Tous les articles de Borges

Jacques Becker était un ami

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Jean Cocteau à Biarritz 1949 / photo Georges Dambier

Jean Cocteau à Biarritz 1949 / photo Georges Dambier

 

Jacques Becker était un ami et ce n’est pas peu de chose que je le dise, car avec l’amitié je ne plaisante pas. Et s’il était mon ami, c’est que j’aimais ses films, car l’admiration n’est pour moi qu’une forme de l’amitié, un mélange de tête et de cœur dont il me serait impossible de faire l’analyse.
Jacques Becker avait la parole hésitante et confuse au point que je l’ai vu s’y embrouiller jusqu’à une manière de silence, de vague murmure où l’angoisse de mal dire devenait une grâce analogue à celle de l’enfance qui cherche à partager ses trésors. Car il tenait d’une âme enfantine ce charme efficace et qui ne s’explique pas.
Sa perte m’est douloureuse, mais j’ai peine à y croire, puisque ses films le prolongent fidèlement.

(Jean Cocteau, « Il était un ami », Cahiers du cinéma n°106, avril 1960 )

« The most beautiful woman I had ever seen »

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J.R. Eyerman / Time Life Pictures / Getty Images

J.R. Eyerman / Time Life Pictures / Getty Images

 

When I met her, she was more beautiful than I could have imagined, the most beautiful woman I had ever seen. Without makeup. She was more beautiful in life than on-screen. She glowed. The camera could never fully capture that glow.
Her smile lit up southern California, which was already a bright, sunny place.Too bright. I never liked the brightness of that sun. It revealed every pore on everyone’s face, except Ingrid’s. The skin on her face was perfect. She wasn’t like other people there. She wasn’t like anybody anywhere.

(Roberto Rossellini in Ingrid Bergman, A Personal Biography, Charlotte Chandler)

Des bagarres au cinéma

«  Avec la Nouvelle Vague et le Néoréalisme italien, on va avoir un tout nouveau type de scènes de bagarre au cinéma, d’une extraordinaire maladresse. On sort des bagarres d’Hollywood, où ça ne traîne pas ; les coups sont fantastiques, c’est comme on dit de vrais cascadeurs – Et là on voit des types qui s’agrippent lentement, maladroitement, n’y arrivant pas, se donnant des coups jamais là où il faut. Pan ! Une vraie bagarre comme on en voit dans la rue, quoi. Les gens, ils ne se battent pas comme à Hollywood – si j’essaie de frapper quelqu’un, je vais rater immédiatement mon coup de poing, je vais lui taper dans l’œil, lui il va me prendre comme ça, on ne va plus savoir où on en est – enfin c’est des espèces de bagarre qui se font vraiment comme dans la semoule. Et bien cet espèce d’art de jouer faux, le détail qui fait faux, vous trouverez ça à un très haut degré chez Truffaut, chez Godard, chez Tati…  Il y a un Américain qui fait ça formidablement pour le son, c’est Cassavetes. Les dialogues de Cassavetes, alors là c’est du grand, grand détail qui sonne faux. C’est comme dans nos conversations : écoutez deux personnes parler si vous vous mettez en situation sonore de les écouter, ça sonne abominablement faux. Une conversation de café, les types sont à moitié saouls, « alors je vais dire un petit peu… tu… » C’est à chaque instant le truc qui sonne faux. Un de ceux qui ont attaché énormément d’importance à ça aussi, c’est Eustache. La Maman et la Putain c’est une réflexion du point de vue cinématographique très approfondie sur « qu’est-ce-que la puissance du faux » ? Et sur le thème de « comment sortir du sein même du cliché le plus abominable quelque chose qui sera du pur sonore-optique. » ?  »

(Deleuze, cours)

 

Pour une scène de meurtre qui dépasse les conventions hollywoodiennes de savoir, et de maîtrise, où c’est vraiment n’importe qui, le gars ordinaire, qui s’y essaye, on peut penser au moment terrifiant dans Torn Curtain (Hitchcock) où Paul Newman essaye de tuer un agent russe, si je me souviens pas trop mal, c’est pas du meilleur Hitchcock, et Newman ne s’intègre jamais vraiment dans le monde du «  maître de l’univers  », mais c’est presque insupportable… Dans la vidéo à 1mn 22 :

 

En ce qui concerne la relation de la bagarre filmée à «  la réalité  » décrite par Deleuze, la convention hollywoodienne (classique) devient presque «  naturaliste  », comparée aux bagarres dans le cinéma chinois, avec ou sans sabre ; ici plus de corps, de pesanteur, de gravité…, tout s’envole ; on n’imagine pas John Wayne, ou Gary Cooper, ou leurs doublures, accomplissant pareilles prouesses… Ce que dit Deleuze est juste (ça ne se discute pas) mais il y a tout de même dans certaines bagarres du cinéma américain le plus classique, beaucoup de «  faux détails  », de «  maladresses  »… Par exemple dans L’Homme de l’ouest (Man of the West) d’Anthony Mann :

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«  La vraie vie est tailleur  »

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Charlie Chaplin, Ernst Lubitsch, Mary Pickford, Douglas Fairbanks

Superbe mot de Serge Daney à propos d’Ernst Lubitsch (fils de tailleur, comme on sait) : «  Pour lui déjà (son père veut en faire son commis, lui rêve de théâtre), la vraie vie est tailleur.  » Si les Lubitsch avaient été français, Lacan aurait pu dire du petit Ernst que refusant d’obéir à son père, il le tuait symboliquement, tout en lui restant fidèle, en répondant à l’injonction que lui adressait son métier : «  Il faut qu’il soit ailleurs  ». La touche Lubitsch pour résoudre un double bind.

Le virus, les stars et les spectres

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Antiviral (Brandon Croneberg)

Le prétexte, ce sera donc Antiviral de Brandon Cronenberg. Le nom vous dit quelque chose, le prénom aussi. Un prénom de série ; le nom d’un « grand » metteur en scène. Je sais pas trop bien ce qui m’a conduit à ce film. La volonté de répondre à la question, que deviennent les fils de cinéaste quand ils veulent faire du cinéma ? Le désir de voir quelque chose, du neuf, en croyant le trouver dans un premier film. Une belle illusion : quand un débutant commence par faire du neuf, c’est un géant, c’est Welles ou Godard. Mais généralement, un premier film, c’est juste un premier film. Lire la suite »

Le cri de Brando

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Ne change rien pour que tout soit différent

(Jean-Luc Godard)

 

Sans rien changer, que tout soit différent

(Robert Bresson)

 

Marlon Brando dans "Un Tramway nommé désir" et "Le Dernier Tango à Paris"

Marlon Brando dans « Un Tramway nommé désir » et « Le Dernier Tango à Paris »

De La Nouvelle-Orléans à Paris, du tramway au métro, c’est toujours un peu la France, c’est toujours une histoire de désir, la mort en plus dans Le Dernier Tango à Paris. Dans le film de Kazan, Brando hurlait le nom de sa femme, Stella si je me souviens bien. Dans le Dernier Tango, « Fucking God », en se bouchant les oreilles… (Sa femme s’est suicidée).

RAS

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Scène du stabilo dans Quai d'Orsay, Bertrand Tavernier

On ne connaîtrait pas le sens du mot cinéma, s’il n’y avait pas de mauvais films.

Autant le dire tout de suite : Quai d’Orsay c’est pas les fragments d’Héraclite, pas même Tintin, c’est une suite de sketches très théâtre de boulevard, avec Thierry Lhermitte qui fait son show. Il est pas nul. Il est même amusant deux ou trois fois. Mais à la longue, ça lasse, les portes qui claquent, les feuilles qui s’envolent, l’énergie speed, les formules et les aphorismes bidons, toute cette agitation maniaque du grand homme, qui nous rappelle de Funès en plus de Villepin, plus que les personnages des comédies de Hawks.

Les bons livres font souvent se lever la tête, disait Barthes. On pense, imagine, intériorise ; on dérive et rêvasse ; les mauvais films, c’est pareil, mais pas pour les mêmes raisons, on regarde le plafond, à gauche, à droite, on ferme le yeux, en se demandant ce que l’on fout dans la salle et ce que le film fait sur l’écran. Lire la suite »

Proust, Rosebud et le monolithe

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Une différence essentielle entre Welles et Kubrick pourrait être figurée par les « objets » les plus fameux de leur cinéma : le monolithe (de 2001) et le traîneau – Rosebud (de Citizen Kane) ; dans un cas, l’objet mène à une renaissance, à une nouvelle enfance ; dans le second, il ferme définitivement les portes du passé et de l’avenir. Tout est fini. Il est trop tard. Les personnages de Welles n’ont pas de seconde chance, contrairement à ceux de Kubrick, à la fin des films de qui on trouve presque toujours une ouverture vers l’avenir symbolisé par l’enfance. Je pense à la fin de Spartacus, à celle de Shining, mais même ses films qui semblent sans espoir, s’achever avec l’échec du héros, contiennent une manière de promesse ; Barry finit très mal, mais une date sur le document que signe lady Lyndon marque la fin prochaine de l’aristocratie.

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Le Rosebud de Kane, c’est un peu « le pan de mur jaune » de Bergotte, tous deux meurent conscients de l’échec de leur vie, de leur création, ou mieux peut-être, l’un de ces objets qui contiennent notre passé, notre promesse d’éternité, mais que nous manquons, parce qu’il appartient au hasard que nous les rencontrions ou pas.

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« Je trouve très raisonnable la croyance celtique que les âmes de ceux que nous avons perdus sont captives dans quelque être inférieur, dans une bête, un végétal, une chose inanimée, perdues en effet pour nous jusqu’au jour, qui pour beaucoup ne vient jamais, où nous nous trouvons passer près de l’arbre, entrer en possession de l’objet qui est leur prison. Alors elles tressaillent, nous appellent, et sitôt que nous les avons reconnues, l’enchantement est brisé. Délivrées par nous, elles ont vaincu la mort et reviennent vivre avec nous. Il en est ainsi de notre passé. C’est peine perdue que nous cherchions à l’évoquer, tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. Il est caché hors de son domaine et de sa portée, en quelque objet matériel (en la sensation que nous donnerait cet objet matériel), que nous ne soupçonnons pas. Cet objet, il dépend du hasard que nous le rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas. »
(Proust)

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Never Mind the Bullock

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Gravity (A. Cuaron)

Comment expliquer toutes les étoiles que lui décerne la presse ? Paradoxe pour un film qui ne regarde jamais vers elles. Tout le monde cause espace, mais ce n’est pas un film sur l’espace, c’est un film sur la haine de l’espace (étendue, profondeur, infini, distance). Sandra le dit clairement : « I hate space ! » C’est un film sur le proche, la proximité, la nostalgie du chez soi. Mais la fidélité à la terre, quand elle n’est que nostalgie de la vie moyenne américaine, ne peut pas nous toucher, ne peut pas toucher. Lire la suite »