminera par une leçon de vie édifiante : « La vie est tordue mais on fait tous de notre mieux ». Le résumé n’est pas complètement faux, mais c’est le ton, le rythme, qui le sont. Terri n’est pas la comédie tendre et enjouée, la petite musique douce-amère de la vie que la bande-annonce cherche à nous vendre : ce n’est pas un film drôle, c’est un film qui met plusieurs fois un peu mal à l’aise. J’ai trouvé ça parfois troublant, étonnant souvent, et pas bête du tout.

À quoi ça peut bien tenir ?

Ça tient déjà à ce que Terri n’est pas marrant, il est plutôt déprimé et le film prend cette tristesse au sérieux. Faut dire qu’il n’y a pas vraiment de quoi rire. Abandonné par ses parents, Terri vit chez son oncle, un intellectuel à la maison remplie de livres et de disques mais qui n’a plus toute sa tête la plupart du temps : c’est le gamin qui veille sur son oncle plutôt que l’inverse. Terri ne va à l’école qu’en pyjama, du moins quand il fait l’effort de s’y rendre, car il n’a pas l’air d’y apprendre grand-chose (en cours d’économie domestique, une prof enthousiaste leur apprend la bonne manière de casser un œuf contre un bol : « 1, 2, 3, crac » : de quoi passionner les foules) ; en plus de ça, comme Terri est obèse, il se fait malmener par tous les petits cons que vous pouvez imaginer. Le môme paraît avoir été déjà si malmené par la vie qu’il s’est retranché derrière une façade d’indifférence et ne semble touché par rien (« The feeling is no feeling » comme il le dit au prof de gym qui l’a cuisiné trop longtemps).

Terri a tout du freak apparemment : le type bizarre de la classe, qui se fait chambrer, qui n’a pas de copains, encore moins de copines. Mais ce n’est pas du tout ce qui intéresse le film, qui ne s’amuse pas de la maladresse de Terri, de ses pyjamas, qui ne cherche pas non plus à les expliquer, qui ne se replie sur aucune des scènes de comédie qu’on pourrait attendre avec un tel personnage. Ce qui intéresse le film, c’est bien le « freak », mais ce n’est pas le freak comme personnage ou ce qui fait de Terri un freak : c’est plutôt le « freak » comme situation, la situation « zarbie », ce que les situations ordinaires ont de freaky dès lors que Terri prend le temps de les regarder attentivement, de voir ce qu’elles révèlent de neuf, d’intéressant, pour peu qu’il se rende attentif à ce qu’elles ont d’étrange, d’inquiétant, de bizarre ou pas normal. C’est une affaire de regard, et Terri raconte l’histoire d’un indifférent qui se met à observer, à étudier. Est-ce que l’étrangeté appartient à la situation elle-même, ou est-ce que c’est seulement de la regarder plus longtemps qui la rend étrange ? Peu importe ici : ce qui compte, c’est que ce sont les situations, pas les personnages, qui se signalent par leur étrangeté, et qui font l’objet d’une curiosité, d’une attention ; leur étrangeté n’est pas jugée comme quelque chose dont on doive rire ou s’effrayer ; elle est un indice, un appel à y regarder de plus près, un signe qui commande l’étonnement, le suspens du jugement, et ouvre le champ d’une expérience, d’un apprentissage possibles.

Comment se fait-il que Terri, qui semblait d’abord indifférent à tout, se mette soudain à observer, à être sensible à ce qui l’entoure et à son étrangeté ?

Il y a deux choses qui l’intriguent : Lire la suite »

I wish

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I wish (Kore-Eda)

Le goût du karukan peut tenir lieu d’art poétique : du karukan, il est dit que son goût est d’abord « vague et incertain », mais « suave » après coup. C’est une « fadeur » qui se révèle « saveur » dans la durée seulement – mais cette saveur ne se révèle pas à tous également ; la révélation exige un certain travail sur soi, exige de cultiver sa sensibilité ; c’est pourquoi, quand on est trop jeune, on ne ressent rien, on en reste à la « fadeur », on ne sent pas encore la « saveur », elle ne vient pas, elle ne se révèle pas. C’est ce que comprend le grand frère, quand il donne à goûter le karukan à son frère et que celui-ci lui dit : « Le goût est incertain » : c’est qu’il est encore trop jeune pour l’apprécier.

Que raconte le film ? Il raconte ça, précisément : comment on bascule de la fadeur à la saveur, c’est-à-dire comment on bascule d’un univers insignifiant, vague, incertain (le « cosmos » comme fond de tout ce qui est et qui est sans raison), à la révélation d’un monde où se révèle le sens, où les sens prennent sens, font sens. « J’ai choisi le monde », dit le grand frère à la fin, après cette révélation. Lire la suite »