()

Choisir un visage dans ce film. Un sur combien ? L’oubli du chiffre est sans importance : une série illimitée de visages vieux, beaux, bouffis, rudes, en larmes, illuminés… Le choix porte sur rien, un de ces visages n’en entraîne aucun ou les entraîne tous, dissemblables, singuliers, hors catégorie. Et dans ce défilé de singularités, ce qui me point, c’est ce qui me pointe, d’abord comme sur un registre et selon mes coordonnées d’appartenances et d’affiliations sociales et culturelles. La liste est reçue immédiatement par la mise en batterie de tout ce que j’ai étudié de près ou de loin, ouvertement, volontairement, ou subrepticement. Tout un discours qui m’informe au préalable. Mais il y a aussi le pointage des glissements possibles, des liens nouveaux et des déliaisons, une parole en tout cas qui trouvera plus ou moins à se transcrire en verbiages. L’injustifiable de ces figures, ce qu’elles ont de rétif et d’obtus à toute explication, est pourtant justiciable de ce pointage double-face, coup-de-force et coup forcé contre le réel qu’on appelle un choix. Tant qu’il y a décision et limitation, dès qu’un regard est porté, la pleine vision reste impossible et l’obtus se ramène à une espèce de l’obvie. Alors, dans cette longue rafale de portraits, on peut regarder ceci : qu’il n’y a rien d’irréductible dans le sensible, dans ce qu’on appelle le sensible et qui est, pour celui qui regarde, juste un passage, une position intermédiaire avec ce qui fait parole. Autrement dit, le sensible est toujours accroché à son Autre intelligible par toutes les déterminations du regard. Et la mystification, la fétichisation de l’obtus, de ce qui me point, vient à la fois de ce que ces déterminations sont solidaires entre elles et du fait que l’intermédiation est indirecte. D’une part, la parole qui vient a sa place, vide, dans le discours qui la précède et dont les transformations ne se font que par glissements ou décalages ; et corrélativement, le regard dépend d’une dynamique de renvois mutuels du discours et de la parole, de l’avant et de l’après, des renvois le plus souvent souterrains et ignorés mais proliférant jusqu’à former une chaîne apparemment infinie. À moins qu’on préfère intercaler là une paire de miroirs en vis-à-vis, rendant parole et discours tautologiques l’un à l’autre dans une relation spéculaire immédiate.
Ces femmes regardant un film jamais tourné forment en même temps le seul film qui ait jamais été tourné et leurs visages sont l’unique voie d’accès aux images que la bande-son promet, auxquelles les émotions visibles attestent un processus d’identification, mais qui n’ont pourtant pas été filmées et n’ont pas d’autre existence que dans l’esprit des spectateurs concrets assis dans telle ou telle salle de cinéma. Ces femmes sont ces spectateurs qui les regardent, et le film qu’elles regardent est encore ces spectateurs qui s’identifient à elles en train de s’identifier à eux. Le processus classique de reconnaissance de et d’identification à un contenu par les spectateurs, ce processus est renversé par le dispositif. La reconnaissance est à présent une réflexivité des spectateurs pointés comme autant d’horizons d’attente définis en amont, par le geste d’aller voir ce film plutôt qu’un autre, et en aval, par les choix opérés dans le film et donnant lieu à une production de discours, si bref soit-il. L’identification ne se fait qu’à soi-même pris pour un autre car dédoublé dans le temps et mis à nu dans ce qui le détermine. C’est-à-dire que Shirin (qui est aussi un nom de femme) se fait matrice pour tout le cinéma : on croit voir un film, mais on regarde une parole dont on se prend ou non pour l’adresse inséparablement collective et singulière.

Stéphane Pichelin

4 thoughts on “

  1. Bon, bref, tout ça pour vous dire que cet article ne parle pas vraiment de cinéma.

    PS: Par rapport à votre article, n’est pas JLG qui veut, jeunes gens.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>