Au cinéma, tous les jours. Entretien avec Ivan Sougy et Steve Gallepie

CNP Odeon en greve

L’actualité cinéma de la fin d’été et de l’automne aura été « riche » à Lyon. Fin août, la salle du CNP (pour Cinéma National Populaire) Odéon, l’une des salles de cinéma les plus anciennes de France, fermait ses portes de manière scandaleuse. En patron voyou, Galeshka Moravioff profitait de la fermeture annuelle du cinéma pour faire vider la salle sans en avertir les employés qui le découvrirent quelques jours plus tard en même temps qu’ils venaient reprendre normalement leurs fonctions que, bien sûr, ils ne pourront reprendre. Dans la foulée, le 5 Septembre, une journée de mobilisation est organisée avec les moyens du bord par les employés des CNP et quelques cinéphiles lyonnais. A cette occasion, les CNP sont en grève (deux autres salles dans Lyon) et quelques films sont projetés pour la dernière fois dans une salle de l’Odéon désormais en friche mais quasiment pleine de spectateurs. Mi-octobre G. Moravioff signale à Marc Artigau, directeur chevronné de la programmation des CNP depuis de très nombreuses années, sa mise à pied conservatoire en vue d’un licenciement pour fautes graves, le PDG des CNP comptant reprendre la main sur la programmation de ses salles. Neuf autres postes sont supprimés dans les deux CNP restant, en particulier tous les postes de contrôleurs. Au même moment se tient à Lyon la première édition du Festival Lumière organisé en grande pompe par la ville et l’Institut Lumière. Un festival vitrine censé « commémorer » une fois par an le cinéma. Impossible de ne pas voir dans le télescopage de ces deux faits d’actualité de l’automne, une sorte de coïncidence fatale, un reflet on ne peut plus juste de l’absurdité de la situation à Lyon où, comme partout ailleurs, un certain cinéma de proximité quotidien disparaît au profit des grosses machines commerciales et institutionnelles avec l’accord des politiques culturelles locales. Il n’est pas inutile de préciser qu’à cette actualité cinématographique, est venue s’ajouter au même moment la reprise d’une importante grève des TCL (Transports en Commun Lyonnais), autre combat social de longue haleine contre une direction bien peu soucieuse de ses employés. La crise des merveilleux petits tramways électriques lyonnais rejoignait la crise des CNP.

Nous avons souhaité rencontrer quelques employés des CNP pour leur offrir un espace de parole digne de ce nom. Un espace plus large que les nécessaires quelques lignes de revendications dans les divers journaux locaux, où ils puissent revenir plus en détails sur cette vieille « affaire » compliquée des CNP avant que ceux-ci ne disparaissent totalement, où la parole des travailleurs puisse prendre son élan pour évoquer des choses que nous, spectateurs, ignorons souvent et qui font aussi l’importance des lieux de vie agonisants tels que les CNP.

Rendez-vous était donc pris le matin du 23 octobre dans l’arrière-salle d’un bar, juste en face du CNP Bellecour.

Je m’appelle Ivan Sougy, je suis projectionniste au CNP Terreaux. Ça va faire maintenant un peu plus d’un an que je travaille comme projectionniste au CNP, et avant, pendant un an et demi à peu près, j’ai été au contrôle, pendant mes études. J’ai fait des études de cinéma, en écrivant mon mémoire j’étais contrôleur et après je suis passé à la projection parce que ça permet de se renouveler un peu, on va dire…

Spectres du cinéma : Il s’agissait d’études techniques ou…

IS : Non, c’était des études universitaires. Un Master 2, études ciné. J’ai terminé mon mémoire l’année dernière et j’ai enchaîné avec la projection.

SdC : C’est à l’université que tu as appris à projeter ?

IS : Non, pas du tout. Vu que j’étais au contrôle au CNP Terreaux, ça me permettait d’avoir accès très facilement à des cabines, notamment pour l’apprentissage. C’est un CAP qu’on passe, il faut s’inscrire je crois avant décembre et ensuite on a un certain nombre d’heures à justifier de pratique en cabine, c’est comme un stage. J’ai passé ça en juin il y a un an et demi.

Moi c’est Steve Gallepie, j’étais caissier durant un an aux CNP Terreaux, Bellecour et Odéon.

SdC : Il fallait être présent sur les trois lieux ?

SG : Oui, c’est une question d’emploi du temps, d’organisation interne.. On n’est pas affilié à un site en particulier mais à l’ensemble des CNP. Et avant cela j’ai été aussi contrôleur pendant deux ans à peu près, et là cette année je vais passer mon CAP à mon tour !

SdC : Donc, c’est bien, il y a encore des gens qui préparent le CAP même si on dit que le métier de projectionniste est un peu en voie de disparition.

SG : Il va changer, c’est sûr, mais tant qu’on est au contact, il faut profiter de l’occasion pour faire le tour de la maison.

IS : Si il y a bien un savoir-faire, je pense, à perpétuer dans le cinéma, même si on passe au numérique ou je ne sais quoi, c’est celui du projectionniste. Il en faudra toujours, il y aura toujours de la pellicule. Que ça soit en 16 ou super8, se sont des formats qui existent encore, et en 35. Peut-être que dans le cinéma d’exploitation courant, on va dire, il y aura plus de pellicule, quoique pour tout ce qui est rétrospectives, si on veut passer du Antonioni, des choses comme ça, ben forcément on va être obligé de passer par de la pellicule parce que tout ne va pas être numérisé comme ce qui c’est passé pour le Festival Lumière, par exemple, où les copies ont été en grande partie numérisées. Je crois personnellement que le numérique n’est pas un format universel. De la pellicule 35 mm on la passe sur n’importe quel projecteur, que ça soit de la pellicule de 1930 qui serait en nitrate, ou de la pellicule des années 50, 60 en triacétate, ou de la pellicule actuelle en poly. Donc, si vous voulez, le numérique ça évolue tellement souvent, il y a tellement d’innovations qu’ils ne sont même pas encore prêts à se mettre au point. En gros, il y a une norme à l’internationale qui doit être posée, une norme de compression, une norme pour savoir comme on doit recevoir les films, etc.

SdC : Mais alors vu que la technologie évolue, la norme évolue aussi ?

IS : Peut-être que la norme évolue de la même manière. Nous, les projecteurs qu’on a, ils ont trente ans, un peu plus. Ils datent en tout cas de 76, ils n’ont pas été changés depuis 1976 au CNP Terreaux, et je pense pas que c’était déjà des projecteurs neufs. C’est-à-dire qu’ils avaient sans doute déjà été pris dans d’autres salles. En tout cas ce sont de vieux projecteurs. Je ne pense pas qu’un projecteur numérique d’ici trente ou quarante ans pourra fonctionner de la même manière que les projecteurs que l’on a actuellement. La durée de vie, c’est peut-être cinq ou six ans. Et le problème c’est que niveau investissement c’est quand même entre 60 000 et 80 000 euros pour un projecteur numérique. C’est-à-dire qu’il faut rentabiliser ça sur cinq ou six ans, je leur souhaite bonne chance ! Et ceci sachant que tout le cinéma de répertoire ne sera pas numérisé. Si des salles même comme le CNP ou d’autres doivent exister, il faut continuer à passer des films de répertoire. Nous avions fait une rétrospective de Konchalovsky, je suis sûr qu’on aurait jamais eu les copies numériques, c’est des copies pellicule.

SG : Les distributeurs avec lesquels on travaille ne font pas tous du numérique aussi. Ce sont parfois de petits distributeurs donc ils ne numérisent pas forcément leurs films, ils n’ont pas forcément les moyens. Donc, pour l’instant, ça passe encore par la copie film. Le support pellicule coûte cher, après c’est sûr ça coûtera moins cher en numérique, mais d’abord il faut investir dans tout ça, et pour l’instant c’est pas tout à fait d’actualité malgré ce qu’on essaye de nous faire croire.

IS : Donc le métier de projectionniste est toujours d’actualité, et surtout moi j’imagine très bien que d’ici vingt ans, trente ans, pourquoi pas, on ait un projecteur portatif, portable – c’est gros quand même, mais moins volumineux et surtout mobile – et qu’on continue à faire des projections de films en 35 mm. Parce que le 35 mm c’est aussi un grain, je parlais d’Antonioni mais même n’importe quel autre cinéaste de ce qu’on appelle le cinéma de « répertoire » même si c’est un peu bon bref… Ces cinéastes-là pensaient leurs films en pellicule, et pour un passage en pellicule, avec un grain, des couleurs très particulières. Alors que le numérique, bon, l’image est beaucoup plus lisse, les couleurs sont différentes..

SdC : Il me semble qu’Antonioni est un exemple frappant. Lui-même dit que, la technique évoluant, il aurait pu faire des choses différentes avec une technologie différente, donc sans doute ses films n’auraient pas été les mêmes avec le numérique.

SdC : Pouvez-vous expliquer ce que c’est que le contrôle ?

IS : C’est être agent d’accueil, le contrôle des tickets. Auparavant, comment ça se passait au sein du cinéma ? Pas à l’Odéon qui a fermé, c’était particulier l’Odéon, la caisse était située de telle manière qu’il pouvait y avoir un caissier qui fasse le contrôle en même temps plus un projectionniste. Il y avait deux personnes pour l’Odéon. En même temps c’était une salle unique donc forcément si le film ne marche pas ça fait encore moins de spectateurs que si il y a trois salles où on peut passer trois films différents. A Bellecour et aux Terreaux, ce qu’il se passe c’est qu’il y a le caissier, ensuite il y a le contrôleur, et le projectionniste qui est en cabine. Dans la caisse il y a le caissier et dans le dispatch le contrôleur qui est là pour accueillir les spectateurs et surtout contrôler les tickets évidemment et c’est un service quoi, il est là pour assurer la sécurité.

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