Tous les articles de Adeline

Le voyage des soleils

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Mille soleils 2

Mille soleils est un très beau film.

Mais une fois qu’on a dit ça, on n’a rien dit.

C’est un très beau film mais quelque chose ne va pas, ou ne va pas tout à fait. Les images sont belles, très belles. Le numérique, la nuit, les néons, le soleil, tout concourt à faire des plans des images intéressantes. Telles silhouettes filmées dans la lumière bleue d’un vidéo-projecteur semblent se découper comme en surimpression sur les murs de la ville, jaune orangé. Un gros plan sur des oisillons à l’intérieur d’un troquet surprend comme une image presque surréaliste. De grands icebergs surgissent soudain au milieu de l’Afrique, en un flash annonciateur d’un coup de fil vers l’Alaska.

Mais faire de belles images n’est pas tout faire. Lire la suite »

Be my only, be the water where I’m wading

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Cette scène, c’est la plus belle scène du monde.

En sortant du film, j’avais en tête cette musique, préparée platement par la vision de la bande-annonce (où elle accompagnait alors plusieurs moments, notamment une manifestation). Après avoir vu le film, elle est restée si profondément en moi que je l’ai écoutée en boucle. Mais la musique a tout perdu en quelques écoutes, réduite à un squelette rythmique et une voix mécanique. Et puis, j’ai revu cette scène. Tout est revenu, dans un grand flot d’émotions.

Bouleversement.

Pourquoi cette petite scène est-elle si forte ? Lire la suite »

À l’origine de la Passion

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la-ricotta

J’ai été épatée par ce court de Pasolini. On est toujours épaté par toute chose que fait Pasolini, c’est un principe de plus en plus vrai. C’est un petit court métrage, un petit film des débuts, et c’est magnifique.

Un réalisateur italien puant (Welles) tourne un film sur la Passion du Christ. Stracci joue le troisième larron, crucifié à côté du Christ. Mais il a faim. Son panier repas, fourni par la production, est pour sa femme et ses enfants, qui lui rendent visitent à midi. Il court à perdre haleine, plus vite encore que ne le peuvent ses pieds, pour les retrouver dans ce terrain vague d’une banlieue perdue encombrée de nature. Sa faim ne passe pas par la grâce du Christ. Entre deux scènes, trois « actions » répétés à tout va par tout un chacun sur le plateau, entre de magnifiques gros plans des acteurs, des figurants, des passants et des reconstitutions de la descente de croix à vous faire perdre le souffle tellement elles sont à la fois destructrices de tout ce qu’est la religion et porteuses de toute son histoire, Stracci cherche à apaiser sa faim. Le deuxième panier repas, dérobé sous un déguisement grossier, est dévoré par le caniche de la star exaspérante. Il le vend à un journaliste idiot rembarré magistralement par Orson Welles, court d’une course folle, idiote et décalée, s’acheter de la ricotta, revient sur le plateau pour se faire crucifier. Au sens propre, le Christ et les larrons, entre deux scènes où les croix sont nécessaires, restent attachés sur ces piteuses poutres posées par terre. « Lasciateli addetti », « laissez-les attachés », crient-ils tous à nouveau. Et Stracci vit sa passion jusqu’au bout, pour un bout de pain et un peu de ricotta qu’il arrivera finalement à manger sous les regards hilares et ignobles du reste de l’équipe. Il en meurt.

Comment réussir à décrire tout ce que Pasolini arrive à mettre dans ces trente minutes ? Tous les niveaux, de la plus absurde bouffonnerie aux plans déchirants de Stracci mourant de faim, sa déconstruction absolue de la religion et son amour incroyable pour cette Passion et ce Christ souffrant, devenu un pauvre ouvrier au plus vrai des Évangiles, la manière dont il mêle noir et blanc et couleur des tableaux reconstitué, la dureté et la tendresse…

En direct du forum : http://spectresducinema.1fr1.net/t1696-la-ricotta-pasolini-1963-in-rogopag

The Raven

Gravure de Manet pour la traduction par Mallarmé du "Corbeau" de Poe.

Gravure de Manet pour la traduction par Mallarmé du « Corbeau » de Poe.

Loin dans l’ombre regardant, je me tins longtemps à douter, m’étonner et craindre, à rêver des rêves qu’aucun mortel n’avait osé rêver encore…

(Mallarmé)

Scrutant profondément ces ténèbres, je me tins longtemps plein d’étonnement, de crainte, de doute, rêvant des rêves qu’aucun mortel n’a jamais osé rêver…

(Baudelaire)

Deep into that darkness peering, long I stood there wondering, fearing,
Doubting, dreaming dreams no mortal ever dared to dream before…

(Poe)

Nanook of the North

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Nanouk l’Esquimau est le plus beau des films. Il fallait un tragique qui fût à notre mesure, non du destin, mais de la dimension même du temps. Je sais que l’effort du cinéaste tend, depuis cinquante ans, à faire éclater les bornes de ce présent où il nous enferme d’emblée. Reste que sa destination première est de donner à l’instant ce poids que les autres arts lui refusent. Le pathétique de l’attente, partout ailleurs ressort grossier, nous jette mystérieusement au cœur de la compréhension même des choses. Car nul artifice, ici, n est possible pour dilater ou rétrécir la durée et tous les procédés que le cinéaste s’est cru trop souvent en devoir d’employer — celui par exemple du « montage parallèle » ont tôt fait de se retourner contre lui. Mais Nanouk nous fait grâce de ces tricheries. Je ne citerai que le passage où l’on voit l’esquimau blotti dans l’angle du cadre, à l’affût du troupeau de phoques endormi sur la plage. D’où vient la beauté de ce plan, sinon du fait que le point de vue que la caméra nous impose n’est ni celui des acteurs du drame, ni même d’un œil humain dont un élément à l’exclusion des autres eût accaparé l’attention ? Citez un romancier qui ait décrit l’attente sans, en quelque manière, exiger notre participation. Plus que le pathétique de l’action, c’est le mystère même du temps qui compose ici notre angoisse. […]

Nanouk construit sa maison, chasse, pèche, nourrit sa famille. Il importe que nous le suivions dans les vicissitudes de sa tâche dont nous apprenons lentement à découvrir la beauté. Beauté qui épuise la description et même le chant. Car, à l’inverse des héros épiques, c’est au cours de la lutte que notre homme est grand, non dans la victoire chose acquise. Quel art, jusqu’ici, sut peindre l’action abstraite à ce point de l’intention qui lui donne un sens ou du résultat qui la justifie ? J’ai pris à dessein pour exemple un documentaire, mais la plupart des films, les plus grands comme les pires, ne traitent-ils pas, en leurs meilleurs moments, de ce qui est en en train de se faire, non des velléités, du triomphe ou des regrets ? Charlot brocanteur, Buster cuisinier ou mécanicien, Zorro, Scarface, Kane, Marlowe, le séducteur ou la femme jalouse, autant d’artisans, habiles ou maladroits, que nous jugeons à l’ouvrage.

(«Vanité que la peinture», Maurice Schérer, Cahiers du cinéma, n°3, juin 1951, pp. 25 et 26.)

Coltrane ou Rollins ?

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Dans les faits, nous sommes toujours placés devant de faux choix : si Mondrian te touche, Moore ne peut t’émouvoir ; si Coltrane t’enflamme, Rollins te laisse froid ; si tu es fasciné par Hitchcock, alors pas par Leacock. C’est toujours le squelette ou la chair. Mais ce n’est pas ainsi que cela se passe, ni pour les créateurs, ni pour les spectateurs imaginatifs. Les liens sont plus capricieux, plus mystérieux, ils traversent les genres, les tempéraments, les perspectives. Ils vont d’un pôle à l’autre. Ce n’est pas la même chose que l’éclectisme – un peu de ci, un peu de ça, tout ce qui peut agrémenter la sauce – non, sous les genres les plus divers on retrouve les mêmes thèmes essentiels. Je ne parle pas de l’Art au sens noble du terme. Et l’impressionnante rencontre avec Marnie ne m’empêche pas de trouver Topaz (L’Etau) du même maître – Hitchcock, une saloperie réactionnaire.

(Johan van der Keuken, dont on oublie trop qu’il est l’un des plus grands réalisateurs de l’histoire)

Jean-Daniel Pollet

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La revue en ligne Débordements publie depuis quelques mois le travail préparatoire à une biographie de Jean-Daniel Pollet que mène Jean-Paul Fargier. Ce sont des textes passionnants pour tous ceux qui aiment Pollet et le cinéma. Certains films de Pollet sont accessibles en ligne pour l’instant (à la date du 27 octobre 2013) et la revue Dérives a publié de nombreux textes et réflexions sur le travail de Pollet. Réunir les liens vers les textes et les liens vers les films… Lire la suite »